NMS partie 7

Traduction ou recyclage politique des mouvements sociaux?

La situation espagnole est bien différente aujourd’hui. Peu ou prou, les libertés fondamentales sont exercées, le droit d’association est reconnu, et pourtant la voie syndicale n’est pas celle qui se pose en meilleur défenseur des intérêts des classes appauvries, la voie politique est elle engluée dans un système d’alternance libérale depuis bientôt quarante ans. Il est certain que la crise de 2008 a été le moment de la revitalisation du mouvement associatif qui, sous des formes nouvelles, influencées par le fait que les couches moyennes étaient celles qui se manifestaient le plus depuis une décennie, avaient la main.

Dans un entretien accordé à Mediapart en avril 2016, au moment des luttes déclenchées en France autour de la loi de réforme du Code du Travail, dite loi El-Khomri, Chantal Mouffe analysait les liens possibles entre les mouvements nés en 2011 en Espagne et ce qu’il se passait alors en France :

Podemos a donné aux Indignados une traduction institutionnelle. Les formes que le mouvement « Nuit Debout » a pu prendre semblent être davantage sur une ligne proche de celle d’Occupy, avec une attitude très horizontaliste et basiste, refusant tout leader ou tout engagement envers les institutions. Ceci peut, à terme, signifier l’isolement splendide des purs, ou, sil le choix de l’engagement dans la politique est fait, de sombrer, par crainte de l’affrontement, dans une politique de l’absence d’alternative (TINA), dont le virage spectaculaire de Syriza illustre parfaitement la possibilité.

Naturellement, parler de « traduction institutionnelle » peut sembler jeter le trouble puisqu’il s’est agi en réalité de « traduction électorale » ou encore de « traduction politique », mais la référence à l’Espagne telle qu’elle est développée reste encore très mécaniste. Les faits sont justes mais l’analyse pèche par insuffisance. Si nous pouvons suivre la philosophe dans son raisonnement factuel (« Podemos a bien expliqué qu’il n’était pas le « parti des Indignados », mais qu’il n’aurait pas été possible sans ce mouvement qui a créé un terreau favorable. »), il devient difficile de suivre son raisonnement quand elle affirme que le choix de participer aux élections est né de la nette victoire du PP aux législatives de 2012 malgré « deux ans de mouvements  indignés  et de marées dans plusieurs villes d’Espagne. ». Sa conclusion en guise de conseil était la suivante : « Pour changer les choses, on ne peut se contenter soit du mouvement social, soit de la politique traditionnelle. »[1] Mais qu’est-ce donc que « la politique traditionnelle » ? A l’évidence, le conseil a été suivi par le courant de la France Insoumise qui engageait au même moment son long parcours vers l’élection présidentielle, mais en laissant de côté un volet de ce qu’on suppose être  consubstantiel de « la politique traditionnelle » : les politiques d’alliances et de compromis.

Par ailleurs, l’analyse proposée par Chantal Mouffe ne rend pas vraiment compte du processus de formation à la fois des Indignés, qui ne se résume pas à la stratégie d’occupation des places, mais comprend aussi une multitude d’actions depuis les interventions « dansées et chantées » dans les banques au moment de la crise par le groupe flo6x8 à Séville[2], ou de blocage des expulsions par divers groupes d’activistes, Stop desnonaments à Barcelone, ou la Plataforma de Afectados por la Hipoteca, mouvement d’où est issue Ada Colau, Maire de Barcelone, et à bien d’autres formes de lutte de voisinage, locales ou plus générales en matière d’endettement, de logement et de chômage.

Si l’on revient aux causes du 15- M 2011, il faut se souvenir que la crise liée au logement et aux bas salaires est bien antérieure en Espagne dans ses effets à l’éclatement de la bulle financière. Avant qu’elle n’éclate, la bulle avait déjà provoqué des dégâts sociaux importants depuis le début du siècle. Depuis le milieu des années 2000, la hausse vertigineuse du prix du logement et la perte en pouvoir d’achat des salaires avaient provoqué des manifestations endémiques de mécontentement. En particulier, chez les jeunes diplômés qui ne trouvaient pas d’emploi à une hauteur de rémunération correspondant à leur qualification et, par conséquent, avaient de grandes difficultés à se loger. Ils ne pouvaient, leur précarisation étant telle, ni acheter, ni louer un logement (ce dernier marché, le marché locatif, étant très restreint, faute de politiques sociales du logement).

Le mouvement le plus caractéristique fut celui des “mileuristas”. Mille euros c’était un peu plus du double du salaire minimum d’alors (il est aujourd’hui de 655, 20 euros brut c’est-à-dire 200 euros au-dessous des préconisations de la charte sociale européenne). Dans ces années 2004-2005 la moyenne brute des salaires était de 1600 euros mensuels. 11 millions de personnes vivaient avec un salaire proche ou inférieur à 1000 euros. Ce néologisme apparaît dans la presse en août 2005 dans la lettre d’une lectrice publiée par le quotidien El Pais, courrier qui aura un impact public considérable.

Par ailleurs, la politique effrénée d’encouragement au crédit hypothécaire menée par les banques et les gouvernements successifs, qu’ils soient de droite ou de gauche, avaient conduit

A l’alourdissement spectaculaire de la dette privée à la fin des années 90 et la venue massive d’une main d’œuvre immigrée peu ou pas qualifiée qui trouvait un emploi dans une industrie du bâtiment surdimensionnée (entre 1999 et 2007, l’Espagne accueillera 7 millions d’immigrés, sa population passant de 40 à 47 millions d’habitants). L’emballement de la machine du crédit, des crédits hypothécaires à taux variable d’une durée pouvant atteindre 50 ans, conduira à une appréciation rapide et brutale du m2 urbain, l’augmentation du prix du logement et la recherche par les banques de fonds disponibles sur les marchés financiers les plus risqués. Tout ceci provoquera, en relation directe avec la crise financière américaine, une explosion du coût du crédit, le défaut massif des banques et des personnes endettées. La surchauffe était telle qu’elle provoqua immédiatement la paralysie de l’industrie du bâtiment, l’augmentation massive du chômage (jusqu’à 400 000 chômeurs de plus par mois au cours de l’hiver 2009). Cette industrie, principale bénéficiaire de cet alourdissement de la dette privée, avait massivement recruté au cours de ces années de nombreux ouvriers sans qualification, pour la plupart issus de cette immigration massive évoquée plus haut. Cette dernière sera la victime directe de la crise à double titre : perte d’emploi et surendettement.

Mais le 15-M ne se présente pas comme un mouvement de protestation ouvrier ou de protestation des plus pauvres. Il s’agit d’un mouvement de protestation qui critique les premières mesures d’austérité du gouvernement socialiste de Rodriguez Zapatero mais pas sa politique d’aide au retour dans leur pays d’origine des immigrés14[3]. Il est à l’initiative de groupes de militants urbains, classe moyenne dont nous avons parlé précédemment, qui s’appuie sur Internet et les réseaux sociaux, et avait orienté son action selon de modalités combinant idéalisme pacifiste et mondialiste, discours contre les discriminations et foi dans « les masses en mouvement ». Ce mouvement se retrouve dans un conglomérat appelé « ¡Democracia real ya! ». Comme le 22 mai devaient se tenir des élections régionales et municipales, ces groupes ont décidé d’occuper l’espace public jusqu’à ce terme en organisant des marches sur la capitale et les grandes concentrations urbaines. Ce qui devait être itinérant, à la manière des pronunciamientos du XIXe siècle, s’est vite transformé en occupation permanente des places centrales des villes, des lieux à fort passage piétonnier tels que la Place de Catalogne à Barcelone ou la Puerta del Sol à Madrid.

Naturellement nous ne pouvons oublier les effets de retour provoqués par les printemps arabes et par l’énorme engouement suscité par les 27 pages du pamphlet-manifeste de Stéphane Hessel publié sous le titre Indignez-vous !

Ces lieux de palabres continuelles permettaient de multiplier à la fois des débats sur toutes sortes de sujets, de témoigner des effets de la crise et de manifester tout le mécontentement nourri par les politiques du moment, leur corruption, leur trop grande complaisance envers les banques et les milieux d’affaires et leur mépris profond pour les petit peuple. Des universitaires comme Manuel Castells, Eduardo Punset, Eduardo Galeano donnèrent une certaine visibilité à ce mouvement par leur soutien et leurs écrits. En juillet 2011 le mouvement était terminé même si encore quelques acharnés étaient présents dans ces espaces.

Pour reprendre la question de Chantal Mouffe : Podemos traduit –il ce mouvement? Ou, pour reprendre une vieille formule léniniste : capitalise-t-il ce mouvement ? Ou, dans l’esprit soixante-huitard, il faut se demander « qui récupère » ce mécontentement ? Certainement une grande partie de ces mécontentements et dissonances, y compris une certaine part de la pensée utopiste, se développent « à bas bruit » sans aspirer à un débouché politique et électoral. Si la classe moyenne ayant peur du déclassement est omniprésente dans ces tentatives de « traduction », les principales victimes de cette crise instituée, les plus pauvres, en sont absentes.


[1] Chantal Mouffe, «Il est nécessaire d’élaborer un populisme de gauche», entretien réalisé par Joseph Confavreux, Mediapart, 8 avril 2016.

[2] http://www.flo6x8.com/

[3] Décret du 19 septembre 2008, https://www.boe.es/buscar/pdf/2008/BOE-A-2008-15278-consolidado.pdf

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