NMS partie 3

Une question de circonstances et d’époque

Dans le monde ibérique, le mouvement associatif  de défense des intérêts des humbles est né au XXe siècle pendant les périodes de restriction des libertés, autrement dit, en particulier, pendant les deux dictatures militaires espagnoles (1923-1930 et 1939-1975). Sans aller plus loin, les zones d’influences idéologiques des différents courants politiques du tournant du siècle, carlisme légitimiste, républicanisme fédéraliste. Courants qui continuent à s’exprimer et à se retraduire sans cesse dans les nouveaux espaces politiques.

Dans le cas français, les assises politiques des partis ont connu des périodes de stabilisation mais sans pour autant échapper aux crises politiques profondes et en subir de grandes modifications. Nous renvoyons à ce qu’a très bien développé Jean-Claude Michéa sur les deux socialismes issus de l’affaire Dreyfus, celui qui « fusionne » avec la gauche républicaine et celui qui résiste à cette fusion[1]. La première grande crise ouverte est celle qui fracturera le mouvement socialiste au moment de la guerre de 14-18, creusant une ligne de partage entre le socialisme pacifiste et le socialisme patriote et la scission qui s’en suivit, entre partisans de la deuxième et de la troisième internationale. La suivante correspondra à la transformation radicale du paysage politique en deux étapes, à la Libération tout d’abord, avec le surgissement d’un gaullisme mêlant défense de la souveraineté nationale et recherche du dépassement des conflits sociaux par le corporatisme et, en 1958, en pleine crise politique née du traitement violent de la question coloniale, dans l’étape de conquête du pouvoir menée par un De Gaulle qui, seul, se proclamant « au-dessus des partis », avait mis en sommeil le RPF, forme-parti créée à son initiative en 1947.

L’intérêt de la comparaison tient au fait que le bouleversement actuel du paysage politique n’est pas propre à la France et à l’Espagne mais est bien assez général dans l’Europe d’aujourd’hui où il prend des formes aussi diverses que le Mouvement En marche et La France Insoumise en France, Cinque Stelle et Lega en Italie, Syrisa en Grèce ou même les nouvelles mouvances ultranationalistes et xénophobes en Allemagne, Pologne, Hongrie, Autriche, aux Pays-Bas et en Grande-Bretagne, formes qui « percolent » ou vont le faire (le mouvement nationaliste Vox créé tout récemment en Espagne est le dernier avatar de la sorte). Il est évident qu’il ya de fortes dissemblances entre tous ces nouveaux mouvements[2], la plus importante étant que ceux qui se classent dans les espaces hyper-nationalistes ne prétendent pas « faire de la politique autrement », critère très fortement présent chez les autres, mais affirment clairement être également des mouvements de « remplacement » des formes-parti jugées défaillantes et obsolètes.

Le discours de remplacement est également repris par FI : « Je ne veux pas affaiblir le PS, je veux le remplacer », a déclaré le jeudi 11 mai 2017 à Marseille le leader de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, venu officialiser sa candidature aux législatives dans la 4e circonscription des Bouches-du-Rhône, où il affrontait notamment le député socialiste sortant, Patrick Mennucci déclarait, en consonance visible avec une partie de l’électorat qui se portait sur ce candidat :« Nous allons tourner la page des gens qui nous ont trahis pendant cinq ans. » Naturellement, ce discours est repris au moment où FI tente de percer dans le cadre d’élections législatives, dont le scrutin majoritaire est la clé de voûte, alors que l’élection présidentielle est fondamentalement une élection proportionnelle avec un double-seuil d’élimination : 5% des inscrits et la qualification des deux candidats arrivés en tête au premier tour.

C’est pour cette raison qu’une réflexion s’imposesur la corrélation entre l’absence de libertés publiques et droits fondamentaux ou leur affaiblissement, la défaillance des politiques administrées (ce que certains appellent « le recul de l’Etat ») et le surgissement dans les années soixante et soixante-dix de mouvements culturels ou de voisinage militant.[3]

C’est le sens même de la thèse développée par Régis Debray, celle du lien entre « le changement dans la matière organisée » et « le changement dans les organisations matérialisées » qui touche aussi bien la forme-église que la forme-parti :

« … substitution du Mouvement, fluide et ondoyant, au Parti, pyramide rigide de l’âge industriel, que ses derniers rescapés appellent pudiquement une famille, terme moins compromettant. […] Substitution du transversal au vertical, du réseau au camp, de la connexion à l’affiliation, et de la marque (commerciale) à l’étiquette (idéologique). »[4]

Il nous faut aussi réfléchir au fait que ces mouvements se fondent et s’articulent souvent (ou en tout cas prétendent le faire) sur des territoires qui n’ont pas de correspondances immédiate avec celui de l’imperium étatique. Souvent beaucoup plus liés à des espaces plus restreints, ils n’existent qu’à l’échelle du quartier, de l’usine, de l’université ou de la communauté sociale[5] et se projettent comme solidaires.


[1] Jean-Claude Michéa, Notre ennemi, le capital, Paris,  Climats, 2016, 313 p.

[2] Objets Politiques Non-identifiés pour reprendre la formule employée par Marc Lazar à propos de LaREM dans son blog en  novembre 2017. Un blog hébergé par l’Institut Montaigne, l’un des premiers soutiens logistiques ayant contribué à l’irrésistible ascension d’Emmanuel Macron (https://www.institutmontaigne.org/blog/lrm-un-opni).  Ce blog contient un avertissement sans frais qui, un an plus tard laisse éclore toute sa saveur : « LRM n’échappera pas aux luttes de pouvoir, aux affrontements politiques, par exemple entre les marcheurs plutôt de gauche, du centre, de droite, ou entre les jeunes et les plus âgés. Les conditions dans lesquelles il est né, autour d’Emmanuel Macron et pour lui, font que ce moment génétique marqué par l’importance du charisme du créateur pèsera longtemps sur la trajectoire de ce mouvement-parti. Il ne devra donc pas simplement se colleter à la fameuse loi d’airain de l’oligarchie établie par Roberto Michels dans un livre célèbre publié en 1911 selon laquelle tout parti crée sa propre caste. Il lui faudra aussi gérer la routinisation du charisme cher à Max Weber et éviter que LaREM se contente d’établir une monocratie alors que ses soutiens ont été séduits et attirés par les possibilités d’être associés à l’élaboration de politiques innovantes et de vraiment agir en commun. » 

[3] « La grande révolution des quartiers du monde » chantée par les toulousains du groupe des « Fabulous troubadours » dans les années 90, http://chichechambery.free.fr/spip/spip.php?article11.

[4] Régis DEBRAY, Le nouveau pouvoir, Paris, Cerf, 2017, p. 17

[5]

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