Carrillo

Santiago Carrillo, l’un des dirigeants historiques du PCE (Parti Communiste d’Espagne) est mort avant hier après-midi, dans son sommeil. Il était âgé de 97 ans. je ne proposerai pas de nécrologie, il en a été publié un bon nombre dans la presse espagnole qui disent l’essentiel.

Celui qui a été très jeune militant socialiste, puis des Jeunesses Socialistes Unifiées (résultant de la fusion des Jeunesses Socialistes et des Jeunesses Communistes peu de temps avant le début de la guerre d’Espagne), était un personnage de la vie publique espagnole qui restera dans l’histoire de ce pays comme l’un des hommes politiques  les plus détestés mais aussi l’un des plus écoutés.

Il a été un professionnel de la politique, en temps de guerre, en assurant une fonction de maintien de l’ordre dans Madrid assiégé. Il sera accusé de crimes (l’assassinat de prés de deux mille opposants) accusations contre lesquelles il n’aura jamais de réponse certaine. Qui a été jugé pour les crimes commis pendant la guerre civile espagnole? Ceux qui ont été jugés et exécutés ou quelquefois exécutés sans jugement l’ont été par les hommes du régime après 1939, par les vainqueurs. Combien sont-ils? Certainement plus de cent-mille. Mais les responsables de ces exécutions sommaires, responsables aussi des massacres de populations civiles de Badajoz ou de Málaga perpétrés par les troupes franquistes ne l’ont jamais été. Pas un seul des responsables militaires ou paramilitaires des massacres conduits par ces derniers n’a été jugé.

Je voudrais parler de Santiago Carrillo, homme et dirigeant. Le dirigeant était intuitif, d’une intelligence rare, mais un homme toujours inquiet et mal à l’aise devant des intellectuels. Témoignent de ce malaise les rapports complexes qu’il avait avec Fernando Claudín et Jorge Semprún,  dirigeants du PCE des années dures qui avaient fait des études au moins secondaires. L’économie, la philosophie n’entraient dans les domaines du savoir qu’il maîtrisait et il n’aimait pas ça, ne pas maîtriser. Dans les débats intérieurs au PCE, cette inquiétude se sent à chacun de ses mots à travers les archives. Il compensait ce qu’il prenait pour une faiblesse par une intelligence stratégique hors-pair, intelligence qui a sa part conséquente dans les épisodes de la période dite de Transition qui a suivi la mort de Franco.

Il était physiquement courageux aussi, on le sait. On sait ce que fut son attitude lors de la tentative de coup d’Etat du 23 février 1981.

Je voudrais cependant raconter une petite anecdote pour illustrer ce courage physique. Aux alentours du 10 février 1939, du côté de Figueras (exactement à la sortie d’un village qui s’appelle Pont de Molins), cachés derrière des rochers dans un virage de la route qui mène vers la frontière française, un groupe de soldats armés de leurs fusils et de quelques cartouches tient une position illusoire et attend des ordres.  Ils sont jeunes, très jeunes, moins de vingt ans, ils ont peur. Sur cette route tortueuse et caillouteuse approche une grosse automobile noire. Ils la mettent en joue. La voiture s’arrête et un petit bonhomme au visage rond et portant d’épaisses lunettes descend, fait quelque pas et leur crie: « Qu’est-ce que vous foutez là? Vous allez vous faire massacrer! Foutez-moi le camp d’ici! » Il remonte dans sa voiture et repart vers la frontière.

Les soldats hésitent puis comprennent… « C’est fini…, on y va… ». Ils rejoindront la cohorte de soldats et de civils qui passeront la frontière, affamés, sales, exténués.  Cependant leur discipline de soldat sera encore présente à leur passage de la frontière: un soldat n’abandonne jamais son fusil sans en ôter la culasse. Pour qu’aucun ennemi ne puisse s’en servir. Le petit bonhomme aux grosses lunettes, c’était Santiago Carrillo, et, dans la troupe de jeunes soldats, le plus jeune, âgé d’à peine 17 ans, c’était mon père.

Qu’ils reposent en paix tous les deux.

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