De l’inégalité supposée entre les langues…

Dans un entretien accordé au journal Le Monde (le 30 décembre dernier), l’écrivain italien Erri de Luca, dont l’œuvre poétique et romanesque est l’une des plus remarquables en Europe ces derniers années, définit son sens de l’appartenance nationale par deux considérations, l’une négative (« Je ne suis pas patriote, le drapeau ne m’émeut pas, l’hymne non plus »), l’autre positive (« Etre italien c’est habiter ma langue. J’ai ma résidence en italien. »).

Il rejoint une certaine forme de penser la nation par la langue que développent les terminologues québécois, par exemple Marie-José des Rivières et Nathalie Roxbourgh, qui, dans un article consacré aux « Variations sur la langue ou le français conjugué en exposition » (Normes et medias, Terminogramme, numéro 97-98), citent en exergue le metteur en scène Jean-Claude Germain:

Avant d’habiter un pays, on habite une langue et plus on possède de mots pour y définir sa place, plus on a de chances d’y occuper tout son espace.

En écho subtil, on entend comment Ernest Renan donnait au critère de la langue une portée limitée: « La langue invite à se réunir ; elle n’y force pas. » (Qu’est-ce qu’une Nation? Chapitre 3).

Erri de Luca se situe d’emblée dans un contexte italien où la variété des langues était et est toujours  remarquable. Il se définit comme bilingue, le napolitain et l’italien sont ses deux langues. Or il établit un critère, dont la banalité et la fausseté ont déjà été largement dénoncées, celle d’une hiérarchie expressive entre ces deux langues: « On peut parler, chanter, se disputer, pleurer, mais pas écrire en napolitain. » Vieille croyance qui nous ramène à celles qui avaient court en Europe, la permanente comparaison des qualités intrinsèques des langues vernaculaires dans leur rapport au latin.  On le trouve dans le « Diálogo de la lengua » de Juan de Valdés (1533) où il fait dire à l’un des intervenants (Marcio):

¿No tenéis por tan elegante y gentil la lengua castellana como la toscana?

Antonio de Nebrija défend l’utilité politique de  la norme vernaculaire comme instrument d’identification du pouvoir, concrètement celui de la puissante Reine de Castille, Isabel, à qui est adressé le prologue de sa Gramática (1492):

No solamente los enemigos de nuestra fe que tienen ia necessidad de saber el lenguaje castellano: mas los vizcaínos. navarros. franceses. italianos.

Erri de Luca ne dit pas autre chose de l’italien quand il la présente comme la langue dont son père imposait l’usage à la maison alors que le monde extérieur parlait napolitain.

L’une des premières batailles visant à donner aux langues vernaculaires la place qu’occupait le latin consista souvent à les présenter comme capables de « tratar materias grandes » pour reprendre une expression de Pero Mexía (Silva de varia lección (1540). Dans un ouvrage collectif destiné à promouvoir l’idée de la réalité de l’existence d’une nation espagnole (España como Nación, RAH, 2000, Madrid), la Real Academia de Historia  accorde un chapitre entier à la thématique linguistique (Las lenguas peninsulares, cuando el castellano se hace español). Y est rapporté le discours (fameux) de Garcilaso de la Vega prononça devant le Pape  Alexandre VI à Rome en 1498. Discours qui répondait à un défi: faire la démonstration que l’espagnol était ,face à ses langues concurrentes, le français, le portugais et le toscan, la langue la plus « latine ».

En fin de compte, nous ne sommes pas sortis de l’ornière (du vaste monde des topoï). Si nous considérons qu’il existe des langues, des dialectes et des patois, des formes-langue et des sous-formes-langue, si nous tenons comme essentiel d’être sujets aux contingences et aux poussées du moment (la guerre, la religion, l’économie, la finance) qui tendent à nous imposer la langue du dominant, alors vive la novlangue!

Si, tout au contraire, nous pensons que la langue ou les langues que nous parlons, dans lesquelles nous écrivons, sont sœurs des autres, alors nous n’entendrons plus ces expressions qui fâchent comme cette toute dernière, attribuée au président du groupe parlementaire CDU-CSU, Volker Kauder: « Maintenant, l’Europe parle allemand »:

« Maintenant l’Europe parle allemand. » Maladroit, choquant, le propos, mardi 15 novembre, n’a pourtant fait qu’illustrer le statut que l’Allemagne a officieusement acquis ces derniers mois. (Le Monde du 20 novembre).

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