Juan José Linz, le premier « transitologue » espagnol (2)

De la transitologie comme science prédictive

En 1990, La Revista Española de Investigaciones Sociológicas publie un article de ce même sociologue portant cette fois clairement sur le thème des transitions (Transiciones a la democracia). Par habitude macro-politique, Juan José Linz revient sur ce qui constitue désormais le cœur de ses recherches, le passage de formes autoritaires de l’Etat vers la forme considérée comme la seule possible : la démocratie libérale. Il annonce d’emblée qu’il va surtout centrer son analyse sur les processus de restauration, autrement dit sur le cas de pays qui disposaient déjà d’une certaine expérience démocratique. Dans ce groupe, nous trouvons naturellement l’Espagne, moins conventionnellement, l’Allemagne, qui, en somme n’a connu comme période démocratique que la parenthèse de la République de Weimar et, curieusement, nous ne trouvons pas la France, dont le processus engagé au moment de la Libération intéressera pourtant un certain nombre d’historiens espagnols. Mais ne lui tenons pas rigueur de ces petites incohérences, en 1990, le sujet qui agite l’Europe et le monde est l’écroulement du système soviétique et la fin du bloc de l’Est.

Toujours amateur de modèles, Juan José Linz reprend celui des dix voies de transition proposées par Alfred Stepan, avec qui il a collaboré dans l’écriture de deux ouvrages qui les ont consacrés comme experts en «transitologie ». Si je reprends les termes employés par Guy Hermet dans la note de lecture qu’il publia en 1997 dans la Revue Française de Science Politique c’est pour bien insister sur le fait que le cas espagnol est très présent dans cette recherche des « mécanismes » transitionnels. Les énumérer serait fastidieux et inutile.

Retenons la distinction par groupes qu’il propose. Le premier groupe est constitué par les Etats qui, à l’issue de la guerre, ont changé à la suite d’une intervention extérieure (libération, occupation). Le deuxième, par ceux dont le pouvoir autoritaire engage et contrôle le processus de démocratisation. Le troisième est constitué par les Etats où le changement est mené par les forces d’opposition. L’Espagne pourrait entrer dans le deuxième groupe puisqu’une partie de la classe dirigeante a su neutraliser l’autre partie pour conduire la transition. Encore une fois, Juan José Linz nous explique que ce sont les acteurs de cette période difficile qui comptent. Leurs qualités, leur sens de la responsabilité (celle des opposants aussi) sont fondamentales pour maintenir l’ordre et ne pas laisser le champ libre aux extrêmes.

Il ne nie pas l’importance des mouvements populaires ou des manifestations de rue, mais il affirme que « sans leaders et sans organisation » un peuple peut être poussé vers de positions intransigeantes, ce qui conduit non pas à la révolution, mais à la répression. Le choix du modèle d’Etat futur lui paraît secondaire à ce moment-là du changement, encore une fois, tout dépend des hommes en charge du processus.

Après une longue digression sur la périodisation possible de ces étapes de transition et surtout sur leur date de fin (signature et approbation d’un texte constitutionnel consensuel ou rotation par alternance de nouvelles forces politiques), il aborde la question de la consolidation ou pérennisation des nouvelles règles politiques et sociales

Pour lui, seule l’alternance entre administrations (l’anglicisme employé est certainement là pour nous suggérer un changement d’équipes, pas de politique) laisse du temps pour faire face aux crises et aux problèmes économiques et sociaux. Cette fois-ci son texte est accompagné de conseils aux leaders politiques. Il leur demande de persuader les gens < las gentes > de la valeur des libertés recouvrées, de la possibilité d’assumer le changement par des méthodes pacifiques, mais aussi d’accepter que « l’héritage catastrophique des gouvernements non-démocratiques » ne puisse être surmonté à court terme. Leur tâche ingrate de gouvernants consiste à dire au peuple <al pueblo > que la démocratie n’apportera pas d’amélioration économique, que les améliorations sociales ne seront que marginales et que « l’Etat ne peut pas tout », quelles que soient ses qualités ou les qualités de ceux qui exercent le pouvoir.

Les analyses, documentées, sont souvent liées à l’utilisation de modèles anglo-saxons, qui servent toujours de fondement à une analyse des sociétés comme ensembles en crise perpétuelle recherchant par des mesures de type collectif (ce serait là la seule fonction de l’Etat) à modérer la demande de justice, à lisser les conflits et à user du pouvoir politique essentiellement comme d’un pouvoir du discours. Il faut convaincre des masses gouvernées essentiellement par la peur de la violence, de la perte, du vide. Mais les lignes développées à caractère prescriptif n’ont rien de bien innovant, nous pouvons douter que les hommes qui ont conduit la transition aient réellement eu besoin des conseils éclairés de notre politologue. En ce sens, la pensée politique de Linz, puisque tout de même, bien qu’usant de techniques analytiques, il en laisse apparaître quelques traits, était trop conservatrice pour pouvoir intéresser les politiques. Bien sûr, il fallait ruiner les espérances, ou, comme il le dit lui-même, les décourager, mais qui peut penser que le courage qu’il réclame des gouvernants passerait par un discours « réaliste » ?

C’est avoir oublié la fable machiavélique du lion et du renard, plus rudimentaire mais tellement plus efficace:

. «Les hommes sont si aveugles, si entraînés par le besoin du moment, qu’un trompeur trouve toujours quelqu’un qui se laisse tromper.»

Machiavel, Le Prince

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