Les pieds nus de Cendrillon

Et si on jouait au jeu du film préféré ? Le mien, depuis toujours est La Comtesse aux pieds nus (The Barefoot Contessa) de Joseph Mankiewicz. Pourquoi ? Pour diverses et multiples raisons.

La première tient à l’extrême modernité de ce film de 1954 : la multiplicité des narrateurs (ils sont trois), la voix off (celle des narrateurs) et un lieu du récit –le présent des narrateurs- qui est tout bonnement un cimetière italien, celui de Rapallo, ville côtière magnifique à mi-chemin entre Gênes et La Spezia. Et la pluie…

La deuxième est liée à la distribution (ce que des âmes modernes appellent aujourd’hui le casting) : Humphrey Bogart, Ava Gardner, Edmund O’Brien, Rossano Brazzi et, dans un tout petit rôle, Franco Interlenghi. Ce dernier a débuté au cinéma à 15 ans, en 1946, avec un premier rôle dans Sciuscià de Vittorio de Sica. Il avait aussi à son actif un rôle important dans I Vitelloni de Federico Fellini (1953) et un rôle de témoignage dans le dernier film de Michele Placido, Romanzo Criminale, magnifique histoire de bandes et de maffias romaines (2005).

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La troisième, c’est l’histoire elle-même. Dans le cimetière de Rapallo, un groupe de personnes (l’esthétique noire du deuil sur un fond de paysage méditerranéen est bouleversante) assiste à l’enterrement de María d’Amata, une actrice d’origine espagnole, météore qui  aura traversé le cinéma avant de mourir tragiquement. Le récit nous est donné par trois narrateurs, celui qui a mis en scène ses trois films (Humphrey Bogart), un agent et producteur haut en couleur (Edmund O’Brien) et le mari, veuf et assassin de la belle María, le Comte Torlato-Favrini (Rossano Brazzi). Le premier narrateur (Bogart) est le seul qui ne soit pas vêtu de noir, il porte un trench-coat (peut-être celui de Philip Marlowe) et ne s’abrite pas sous un parapluie. Il évoque sa « découverte », celle d’une jeune danseuse de cabaret qui se produit à Madrid, María Vargas (rôle tenu par Ava Gardner), qu’il emmènera à Hollywood où elle deviendra sous le nom de María d’Amata une star dès son premier film avant d’être courtisée par tous les hommes, de vivre la vie des palaces de la Côte d’Azur, d’épouser un Comte italien et de mourir de deux coups de feu tirés par ce dernier.

Pour ces années-là, l’histoire est difficile à raconter puisqu’il s’agit de l’ascension et de chute d’une star, mais aussi de la vie et de mort d’une jeune et belle femme à la recherche du bonheur impossible. Le fil rouge , c’est l’histoire de  Cendrillon. Une enfance malheureuse, une mère acariâtre et méchante, la misère vécue pendant la guerre d’Espagne dans un Madrid bombardé et affamé. Là où l’histoire tourne au cauchemar, c’est que le prince qui l’enlève (même s’il ne s’agit que d’un Comte) ne laisse aucun espoir au happy-end. Comment terminer cette histoire par le sempiternel « Ils vécurent heureux et eurent de nombreux et beaux enfants », quand le soir de la nuit de noces, le Comte apprend à la Comtesse qu’une blessure de guerre l’a privé à tout jamais de l’usage de son système reproducteur. Cette scène est formidable car s’il n’y avait eu l’extrême beauté d’Ava Gardner, sa sobriété et sa présence, le public, méchant par nature, aurait ricané. Mais on ne rit pas.

Venons-en à notre propos.

 Pour lui annoncer ce problème le Comte a choisi un stratagème. Il ne souhaite pas le dire à la Comtesse de vive voix mais il lui tend un document militaire qui rend compte de la gravité de ses blessures. Le problème, c’est que la Comtesse ne comprend pas l’italien. Il lui faut donc traduire ce texte. Le choix de Mankiewicz d’introduire cette déconvenue dans une scène aussi importante est tout simplement génial : il permet de mettre le Comte dans un embarras justifié, d’être tenu de faire face à cette humiliation qui consiste à dire à son épouse (et comme il s’agit d’Ava Gardner, on saisit encore mieux l’immense frustration!) qu’il ne peut plus… depuis le 25 octobre 1943.

Parce qu’il s’agit là du deuxième fil rouge du film, la langue. Tout au long du film le metteur en scène des films de María d’Amata (Bogart), qui ne parle pas espagnol, ne cesse de lui demander comment on dit ceci et cela en espagnol et, alors qu’il tient entre ses bras le corps sans vie de l’actrice et que le mari téléphone à la police pour se dénoncer, il demande à ce dernier « Comment dit-on Cendrillon en espagnol ? ». Le monde cosmopolite du cinéma et des palaces oublie souvent ses origines. Si María n’avait pas succombé à la stupide morbidité jalouse de son mari, elle aurait répondu « Cenicienta »… Un mot espagnol curieux puisqu’il est presque l’homophone de Cinecittá, le  studio romain où le film a été tourné. Et que menotté en espagnol se dit « esposado ». 

Et enfin, la pluie, les trois narrateurs pour une même histoire, c’est bien le fond narratif de Rashomon, film d’Akira Kurosawa (1950), mon deuxième film préféré…

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