Quelques lieux communs

Quel que soit le livre, s’il s’agit d’un livre traduit, on peut, de temps à autre, ressentir un certain malaise, avoir le sentiment qu’on est en train de lire une mauvaise traduction. Ce  sentiment est souvent dénué de fondement. En effet il y a entre le lecteur, le traducteur et l’auteur une relation étrange qui trouve sa source dans le fait que ce sont trois langues qui cohabitent dans cette lecture, la langue d’origine, la langue du traducteur, langue de passeur, et celle du lecteur. Elles sont faites toutes les trois d’une accumulation riche ou moins riche, variée ou moins variée de lectures antérieures. Comme le disait brillamment l’un de mes collègues italianistes, à propos de traduction, « Nous avons tous une langue, mais avons-nous tous une écriture ? »

Le lecteur attribue souvent au traducteur la responsabilité de ce qu’il considère comme un mauvais choix sans considérer la langue de l’auteur lui-même puisqu’il est dans l’incapacité de la lire, sans non plus considérer sa propre langue et ses limites.Je prends un exemple. Pour des raisons professionnelles, je viens de terminer la lecture d’un petit ouvrage de l’historien italien Renzo de Felice, Brève histoire du fascisme. Je n’ai pas trouvé l’original, aussi me suis-je procuré la traduction française de ce mince digest, traduction assumée par  Jérôme Nicolas que je ne connais pas et que je salue au passage. J’aurais pu très certainement le lire en italien mais, les choses sont ce qu’elles sont et faute de grives…

A la lecture des premières pages de ce livre, le malaise me prend. Je lis : « Une vieille maison du lieu–dit Varano dei Costa, à Dovia, un village de la commune de Predappio : c’est là qu’est né Benito Mussolini le 29 juillet 1883, d’Alessandro Mussolini et Rosa Maltoni. »

D’abord je trouve que cet incipit me rappelle furieusement la première phrase du Don Quichotte de Cervantes: « En un lugar de la Mancha de cuyo nombre no quiero acordarme, no ha mucho tiempo que vivía un hidalgo de los de lanza en astillero, adarga antigua, rocín flaco y galgo corredor.». Vous me direz que supposer un lien entre Mussolini et Don Quichotte révèle un esprit tordu, admettons…

Mais surtout il y a la forme elle-même de la phrase, j’aurais traduit différemment: « C’est dans une maison du lieu-dit … qu’est né… ». Je ne change rien à la volonté de commencer par évoquer la maison puis le reste. L’effet est le même et on évite la rupture assez lourde et même moche en français du « c’est là qu’est né… ».

Enfin,  il y a « lieu-dit », le « lugar » de Don Quichotte. On peut aller voir comment quelques traducteurs du Quichotte s’en sont tirés.

César Oudin, qui traduit le Quichotte en 1664, ne s’embête pas, foin de théories, il propose une traduction littérale : «En un lieu de la Manche, du nom duquel je ne veux me souvenir, n’y a pas longtemps qu’il y demeuroit un Gentil-Homme… »

En 1836, Louis Viardot propose une traduction moins littérale mais dans laquelle on sent que le terme « lugar » pose problème : « Dans une bourgade de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le nom, vivait, il n’y a pas longtemps, un hidalgo… »

Dans la traduction italienne de Bartolomeo Gamba, datée de 1888, même phénomène : « Viveva, non ha molto, in una terra della Mancia, che non voglio ricordare come si chiami, un idalgo… ».

J’ajoute, pour faire bonne mesure, la traduction anglaise de (1772) : « In a certain corner of La Mancha, the name of which I do not chuse to remember, there lately lived one of those gentlemen… ».

Résumons : « lugar » se traduit par « lieu », puis par « bourgade », puis par « terra » et enfin par « corner ». On a le choix et l’embarras en prime.

En italien la traduction proposée par les dictionnaires est bien plate : « località ». Comme je ne connais pas le terme employé dans l’original par Renzo de Felice, je ne suis pas très avancé. Le Larousse bilingue français espagnol propose comme traduction à « lugar » : lieu/endroit/place et coin, avec comme exemple pour cette dernière proposition « les gens du coin, las gentes del lugar ». María Moliner propose, entre autres sens pour « lugar » celui-ci : « Centro de población, particularmente, aldea o pueblo muy pequeño», autrement dit elle donne un équivalent possible que nous traduirions par «hameau». Proposition qui rejoint le Larousse bilingue qui propose pour lieu-dit le terme « aldea », que nous traduirions aussi par « hameau ». Au fond, tout ceci est une question de taille. Or les critères de taille des ensembles urbains correspondent à une histoire propre à chaque nation, selon que l’habitat y est « dispersé » ou « regroupé ». Dans l’Espagne du centre et du sud, il est très regroupé, donc la dimension mentale des « pueblos » est plus grande que celle de nos villages français.
Si nous décomposons le lieu de naissance de Mussolini comme nous démontons une poupée russe: Varano dei Costa se trouve dans le village de Dovia qui appartient à la juridiction communale de Predappio en Emilie Romagne. Or, quand on regarde la carte, l’ensemble de ces lieux est aujourd’hui difficile à distinguer tant ils sont proches.
J’aurais donc traduit ainsi : « C’est dans une vieille maison de Varano dei Costa, à Dovia, commune de Predappio, qu’est né BM le 29 juillet 1883, d’AM et de RM. ». Pas d’autre précision administrative sur la taille des lieux cités ni sur leur dépendance juridique.
D’ailleurs nous assimilons tellement « village » et « commune » en France que nous oublions souvent que les communes rurales sont faites d’un bourg et d’une constellation de hameaux.
Arrêtons là les lieux communs.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s