De la domination de l’anglais et autres affaires où il est question d’indiens, de chevaux et de langues minoritaires…

On envisage toujours la question de la prédominance de l’anglais dans le monde comme un phénomène nouveau reflétant pour l’essentiel la puissance économique des nations dont cette langue est la langue officielle dans le cas de la Grande Bretagne ou la langue dominante de fait dans celui des Etats-Unis.

On l’envisage aussi comme le résultat d’une qualité intrinsèque de cette langue souvent présentée comme un « Excellent outil de communication, simple, efficace, précis, tolérant, et souple, il a su s’adapter à tous les terrains et à toutes les situations au cours de l’histoire. » http://anglais-online.com/services-online/sorg/sorg2.htm. Il faut tout de même savoir que ce phénomène n’est pas nouveau. Je vais évoquer un exemple, un seul, de cette question telle qu’elle fut évoquée en 1891 par Friedrich Engels dans sa préface à la deuxième édition de son célèbre ouvrage L’origine de la famille, de la propriété et de l’Etat[1].

Dans cette préface, qu’il consacre à un bilan de l’état de la recherche en matière d’étude sur les origines de la famille, Friedrich Engels met en parallèle les recherches menées par Lewis H. Morgan aux Etats-Unis (il publie Ancient Society en 1877) et celles qui le furent par les anthropologues anglais de cette deuxième moitié du XIXè siècle, Edward Burnett Tylor ou John Ferguson Mac Lennan. La polémique tourne autour des variantes de structure de la famille dans les sociétés archaïques.

Il me ten avant les novateurs et ceux qui s’en tenaient à des conceptions qu’il juge dépassées. Parmi ces novateurs, il cite une sorte de précurseur, Johann Jakob Bachofen (18151887) qui publie en 1860 une histoire de la famille, Das Mutterrecht, qui remet en cause les théories alors en cours essentiellement en Grande Bretagne selon lesquelles dans l’était le plus primitif de l’homme il n’y avait aucune règle en matière de sexualité et de filiation.

Engels résume la pensée de Bachofen ainsi :

« C’est Bachofen qui, le premier, a remplacé la formule creuse d’un état primitif inconnu où auraient régné des rapports sexuels exempts de toute règle… ; il a prouvé que, par la suite, la descendance ne pouvait primitivement qu’être comptée en ligne féminine, d’une mère à l’autre ; que cette validité exclusive de la filiation féminine s’est maintenue longtemps encore à l’époque du mariage conjugal… ».

Or, remarque Friedrich Engels, l’ouvrage de Bachofen est resté inconnu à tel point que cinq ans plus tard en Grande Bretagne, JF Mac Lennan publie un ouvrage sur les mêmes thèmes sans aucune référence à Bachofen. Pure ignorance ? Volonté de passer sous silence une recherche et des conclusions gênantes pour ce chercheur puisqu’elles contredisaient par avances les siennes propres ?

Friedrich Engels met en avant une autre explication :« Le gros in-quarto de Bachofen était écrit en allemand, c’est-à-dire dans la langue de la nation qui alors s’intéressait le moins à la préhistoire de la famille actuelle. C’est pourquoi il resta inconnu. »

Cette explication appelle un commentaire. La langue est le support et le témoin des intérêts culturels et scientifiques nationaux, si on suit le raisonnement du frère jumeau de Karl Marx. Telle ou telle langue dominera donc tel ou tel espace de la connaissance selon qu’elle appartiendra à une nation dont l’idiosyncrasie l’amènera à s’intéresser à tel ou tel aspect de l’histoire ou de la culture humaine. En quelque sorte, la langue et sa réception hors de ses aires de développement dépend de l’état et des orientations des « intérêts culturels » de la nation qui la porte et qu’elle porte. Je ne chercherai pas à conclure pas à ce propos, même si on peut considérer qu’Engels en n’évoquant pas le lien entre langue et puissance économique montre bien qu’il n’était pas marxiste 24 heures sur 24, à considérer les liens subtils entre infrastructure et superstructure…

Lewis Morgan, l’anthropologue américain né à Aurora, s’est intéressé aux Iroquois. C’est à partir de l’étude de cette société qu’il a fondé toute son histoire des sociétés anciennes, histoire dont Marx et Engels s’inspireront abondamment pour aboutir à l’ouvrage que ce dernier publiera après la mort de son alter ego en se servant des centaines de notes que Marx avait laissées.

Ceci m’amène à tout autre chose. Dimanche soir, j’ai vu un western que je n’avais pas revu depuis sa sortie en salles (1970), Un homme nommé cheval (A man called Horse). Je l’ai vu parce que mon ami A…, toujours attentif à nos nostalgies communes, m’avait signalé qu’il était proposé par la chaîne Arte ce soir-là.

Nous sommes dans les premières années du XIXè siècle. Un aristocrate anglais, dont le rôle est interprété par Richard Harris (le Marc-Aurèle de Gladiator), chasse sur les terres des Sioux dans les territoires libres du Dakota. Fait prisonnier par une tribu locale, il est offert pour compenser la mort de son fils à une vieille dame indienne en guise d’animal de labeur.

Le fil de l’histoire est essentiel pour un spectateur moyen car quasiment les trois quarts des dialogues sont écrits en langue dakota (non sous-titrée), les seuls personnages parlant anglais sont notre homme-cheval et le fou du village, un fils de trappeur français et de femme shoshone, Baptiste, qui devient l’interprète « assermenté » du héros du film, une sorte de Sancho à qui la présence de cet anglais a redonné une forte envie de liberté.

Par ambition et pour survivre dans un environnement qu’il ne comprend pas, l’homme-cheval gravira tous les échelons du statut tribal et acceptera toutes les épreuves imposées pour devenir guerrier sioux puis chef à la mort de Main-Jaune, le chef de la tribu et « beau-frère » de notre héros (un aristocrate anglais ne pouvait que devenir chef…).

Ce film analyse avec beaucoup d’intelligence les phénomènes d’acculturation d’un homme « civilisé » dans une société dite « sauvage » ou « primitive ». Il reflète aussi assez bien cette nouvelle vision des peuples conquis d’Amérique qui domine le cinéma dans ces années-là. On peut citer aussi Little Big Man comme autre film témoignant de cette modification de l’image de l’indien dans le cinéma d’Hollywood.

Il donne aussi envie d’apprendre la langue des Sioux

(http://kwaswa.tripod.com/id30.html ).

Mais le plus intéressant c’est le nom que les scénaristes ont donné à ce personnage incarné par Richard Harris, il s’appelle Lord John Morgan, petit hommage discret à l’auteur d’Ancient Society.


[1] Nous nous référons à l’édition française de cet ouvrage, celle que publièrent les Editions Sociales en 1972, édition supervisée par Emile Botigelli, texte traduit par Jeanne Stern.

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