Sociologiser le politique

Deux réflexions qui tentent de se hausser au niveau « sacré » de l’analyse péremptoire ont attiré mon attention ces jours derniers.

La première est celle du sociologue Alain Bertho qui à propos des « gilets jaunes » déclare:  « On ne peut pas sociologiser trop le mouvement des gilets jaunes. Visiblement c’est un mouvement de la France des petites villes, de gens qui ne sont pas très riches. »  (Regards.fr, jeudi 29 novembre 2018). Le malaise de cette science du social découpée en une multitude de sous-spécialités sectorielles dont je vous épargne la liste est évident. L’objet d’études « gilets jaunes » semble échapper à toute insertion dans telle ou telle catégorie d’analyse, qu’elle soit  sociale, électorale ou philosophique (il est « insaisissable » dit Alain Bertho) et en dehors de la maigre définition qu’Alain Bertho en donne (« mouvement de la France des petites villes »),  cette difficulté est au  fondement d’une réticence certaine de cet universitaire qui lui vaut sur Youtube un chapelet de critiques quelquefois très acerbes.

La seconde est liée au résultat des élections régionales andalouses, scrutin qui s’est déroulé dimanche dernier et qui a entériné un très fort recul (qualifié d’historique) du Psoe, une progression spectaculaire de la droite ultra-libérale (Ciudadanos) le recul de la mouvance Podemos/IU andalouse (la liste Adelante) et l’irruption d’une mouvance nationaliste xénophobe (le mouvement Vox) qui obtient 12 sièges sur 110 et près de 400 000 voix. Les explications existent à ce surgissement :pression migratoire, chômage et pauvreté, corruption des élites socialistes. Le quotidien La Vanguardia parle lui de dystopie, faute de mieux. Pour lui c’est là l’effet de ce « fantôme qui parcourt l’Europe », du réveil d’un Béhémoth menaçant, d’un fascisme qui n’en porte pas le nom, en quelque sorte.

Nous voici donc devant deux dystopies, autrement dit deux récits du monde dans lequel nous vivons, difficilement saisissables par l’analyse classique. Revenons sur le sens même du terme dystopie. C’est un récit social, la projection fictive d’une pensée sombre. Le dictionnaire La Toupie donne comme exemple le roman 1984 de Georges Orwell.

Le journaliste de La Vanguardia qui analyse le résultat de ces élections y voit reflétée la dystopie trumpienne, une vision d’un monde où le bonheur n’est plus de mise puisque « les gens heureux » sont assaillis de tous côtés par le mal. Ce mal c’est le politiquement correct (les lois contre les violences faites aux femmes, par exemple), la menace d’éclatement de  l’Espagne (la question catalane y est pour beaucoup) , les flux migratoires, etc. Les lignes de programme de Vox sont assez éloquentes et très proches d’autres mouvements nés en Europe au cours de ces trente dernières années qui ont acquis une authentique puissance électorale.  En tentant de savoir d’où viennent ces 400 000 voix, le journaliste Carles Castro, après un subtil jeu de bonneteau avec les chiffres et en usant de catégories étranges (votes « structurels » de gauche, etc.) en conclue:

En el caso de Vox, han convergido votantes de la derecha clásica, pero también sectores populares en contacto con la inmigración que hasta ahora votaban al PSOE o a Podemos (o que no votaban). Y esa hipótesis se apoya en el hecho de que los resultados de la izquierda en zonas con alta presencia migratoria suelen situarse por debajo de la media (y los de Vox, por encima). Y eso ha ocurrido incluso en históricos feudos socialistas o comunistas.

Cette vielle antienne selon laquelle c’est la gauche qui fait l’extrême droite est familière aux analystes français, puisque leur dogme a toujours été que le vote FN (ou RN) est en bonne partie un ancien vote communiste. J’en veux pour preuve qu’en évoquant l’histoire du poujadisme, les journalistes ne cessent de répéeter qu’ne son temps ce mouvement avait été soutenu par le PCF. Or aujourd’hui cette façon d’analyser les poussées de l’extrême droite n’ont aucun sens puisqu’il y a bientôt plus d’une génération qu’il n’y a plus de vote communiste. Ajoutons, pour donner bonne mesure que, même au temps de leur puissance militante et électorale, les PC d’Europe, hormis le PCI dans les années 40/50, n’ont été hégémoniques chez les ouvriers.

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