15-M: insurrection et modèle

Le Mouvement dit des « indignés » ou plutôt maintenant du 15-M (15 mai) a, nous dit-on, pris par surprise les hommes politiques espagnols, plus préoccupé par les élections municipales, les uns pour gagner quelques villes, les autres pour éviter d’en perdre trop.

Il serait naïf de penser qu’il les a surpris au fond, peut-être est-ce la forme qui les a déroutés. Cette manifestation qui se transforme en «acampada» sur l’une des places les plus symboliques d’Espagne, la Puerta del Sol, et qui se répand comme poudre dans d’autres villes doit être réfléchie.

Certains y voient (certainement à juste raison) une sorte de reprise d’un « modèle d’insurrection tunisien » auquel il en manque que sa fleur emblématique (l’œillet, la rose et le jasmin sont déjà pris).

Une sorte d’exportation d’un modèle insurrectionnel déjà expérimenté, insurrection pacifique telle qu’on a pu la voir fonctionner en RDA à la fin des années 80, en Pologne et ailleurs. Mais la référence la plus proche, c’est celle du modèle tunisien d’insurrection. Il y aurait donc des modèles de stratégie insurrectionnelle? Oui. L’histoire en propose une multitude. Mais il en existe un, qui n’est pas à aller chercher trop loin dans l’espace géopolitique qui est celui du « pronunciamiento ».

Une vision fausse de cette procédure de révolte populaire a voulu en faire l’équivalent strict du « golpe », qui usait de la force armée en installant une « junta » militaire en guise de pouvoir d’exception chargé de redresser la pays avant de passer la main. Or il n’y a rien de plus éloigné de la coup d’Etat militaire au sens classique du terme que ces mouvements populaires ou en tout cas, multitudinaires.

La double caractéristique de cet acte est d’être pacifique et de s’accompagner d’une déclaration d’intention, d’un manifeste lu à travers tout le pays.

Comme à l’origine du premier pronunciamiento, en 1820, il y eut un militaire, le Colonel Riego, et que ceux qui suivirent étaient aussi le fait de militaires jusqu’au dernier, celui des capitaines Fermín Galán Rodríguez y Ángel García Hernández en décembre 1930, la confusion s’est vite installée entre « pronunciamiento » et « golpe » même dans les esprits éclairés.

La réalité était assez différente. Même si les insurgés usaient de la force des armes, ils devaient bénéficier d’un certain soutien populaire sans lequel leur action tournait court. Le pronunciamiento de Riego aboutit au rétablissement de la Constitution de 1812 puisque telle était la demande des insurgés, demande assortie de la dénonciation d’injustices évoquées dans l’extrait ci-dessous du « bando » de l’insurgé :

«Las órdenes de un rey ingrato que asfixiaba a su pueblo con onerosos impuestos, intentaba además  llevar a miles de  jóvenes a una guerra estéril, sumiendo en la miseria y en el luto a sus familias. Ante esta situación he resuelto negar obediencia a esa inicua orden y declarar la constitución de 1812 como válida para salvar la Patria y para apaciguar a nuestros hermanos de América y hacer felices a nuestros compatriotas. ¡Viva la Constitución

Celui de Galán et Hernández s’acheva par l’arrestation des deux officiers soulevés, leur condamnation à mort par un tribunal militaire et leur exécution le 14 décembre 1930. CV’est moins leur insurrection qui fit d’eux des héros populaires que leur exécution. Ils devinrent des figures de martyrs républicains.

D’où nait cette confusion ? L’explication n’est pas évidente. L’élite de l’armée, comme corps constitué, représentait dans l’Espagne du XIXème siècle un corps social aux idées avancées, sensible à l’influence française, une élite cultivée et, on le voit dans le court extrait de la proclamation du colonel Riego, assez pacifiste.

L’inexpérience politique de Galán et Hernández qui demandaient l’instauration de la République les conduisit à l’échec, même si, quelques mois plus tard, à la faveur d’élections municipales, la République était proclamée du haut des balcons des mairies à travers tout le pays.

La proclamation de la République prit l’allure d’un pronunciamiento civil qui gagna tout le pays ou, du moins, ses principales villes. Un manifeste civil repris par des multitudes en mouvement qui aboutira à une transition pacifique.

Dans ce cas, nous pouvons parler de phénomène comparable à celui qui se déroule en ce moment en Espagne, d’autant plus troublant qu’il se déroule au beau milieu d’élections municipales comme en avril 1931 mais sans aucune traduction électorale, cette fois.

Le texte qui circule sur la place publique (c’est-à-dire sur Internet) prend la forme d’un programme alternatif de gouvernement en 13 points.

En voici la synthèse:

Abolition des lois considérées comme répressives et injustes: Loi SINDE, réprimant le téléchargement pirate, le Plan dit du « processus » de Bologne -réforme universitaire-, la loi sur les résidents étrangers, la loi règlementant les partis politiques et la loi électorale.

–  Mesures fiscales et économiques: une TVA progressive, l’établissement de la taxe Tobin sur les profits de la spéculation financière, la nationalisation des banques sauvées de la banqueroute grâce aux emprunts publics , gestion par l’Etat des entreprises en difficultés, réduction des dépenses militaires, fermeture des usines d’armement, retrait de l’Espagne des conflits dans lesquels elle est engagée (Afghanistan et Lybie).

Mesures sociales: transports gratuits pour les chômeurs, salaire minimum de 1200 euros mensuels, fin des emplois abusifs de stagiaires et boursiers.

Mesures environnementales: privilégier les transports en commun, fermeture immédiates des centrales nucléaires.

Mesures à caractère institutionnel: proclamation de la 3ème République, démocratie participative, mandat impératif (par Internet), interdiction pour des inculpés d’être candidats à un mandat électif, fin du financement de l’Eglise par l’Etat.

Enfin, une mesure symbolique: demande de la condamnation du franquisme, comme acte majeur de recouvrement de la mémoire historique.

Il est certainement naïf, improvisé, oublie certaines questions économiques fondamentales (le droit au logement, par exemple), mais il est révélateur de ce qui macère depuis longtemps dans une société prise à la gorge par la dette privée (essentiellement contractée pour acquérir un logement), l’absence d’une authentique politique sociale, le chômage des jeunes de moins de 35 ans, la maigreur des retraites, un système de santé en panne…

Tout ceci était connu depuis longtemps, mais à l’évidence les bonnes affaires liées à la politique des sols, au marché de l’immobilier (les prêts à taux variable, le système des prêts immobiliers gagés sur hypothèque) enrichissaient et continuent d’enrichir une bonne partie du milieu des affaires et par l’effet pervers du fameux trickle-down (effet de ruissellement) une bonne partie des élites politiques. Il suffit de faire le compte des affaires de corruption traitées sur la place publique en Espagne au cours de ces dix dernières années.

Ces faits, connus de tous, ont conduit au gonflement de la dette privée depuis le début des années 2000 -législature Aznar-, de 65% du PIB en 1997 à 220% en 2006 et à 400% aujourd’hui. Et, par voie de conséquence à l’explosion des prix de l’immobilier, à l’asphyxie progressive des ménages à revenu modeste par le jeu de l’indexation des taux de crédit variable sur l’indice Euribor et à une généralisation de la précarité, l’une des plus spectaculaires d’Europe.

On comprend donc très bien que les mesures d’austérité préconisées par le FMI et l’Europe qui ont touché de plein fouet les petits revenus et la classe moyenne salariée, ont provoqué cette explosion.

D’autant plus tragique dans sa version politique que c’est un gouvernement socialiste (dont la politique de laisser-faire cosmétique était célébrée à tort partout en Europe) qui a contribué à cette impasse sociale. Qui se souvient qu’en 2007 la presse française donnait à Ségolène Royal le surnom flatteur de « la Zapatera »? Qui se souvient qu’en 2007, au cours du débat d’avant second tour, Nicolas Sarkozy, commentant son souhait d’une « France de propriétaires », donnait l’Espagne en exemple?

http://www.zarrapastroso.com/2011/05/ver-puerta-del-sol-en-directo.html

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