Vestrynge, el chaquetero

Derrière Podemos, derrière Pablo Iglesias, il existe un personnage hors norme, une figure intellectuelle et politique inclassable, qui fut le professeur et le mentor du leader de Podemos, il s’agit de Jorge Vestrynge. Né en 1948 au Maroc, de père français et de mère espagnole, il a passé son enfance en France et a décidé de poursuivre des études supérieures de droit et sciences politiques à Madrid. Docteur en Sciences Politiques, il appartient au cercle étroit des polémologues, sa thèse soutenue en 1976 portait sur les effets des guerres dans les sociétés industrielles.

Lecteur avisé du Gaston Bouthoul et de son alter ego américain  John Kenneth  Galbraith, il ne manquait pas non plus de se référer à celui qui le fera entrer en politique, Manuel Fraga Iribarne, intellectuel brillant et éclectique qui consacrera son discours d’entrée à l’Académie des Sciences Morales et Politiques à cette question[1] .

De cet intérêt manifesté pour les questions de développement et de reconstruction démographique et économique des périodes d’après-guerre, il reste un article qui résume sa thèse, un article daté de 1978, El « sistema de guerra » de la  sociedad industrial et une bibliographie complète sur ce sujet, cosigné avec sa première épouse, María Vidaurreta Campillo. [2]

La question qui se pose à son sujet pourrait l’être à propos de tout personnage public et en particulier de tous ceux qui n’ont jamais abandonné l’action politique soit comme militant soit comme cadre de parti soit comme élu et professionnel de la représentation nationale. Et il ne manque jamais quelqu’un pour rappeler quels furent les engagements de jeunesse de tel ou tel politicien, dans le cas le plus général passé de l’extrême gauche européenne des années 60-70, par exemple, à la droite conservatrice de la première décennie de notre XXIe siècle. En Europe, ils sont légion et en Espagne aussi.

Nous parlions il y a peu de ces itinéraires peu courants qui se firent en sens contraire, de l’extrême droite vers l’extrême gauche en évoquant le cas de Maurice Clavel. Ils sont plus originaux et plus rares.  Le plus souvent, ces changements signifiaient l’abandon par la personne concernée de tout avenir professionnel en politique. Paradoxalement, prendre  de l’âge les a rapprochés de la gauche révolutionnaire. C’est assez exceptionnel pour être souligné, car nous trouverons en Espagne beaucoup d’anciens militants communistes ou gauchistes (ou du FELIPE, du FRAP ou de la nébuleuse maoïste) des années de clandestinité devenus conservateurs ou réformistes (Piqué, Semprun, Solé Tura, Pilar Bravo, etc.). Si nous prenons, parmi de nombreux autres, un exemple comme celui de Felipe González, nous y trouverons un itinéraire beaucoup plus conventionnel . L’ancien chef de gouvernement socialiste est passé d’une position plutôt réservée de jeune chrétien dans sa jeunesse à une social-démocratie très centriste. Il est dit dans sa biographie officielle qu’il milita à la JOC et à HOAC (Fraternités Ouvrières de l’Action catholique) avant d’adhérer à 20 ans aux Jeunesses Socialistes (au début des années soixante ?).

Jorge Vestrynge a un parcours bien différent et peu commun. De collaborateur proche de Manuel Fraga Iribarne à la fin des années 70, puis secrétaire général d’Acción Popular et député, il passera par le PSOE après une tentative sans lendemain auprès des centristes de l’UCD, puis au PSOE qu’il abandonnera très vite pour se retrouver au milieu des années 90 au PCE et d’ Izquierda Unida.

vestrynge 2

Il fut le proche conseiller de Paco Frutos puis de Julio Anguita qui lui aussi, comme Felipe González, était tenu d’expliquer une supposée adhésion dans sa jeunesse à Falange Española.

L’explication de son parcours que donne Vestrynge lui-même est souvent biographique. Ses parents se sont séparés quand il était adolescent et après un père biologique belge dont les relations avec l’extrême droite collaboratrice et Léon Degrelle[1] étaient étranges, il aura un père communiste et français, René Mazel. Il a toujours dit qu’il considérait ce dernier comme son véritable père.

Bref, en politique, selon de nombreux politiciens du mainstream, cet homme sent le souffre ou est un champion du  retournement de veste. Souvent décrié, souvent contradictoire, il peut dire et dit ce qui ne doit pas être dit. C’est un homme politiquement incorrect par excellence. On ne peut avoir pour lui quelque admiration, quelque fascination que ce soit, mais on ne peut non plus ignorer ce genre de figure intellectuelle qui pense toujours dangereusement, un homme d’hypothèses sans aucune ambition de pouvoir. Il est aussi encombrant quand on l’a à ses côtés.

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C’est pour cette raison que Podemos, dont il faut clairement dire qu’il fut l’un de ses inspirateurs, a souhaité l’écarter de tout rôle de premier plan pour se donner une image plus nette, pour cadrer avec une proposition politique plus rassembleuse ou plus opportuniste, à votre goût. Les critiques de certains fondateurs de Podemos se sont concentrées sur Vestrynge, tout en recoupant la critique de l’évolution dun mouvement lui-même. Le plus critique est Jaime Pastor, un autre universitaire enseignant la sceince politique dans une université de Madrid (UNED), affaire de concurrence idéologique, d’écoles de pensée… En tout cas, ces tiraillements montrent bien que Podemos est un mouvement agglutinant dont les leaders et animateurs sont des universitaires pour lesquels les querelles de pensée trouvent un terrain d’expérience inédit dans ce mouvement et son évolution.

[1] Homme politique belge d’origine française né en 1906 passé du catholicisme traditionnaliste au nazisme et à la collaboration.  Fondateur d’un mouvement nazi et antisémite belge, il deviendra lieutenant colonel SS commandant la division SS Wallonie qui combattra les troupes soviétiques sur le front de l’est. Condamné à mort par contumace à la libération, il se réfugiera en Espagne où il obtiendra la nationalité espagnole se mettant ainsi à l’abri de toutes les poursuites judicaires engagées contre lui. Il fut, en son temps, du cercle des connaissances de Jean-Marie Le Pen.

[1] “La guerra y la teoría del conflicto social”, d i s c u r s o leído en el acto de su recepción como académico n por el Excmo. Sr. D. Manuel Fraga Iribarne y contestación del Excmo. Sr. D. José Yanguas Messía, vizconde de Santa Clara de Avedillo, Real Academia de Ciencias Morales y Políticas, Madrid, 1962, 158 p.

[2] – Jorge Verstrynge, «El « sistema de guerra » de la sociedad industrial »,  Revista española de investigaciones sociológicas nº 1, Madrid, 1978, págs. 105-144

– Jorge Verstrynge, María Vidaurreta Campillo, «Bibliografía sistemática sobre sociología de la guerra », Revista española de investigaciones sociológicas, nº 1, Madrid, 1978, págs. 329-348.

 

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