Des salaires des profs, du prix de la baguette et de l’anglais académique

Les enseignements universitaires des Humanités vont mal. Nous le savons tous, nous le disons tous. Le signe vérifié depuis quelques années est la baisse régulière des inscriptions de nouveaux étudiants dans les filières des sciences humaines, des lettres et des langues.

Les raisons à cette désaffection sont multiples. Elles sont culturelles, nous vivons dans une société où  on est passé en deux décennies à d’autres critères de valeur ou de considération que le savoir. Un Docteur issu des enseignements de pointe de l’Université n’a, sur le marché du travail, aucune valeur marchande, sauf s’il correspond à des créneaux de plus en plus étroits des « fenêtres » de croissance (qui ne sont guère plus que des vasistas) . En général ils seront recrutés s’ils appartiennent au domaine des savoirs appliqués et encore. Mais s’ils sont issus de la recherche généraliste, de pointe, ils n’intéresseront personne. Enfin, on peut légitimement comprendre pourquoi un jeune bachelier va choisir plutôt des études liées au domaine de la banque, de la finance et du commerce plutôt que de se préparer à des études longues de huit ans pour n’avoir aucune perspective ou la perspective de devenir prof.

D’ailleurs, ce changement de critères ou de valeurs a justement rendu le métier de prof  non bankable. Les médias y sont pour beaucoup qui le présentent comme un métier dangereux, usant, méprisé par ceux qui, dans le cadre d’une éducation libre et gratuite, en bénéficient. Les quelques profs qui écrivent sur ce métier y ont ajouté de leur amertume, certains de leur nostalgie des temps passés  teintée à l’eau de rose. On vit dans un environnement où le métier qui consiste à transmettre n’a plus de sens, ce monde avance à vue.

Ajoutons aussi les raisons matérielles. Les politiques de ces dernières années -bas salaires, conditions de travail précaires, précarisation accrue des statuts, RPPG, allongement d’un an des perspectives d’études, création des Master d’Enseignement  sans aménagement de droits pour les détenteurs d’une Maîtrise ancien régime- y sont pour beaucoup. Pourquoi se lancer dans des études d’éco, de socio, de langues, de lettres classiques, d’histoire si c’est pour commencer à Bac+5 avec un salaire net de 1600 euros nets et espérer au bout de trente ans (à condition d’être fonctionnaire)  d’atteindre pour une courte période des niveaux de salaire tournant autour de 3000 euros nets?

Un exemple pour comprendre la dégradation continue des salaires des profs.  Dégradation dont sont victimes tous les salariés depuis une vingtaine d’années. La perte d’attractivité de ce métier est due pour l’essentiel aux bas salaires pratiqués. Supposons un  jeune agrégé qui commençait sa carrière de titulaire en 1975. Rétribué au deuxième échelon de son corps,  son premier salaire de titulaire (échelon 2) était de 4400 francs par mois nets (les fonctionnaires raisonnent toujours en net). La baguette de 200grs coûtait 80 centimes (de francs), le paquet de café moulu J. V. (100% Arabica) 2 francs 30, son  loyer pour un quatre pièces de 85 m2 dans une ville moyenne était de 580 francs charges comprises (à peu près 85 euros)… Aujourd’hui la baguette coûte dix fois plus cher, le café (JV 100%) aussi, les loyers aussi qui grimpent même jusqu’à x12, et les salaires ont été multipliés par combien, par 3, 3,5? Et je n’évoque ici que les villes moyennes.

L’autre aspect de cette désaffection est peut-être encore plus profondément préoccupant. La recherche fondamentale en matière d’humanités (deuxième anglicisme) ne fait plus recette. cette observation nous a valu ces derniers jours un long article de Michel Wieviorka, Directeur de la Maison des Sciences de l’Homme et sociologue français  reconnu mondialement. Publié par le journal Le Monde, son titre est alarmiste: « Sciences Sociales, le déclin français ».  S’appuyant sur des travaux de l’ de l’European Research Council (le Conseil européen pour la recherche), il affirme que les universités britanniques  » sont en position de force dès qu’il s’agit de financement européen de la recherche ». Sa critique est sévère:  » Tout cela participe d’un modèle de recherche dominé par la concurrence et le marché « .

Recherchant les causes de cette domination écrasante, il esquisse un bout de réponse en suggérant que dans cette compétition un élément fausse les règles du jeu, la question linguistique:

 » un candidat ne maîtrisant pas l’anglais ne peut pas concourir, et celui dont ce n’est pas la langue natale est traité sur le même plan que celui qui la maîtrise parfaitement, alors qu’il doit déployer des efforts particuliers pour participer à la compétition ».

Ceux qui sont engagés dans la recherche universitaire le savent: en sciences sociales, comme depuis longtemps dans les domaines scientifiques et bientôt dans tous les secteurs de la recherche universitaire, publier et communiquer en anglais sera la règle pour avoir une chance de prospérer, de trouver des financements, de trouver du travail.

Ses propositions sont d’ordre scientifique et institutionnel (penser global plutôt qu’hexagonal -sortir du nationalisme méthodologique-, réformer les statuts de chercheur et leurs conditions matérielles d’insertion) et linguistique. Sur ce dernier terrain la réponse est ambigüe, il évoque la nécessité d’une « formation linguistique » des chercheurs, confondant la formation linguistique et l’apprentissage des langues étrangères. Pour ne pas sembler capituler devant la prédominance de l’anglais, il ne dit pas formation à la maîtrise de l’anglais, langue véhiculaire de la recherche, mais il le pense.

Le constat est juste mais j’ai dans l’esprit que la bataille est perdue. Faisons comme d’autres universités et prenons exemple sur bon nombre d’Ecoles de Management ou de Commerce International françaises: enseignons en anglais dès la première année universitaire et laissons le petit peuple continuer à parler gallo-romain.

Il est remarquable que la principale qualité du chef du gouvernement français mise en avant est d’avoir été prof d’allemand. Il parle donc la langue de l’Empereur, ce qui, l’avaient souligné les médias au moment de sa nomination, était un avantage dans notre « dialogue permanent » avec l’Etat voisin et néanmoins ami. Les chercheurs universitaires maîtriseront donc un jour la langue de l’Empire. Mais ils ne seront peut-être plus chercheurs.

What a wonderful World….

http://www.youtube.com/watch?v=E2VCwBzGdPM

 

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