NMS partie 2

Ni gauche ni droite ?

On peut considérer le discours fasciste espagnol de ses débuts dans les années trente comme filiale d’un autoritarisme ethnocentré, teinté de volksgeist, identique à celui du nazisme austro-allemand et du fascisme italien. Le vieux concept du « ni gauche ni droite » avait pris des couleurs en Espagne avec cette force politique nouvelle dont le nom signalait que la volonté peut tout, comme le laisse entendre le nom même de la nouvelle formation apparue au cours de cette dernière décennie, Podemos. Ce concept ayant été repris sous toutes ses variantes possibles par le leader de ce mouvement, ce dernier  a été soupçonné de reprendre ce que José Antonio Primo de Rivera disait dans son discours de fondation de Falange Española en 1933:

Qu’il soit clair dorénavant que notre mouvement, qui n’est pas un parti mais un mouvement antiparti, n’est ni de droite ni de gauche. Parce qu’au fond la droite aspire à perpétuer une organisation économique même si elle est injuste et la gauche n’exprime pas autre chose que le désir de l’annihiler, même si en le faisant, beaucoup de bonnes choses devront disparaître. Ensuite tout ceci est habillé par les uns et les autres de tout un lot de considérations spirituelles. Que ceux qui nous écoutent et sont de bonne foi, qu’ils sachent que ces considérations spirituelles se retrouvent toutes dans notre mouvement qui, pour rien au monde, ne liera son destin aux intérêts d’un groupe ou aux intérêts d’une classe, intérêts qu’occulte la division superficielle entre droite et gauche.[1]

Naturellement, le ton est celui d’un manifeste qui se veut rassembleur et prône la conciliation entre classes sociales. La réapparition de ce type de discours dans les années 2010 ne surprend pas, si l’on peut considérer que la répétition est le propre même du discours politique, puisque les options sont maigres. La critique de ce ni droite ni gauche est venu essentiellement de l’extrême-gauche, la droite préférant se présenter comme centriste selon le même principe « attrape-tout », la gauche modérée préfèrant parler de fascismo cool, expression que Pablo Iglesias avait lui-même employée pour critiquer un petit parti socialiste dissident, aujourd’hui moribond, UPyD[2], qui lui-aussi se disait ni de droite ni de gauche:

Les périodes de crises ouvrent de grandes opportunités. Ce sont des périodes pendant lesquelles les mouvements de gauche se déploient       avec grande facilité, mais aussi le fascisme et d’autres formes réactionnaires de restauration du régime. L’émergence d’UPyD en est un bon exemple. Cette organisation présente de nombreuses caractéristiques du fascisme cool, quand elle dit : « Nous ne sommes ni de gauche ni de droite, nous sommes espagnols ».[3]

On le constate, Pablo Iglesias, diplômé en sciences politiques, disposait alors d’une grande capacité d’autoanalyse. Le concept de fascisme cool a une histoire, et Pablo Iglesias dispose de suffisamment de culture politique pour ne pas employer ce concept sans raison. La question (et le problème) c’est que sa vision tacticienne de l’espace politique espagnol d’aujourd’hui l’a amené à se ranger sous la bannière même de ce qu’il critiquait il y a à peine quelques années, autrement dit avant qu’il ne devienne une figure non seulement présente dans les médias mais également au parlement et une figure-clé depuis la motion de censure qui en a fini avec le deuxième gouvernement Rajoy.

Revenons au concept de fascisme cool. Il apparaît aux Etats-Unis en 1932 lorsqu’il s’est agi de définir ce qu’était le régime japonais de l’époque. L’expression était considérée comme équivalente à une autre, celle de fascisme légal. Mais il était aussi une tentative d’explication des nouvelles modalités de « containment » de l’extrême droite qui tentai et tente toujours de faire oublier les fondements de ses orientations politiques: régression sociale, libéralisme économique, haine de l’étranger, glorification d’une élite sociale, génétique et possédante. Ou encore il s’agit d’un concept plaqué sur une  analyse des dérives des systèmes et institutions démocratiques, par exemple telle qu’elle apparaît dans une nouvelle forme de critique du parlementarisme qui rappelle furieusement le phalangisme social historique ou l’anti-parlementarisme réactionnaire du XIXe siècle[4]. On tourne souvent autour du concept politique d’ami-ennemi développé par Carl Schmitt[5] mais la différence entre le discours fasciste ou « centriste » et le discours niniste, c’est que le premier est fondé sur un principe d’identité des groupes qui s’opposent, alors que le second repose sur une opposition dont nous reparlerons entre « ceux d’en haut » et « ceux d’en bas », les ninistes se reconnaissant naturellement  dans une position de défense « du peuple de l’ombre ».

Dans Reconnaître le fascisme, Umberto Eco énumère quatorze caractéristiques du fascisme dont il dit qu’elles peuvent être combinées à l’infini mais « …il suffit que l’une d’entre elles soit présente pour faire coaguler une nébuleuse fasciste ». Dans ce cas, on peut tout à fait abuser de ce qualificatif qui devient « syntagme vide » ou affirmer avec le sémioticien italien qu’il est très vite devenu la synecdoque (la pars pro toto) des totalitarismes parce qu’il était un totalitarisme fuzzy, autrement dit infiniment malléable puisque sans contours bien définis.[6]

Mais, si on y regarde de près, le ninisme est la part commune de tout discours qui vise la conquête du pouvoir par les urnes. Proclamer n’être ni de droite et ni de gauche ou et l’un et l’autre, c’est recherche la voie médiane, l’électeur médian théorique. Dit en termes journalistiques : « une élection se gagne au centre », même si la chose est plus complexe qu’il n’y paraît. Cette complexité, le sociologue espagnol José Maria Maravall a tenté de l’expliquer à partir d’un corps de doctrine anglo-saxon dans un livre qui a été publié en Espagne en 2008[7] et qui ne tient pas compte d’un vecteur essentiel, les contextes sociaux, alors que ces derniers vont jouer un rôle crucial au moment où la crise immobilière et financière éclatera aux Etats-Unis et en Europe. Il développe l’idée selon laquelle, dans un contexte électoral, la position d’origine de chaque groupe, en position hégémonique ou minoritaire, les thèmes transversaux (l’autorité, la compétence, l’honnêteté) peuvent in fine séduire plus que les discours de position (programmes, politiques sociales). Ces études de la variation du vote tiennent compte d’un présupposé, celle d’une assez forte fidélité de l’électorat à ce que les politiciens habillent de la métaphore de « famille » politique. Voici ce qu’il soutient: « Il est certain que les positions idéologiques des individus sont très stables ; il est également certain que l’idéologie et les affinités de parti filtrent beaucoup les perceptions politiques. » [MARAVALL, 37]. Le présupposé repose donc sur un dogme, celui qui veut que les variations de majorité ne concernent qu’une faible partie de l’électorat, l’électorat moyen ou médian, celui dont on pense qu’il peut incliner son choix dans un sens ou dans l’autre à partir de critères transversaux essentiellement.

Pour Pablo Iglesias, c’est le refus de la gauche et de la droite comme concepts opératoires qui heurte, ce que certains ont appelé en Espagne son ninisme. Reconnaissons que, peut-être grâce aux critiques qui lui sont faites, ce ninisme donne à son discours la force rhétorique nécessaire pour intéresser (ou séduire au sens littéral du terme) une partie de l’opinion publique. Pourquoi? Parce que les lois dites d’alternance au pouvoir ont toujours laissé croire que le PP c’était la droite et le PSOE, la gauche, comme en France, les Républicains et le PS et qu’il n’y avait rien d’autre sous le soleil. Le rejet de ces deux partis par les espagnols correspond à celui qu’ont exprimé les français, rejet récupéré avec habilité par les lepénistes, la France Insoumise ou les macronistes[8] à travers les fameux slogans qui parlent d’eux-mêmes, l’UMPS, le « dégagisme » et le ninisme agrégatif du « gauche et droite en même temps » anti-extrêmes, « des modernes contre l’ancien monde » ou des « progressistes contre les populistes ». Le macronisme n’étant pas avare de discours, il n’est pas non plus avare de slogans transformistes. Il est vrai que les socialistes espagnols et français ont volontiers annexé le label de « gauche » pour se l’attribuer en toute exclusivité alors que les citoyens-électeurs ne voient pas quelle est la différence de fond entre la politique dite de gauche et celle de ce qu’ils continuent à qualifier de droite. Mais nous y reviendrons.

Le fascisme cool serait donc l’apanage de ceux qui ne veulent plus de cette alternance d’étiquettes et veulent une alternance politique authentique. Or la politique est une affaire de programmes et d’alliances, jamais une affaire de positionnement par le discours. Etre ici ou là, être en haut ou en bas, à gauche ou à droite, relève plus de la « décision fonctionnelle », du faire démocratique,  pour reprendre un  propos de Schumpeter[9]. Ce qui importe c’est faire quoi et avec qui et, une fois au pouvoir, user, avec discernement et dans des limites fixées par les droits subjectifs acquis, du monopole de la violence (ou de la contrainte) légitime de l’Etat. Si « l’affaire Benalla » qui a choqué la France en juillet 2018 a une certaine utilité, c’est qu’elle montre combien la fragilité peut apparaître au moment où ce monopole devient « action partagée » par de personnes qui ne disposent pas des prérogatives requises pour son exercice. Dans son temps et dans un contexte plus violent encore, on peut aussi évoquer ici l’affaire des GAL, police parallèle mise en place pour porter des coups à ETA par l’Etat espagnol en usant de la violence physique et de l’assassinat comme moyens d’intervention.   


[1]José Antonio PRIMO DE RIVERA, Teatro de la Comedia, Madrid, 29/10/1933, discours de fondation de la Phalange espagnole (les traductions de l’espagnol sont de l’auteur).

[2] Unión Progreso y Democracia, parti fondé en 2007 par quelques militants du Psoe (dont la figure la plus connue est celle qui fut son porte-parole jusqu’en 2015, Rosa Díez) et des membres du collectif anti-ETA ¡Basta ya !

[3] Pablo IGLESIAS, entretien accordé  à La Opinión A Coruña le 20 septembre 2013.

[4] Juan Donoso Cortés critique le parlementarisme avec véhémence. Dans sa lettre au directeur de la Revue des deux mondes de novembre 1852, il le considère comme mauvais gouvernement celui qui perd le sens du bien commun pour se noyer dans l’inefficacité et la parole. Il est aussi le fossoyeur de l’unité du pouvoir (d’un, il le fait trois), de sa pérennité puisqu’il le fait reposer sur le contrat. Ces deux travers le conduisent à l’impuissance, celle-ci finissant par créer les conditions propices à la révolution ou à la dictature, in « Ensayo sobre el catolicismo, el liberalismo y el socialismo. Otros escritos”.

[5] « Enemigo » es sólo un conjunto de personas que, por lo menos de un modo eventual — esto es: de acuerdo con las posibilidades reales — puede combatir a un conjunto idéntico que se le opone. Enemigo es solamente el enemigo público, porque lo que se relaciona con un conjunto semejante de personas — y en especial con todo un pueblo — se vuelve público por la misma relación. El enemigo es el hostis, no el inmicus en un sentido amplio; el polemios, no el echthros.” Carl Schmitt, De lo político.

[6] Umberto ECO, Reconnaître le fascisme, Paris, Grasset, 2017, 51 p.

[7] José María MARAVALL, La confrontación política, Madrid, Taurus, 2008, 282 p.

[8] Il faudrait aussi se demander si ces néologismes dont la racine est le nom du leader autoproclamé ne signalent pas à leur tour à la fois une certaine vacuité idéologique et sous la forme du don de sa propre personne à la chose publique et un pas vers de nouvelles formes de totalitarisme charismatique, su le mode pétainiste : « …je fais à la France le don de ma personne pour atténuer son malheur. », Message radiodiffusé du Maréchal Pétain, 17 juin 1940.

[9] « La démocratie est une méthode politique, en d’autres termes, un certain type d’organisation institutionnelle visant à aboutir à des décisions politiques – législatives et administratives – et, par conséquent, elle ne peut constituer une fin en soi, indépendamment des décisions qu’elle sécrète dans des conditions historiques données. » Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie. La doctrine marxiste. Le capitalisme peut-il survivre ? Le socialisme peut-il fonctionner ? Socialisme et démocratie. (1942) 1942. Paris, Petite bibliothèque Payot, texte de la 2e édition, 1946. Paris: 1965, 433 pages, p. 179.

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