Dictatures et dictateurs 1: Jacques Bainville

Le 2 juin 1961, Esteban de Bilbao Eguía, Président des Cortes, à l’occasion du renouvellement du parlement,  prononce le serment des procuradores, serment dont le texte est invariablement le même depuis 1942:

En nombre de Dios y sobre los Santos Evangelios ¿Juráis desempeñar el cargo de Procurador con la más exacta fidelidad al Jefe del Estado y Generalísimo de nuestros Gloriosos Ejércitos, a los principios que informan el Movimiento Nacional, a las Leyes Fundamentales del Estado, y  en servicio siempre de los destinos sagrados de la Patria?

Il s’adresse ensuite  à ces parlementaires serviles, nommés pour la plupart,  et leur tient un discours exemplaire dans un style qui laisse croire à une permanence du discours initial. La première des affirmations est celle de la traversée du temps. Le régime a fait ses preuves puisqu’il a su braver les tempêtes et s’installer dans la durée. Il n’est pas question d’années, mais de lustres, pas de législatures, mais d’étapes. Ce temps passé se caractérise par son irréversibilité, par sa qualité première, la linéarité,  <movimiento rectilíneo> et par sa majesté <cauces amplios >.  La seconde, venue aussi apporter sa confirmation de l’authenticité de la démocratie organique, fait appel aux concepts de l’ancien régime <órganos naturales y estamentos > pour installer un perspective de temps plus ample, celle d’une Espagne éternelle confrontée à son destin, d’autant plus vertigineusement seule qu’elle ne pèse plus d’aucun poids dans le monde.

Ce serment de fidélité, non pas à la Nation mais à la Patrie, à travers la personne même du chef de l’Etat, dont les fonctions sacrées de princeps et d’imperator sont mises en avant, a toujours été pensé comme la caricature même de la légalité supposée des dictatures. le même joueur de flute (Bilbao Eguía) évoque un penseur français pour justifier l’hispanité parfaite de ce régime qui le nourrit, un certain Banville. J’ai pensé que Bilbao Eguía faisait référence à quelque texte politico-juridique de Théodore de… (Eh bien ! mêle ta vie à la verte forêt ! Escalade la roche aux nobles altitudes…), mais non, erreur de transcription des sténotypes, il faisait référence à Jacques Bainville, un proche de Charles Maurras.

Cet intellectuel, membre de l’Action Française avait publié en 1935, un an avant sa mort, un ouvrage savant au titre clair: Les dictateurs. Et l’incipit du livre était aussi clair:

La dictature est comme beaucoup de choses. Elle peut être la meilleure ou la pire des formes de gouvernement.

Bainville passe en revue tous les dictateurs de l’histoire, depuis l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui, de Solon et Pisitrate à Mussolini et Hitler. Pour l’Espagne il évoque la figure de Miguel Primo de Rivera sous un titre de chapitre intrigant: «Primo de Rivera ou la dictature manquée». Il évoque cet officier comme « trop bien élevé et trop délicat » pour tenir ce rôle ajoutant : «On ne s’établit pas dictateur avec de trop bonnes manières et des gants blancs.[1]»

Primo annonçait cependant la chose la moins prévue de l’histoire des dictatures espagnoles: l’absence de charisme. Un dictateur peut être ridicule.

http://www.videosurf.com/video/francisco-franco-discurso-de-la-victoria-1268714443

http://www.videosurf.com/video/mensaje-de-franco-a-los-ni-os-del-mundo-106977459

 


[1] Jacques Bainville,  Les dictateurs, Paris, Editions Denoël, 1935, page 262.

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