Drapeau et mémoire

Nous pouvons nous demander ce qui est en jeu dans les traductions/adaptations étranges –ou habiles- du titre de l’un des derniers films (2006) de Clint Eastwood : Flag of our fathers, devenu en France La mémoire de nos pères, en Espagne Banderas de nuestros padres, au Portugal As Bandeiras de Nossos Pais et au Brésil A Conquista da Honra. La traduction espagnole ou portugaise colle au mot à mot, la traduction brésilienne s’en éloigne pour proposer une sorte de sous-titrage du film lui-même, par une sorte d’anti-phrase qui rappelle que “la conquête de l’honneur” dont il est fait mention passe par l’édification d’un mensonge public, rappelant ainsi l’une des thématique favorites des films de John Ford (L’homme qui tua Liberty Valance). Mais c’est la traduction française qui est plus intéressante car elle introduit la notion de mémoire là où il n’était question que de drapeau. Il est vrai que le drapeau hissé par ces soldats sur l’île d’Iwo Jima est le même que celui qui flotte sous une pluie battante dans la scène finale d’Unforgiven.
Il est effectivement la mémoire des douleurs et des échecs des États-Unis. Mais dans le contexte français, le remplacement de Flag par Mémoire conduit à mettre en relief la structure narrative même du film : un fils interroge son père et certains des survivants des faits relatés. Il utilise le procédé de l’enquête orale et met à jour l’inattendu : les héros étaient des hommes simples manipulés par les nécessités de la guerre — collecter des fonds — et de l’imagerie historique — construction d’une image symbole de victoire.
Il est possible de penser que l’apparition du mot mémoire renvoie à une préoccupation plus française, celle qui a envahi l’espace historique contemporain. On peut dire comme Pierre Nora que le drapeau entre dans le processus de « matérialisation de l’histoire » (Les Lieux de Mémoire, Quarto Gallimard, tome 1, page 31). Mais l’histoire a changé depuis la fin du XIXème siècle, le drapeau emblème de la nation devient celui de la conquête, celui de l’imposition de sa “vérité” non plus aux territoires de la frontière mais au monde.
La traduction dénature donc le contenu critique du propos du film de Clint Eastwood qui se demande sur quels mensonges a été bâtie, après la deuxième guerre mondiale, la version planétaire de la « destinée manifeste » des États-Unis. Ceci peut être rapproché d’une évidence : les États-unis sont l’un des rares pays à ne pas porter de nom, ainsi que vient le montrer une photographie publiée par Le Monde 2 le samedi 1er novembre, photographie d’un graffiti anonyme apparu au cours de cette dernière campagne électorale sur un trottoir de Flint (Michigan), ville sinistrée par le chômage dont Michael Moore a relaté la chronique.
Ce graffiti dit ceci : “There was and is no country named America on this planet”.

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