NMS partie 8

Podemos, France Insoumise, mouvements « attrape-tout » ?

Il faut être prudent avant d’apporter une réponse corrélée entre le fait social que l’on peut appeler la « précarisation des couches moyennes et populaires » et les NMS. Une certaine forme d’opportunisme politique vient tenter de reprendre le discours des victimes. Ce phénomène signifie clairement que le communisme politique -dans toutes ses variantes- qui estimait avoir vocation à le capitaliser, n’y arrive pas. Pour ceux qui sont séduits par ces opportunismes, la question n’est plus de « transformer le monde », mais de l’interpréter. Le socle philosophique qui soutient l’édifice Podemos est tout sauf matérialiste, au sens marxiste du terme. Sa capacité quasiment nulle à intégrer la question écologique, la question du modèle d’Etat ou la question même du travail et de l’exploitation est une preuve de cette fragilité. Le discours de Podemos, loin d’être creux, a toujours été «segmenté » disant à chacun ce que chacun est en droit d’attendre. Ce n’est pas par hasard si son programme électoral de la campagne législative de 2015 est présenté aux espagnols sous la forme d’un catalogue IKEA, une indication nette de ce qu’est son « ciblage électoral », agrémenté d’une certaine dose de cynisme de second degré.

Un autre aspect compte dans la perception des limites de cette forme d’organisation. Dès sa naissance, Podemos a choisi très vite la forme-parti, structurée autant que possible avec une direction inamovible, qui impose aux structures de base, beaucoup plus spontanément horizontalistes par la nature même de leur création, une forme de discipline organisationnelle. Cette rigidité de la forme-parti s’est manifestée dans le choix des candidatures pour les élections de décembre 2016. Les ordres de candidatures sur les listes furent assez souvent remaniés par les dirigeants pour imposer ici et là des candidats « parachutés ». Il en est résulté des dissensions, des ruptures quelquefois. Ce passage s’est fait dans la douleur et a provoqué des réactions ironiques et polémiques, retournant contre Podemos l’apostrophe du « fascisme cool » par celle du « léninisme aimable » de JC Monedero ou du « léninisme 3.0 » de Felipe González.

Plus largement, cette récupération est possible parce que le monde espagnol a changé. Les classes moyennes ont certes été paupérisées, mais elles ont investi massivement ces espaces politiques que les ouvriers et paysans occupaient et ont déserté. Si on dressait la liste des dirigeants ou fondateurs de Podemos on verrait qu’ils sont pour la plupart universitaires, assez souvent dotés de diplômes universitaires en sciences politiques (Pablo Iglesias, Iñigo Errejón, la députée européenne Tania González), en économie (Juan Carlos Monedero), en sociologie politique (Carolina Bescansa), en histoire ou sciences humaines (Xavier Domènech). La plupart sont universitaires. Il n’y a là rien de bien nouveau dans le processus de formation des élites[1] sauf que l’université espagnole a depuis quarante ans élargi considérablement son spectre social à la petite classe moyenne sans pour autant lui assurer une vraie place en son sein. Les élites du franquisme venaient des mêmes horizons, celles du PSOE aussi, du droit, pour l’essentiel, puisqu’il faut rappeler que la science politique comme la sociologie sont des disciplines universitaires organiquement et administrativement liée au droit en Espagne. Les « mentors » de ces jeunes politiciens (tous âgés de 30 à 40 ans), sont des figures historiques de l’enseignement de l’économie, de la sociologie, de la philosophie et du droit, Jorge Vestrynge ou José Luis Sampedro, Manolo Monereo ou encore les marxistes Francisco Fernández Buey et Manuel Sacristán. C’est en ce sens que l’on peut penser le surgissement de Podemos comme on été pensées les renaissances du socialisme au début des années soixante-dix (Congrès d’Epinay pour le PS français en 1971, Congrès de Suresnes pour le PSOE en octobre 1974). Sauf que la rénovation ne se fait pas depuis les décombres intérieurs mais de l’extérieur.

On ne peut donc ranger Podemos dans la catégorie des nouveaux mouvements sociaux mais plutôt dans un processus de renouvellement des espaces, structures et conditions de l’exercice politique en Espagne observables dans le monde assujetti au suffrage universel. Ce son leader a appelé « un nouveau système de partis » en situant son mouvement dans un cadre politico-historique, celui de la « nouvelle social-démocratie » qui, tout en la supplantant, recherche une alliance avec l’autre social-démocratie, l’ancienne (« la vieja socialdemocracia »), celle qui appartient au XXe siècle, qui devra s’allier à cette nouvelle force ou qui finira par se dissoudre dans des alliances ou des compromis douteux à droite[2].

Tout ceci n’est pas purement cosmétique. Il y a cette part du discours, irritante, et il y a la réalité des alliances contractées. Celle qui prévaut pour les scrutins à venir pourrait devenir le moment le plus positif que vivent les communistes depuis 1977, se retrouver avec une force social-démocrate qui ne les rejette pas, qui les réintroduit avec force dans un espace de propositions. Quand on examine les 50 points de l’alliance contractée pour les élections de décembre 2015, on y retrouve l’essentiel de la demande sociale et une authentique proposition alternative. L’alternative se trouve dans des politiques substitutives, une vie quotidienne administrée localement en ce qui concerne les quatre grands champs publics d’intervention sociale (travail, logement, santé, éducation), plus d’Etat, un Etat démocratique avancé dont les critères sont multiples (proportionnelle intégrale, démocratie parlementaire, référendum d’initiative populaire, suppression du Sénat sous sa forme de chambre haute, un CESE disposant non seulement d’un droit consultatif mais aussi délibératif, intégration des droits sociaux dans les normes constitutionnelles contraignantes, création d’une banque de crédit populaire, nationalisation des secteurs productifs stratégiques, contrôle démocratique de l’entreprise – participation paritaire des travailleurs au CA, accès aux comptes de l’entreprise pour tous ses acteurs, etc.).A ces points alternatifs il faut ajouter le droit à l’autodétermination ou au droit à disposer de soi.

Ces questions se posaient déjà dans ces termes dans les années soixante. Le seul parti qui ait fait, alors, une tentative d’aggiornamento, de prise en compte des nouveautés sociales et des transformations de la vie espagnole fut le PCE. C’est ce que laisse voir la transcription des débats du « séminaire d’Arras », réunion de cadres du parti réunis en 1963 dans la clandestinité[3].

Le dirigeant Tomás García défendait l’hypothèse de la mise en place de conseils ouvriers où le souverain aurait été l’assemblée des travailleurs de l’entreprise, comme fondement de l’action communiste dans le milieu ouvrier :

Je ne crois pas nécessaire d’insister sur le fait que le point de départ c’est la commission ouvrière, selon l’idée que nous nous en faisons, élue démocratiquement, révocable à tout moment par les travailleurs et directement contrôlée à chaque moment également par des assemblées de travailleurs… nous devons faire l’effort de consolider par tous les moyens ces commissions, commissions ouvrières, commissions paysannes, etc., tout le programme de développement des commissions.

Depuis la fin des années cinquante, le PCE cherchait à installer des bases militantes ouvrières dans la vie de l’entreprise. L’organisation clandestine du Parti ne permettait pas de développer une présence permanente de ses idées. Il lui fallait être au contact de ceux qui combattaient pour défendre leurs droits, et rien n’était plus efficace que l’organisation au sein même de l’entreprise.

Cette implantation devint vitale car elle correspondait bien à l’idée d’une « conquête graduelle de positions » (dans le sens léniniste/gramscien de la métaphore militaire) en particulier dans l’entreprise, afin de donner plus de poids à sa politique de réconciliation nationale et de se faire identifier comme un véritable parti ouvrier au service des intérêts populaires. La volonté déclarer était d’« institutionnaliser » la commission d’usine et d’y être fortement présents. Mais la phase des conseils ne pouvait être qu’une étape dans la construction d’un ensemble plus hiérarchisé et structuré, le syndicat unique:

… ces commissions laisseront a place à un syndicat qui, en s’appuyant sur les commissions ouvrières, syndicats unis et démocratiques qui permettront à la classe ouvrière d’intervenir de tout son poids et dans l’unité dans le développement national.[4]

Ce qui court dans cette vision de la nécessité de construction à terme d’un syndicat issu (ou s’appuyant sur) des commissions ouvrières, c’est la garantie de disposer d’un outil révolutionnaire rassembleur [5]et non d’un outil horizontal (à l’échelle de l’entreprise) qui serait tenté par la collaboration de classe proposée sous toutes les formes (actionnariat ouvrier, participation, cogestion) :

… intéresser les ouvriers à l’entreprise et leur distribuer des actions est une façon de las associer qui, je le crois, conduit à la collaboration de clase, […] nous avons à mener une bataille idéologique pour montrer avec toute la patience et le bon sens nécessaires, que la solution se trouve dans l’amplification de la lutte pour le contrôle démocratique de [la maîtrise] des problèmes de la vie nationale et nationale mais également pour que l’entreprise soit celle des travailleurs et non des capitalistes.

Finalement, l’option sera pluri-syndicale, avec la renaissance de l’UGT, syndicat sous contrôle socialiste mais disposant d’une réelle implantation au Pays Basque en particulier, la naissance d’un groupe syndicaliste réformiste indépendant des partis (USO), la réapparition ratée de la CNT, et l’émergence de syndicats d’obédience chrétienne, autogestionnaires, qui rejoindront plus tard l’UGT fin 1977. La consolidation des Commissions Ouvrières comme première force syndicale, se fera dans ce cadre de pluralisme syndical, reflet du pluralisme politique espagnol. Elle deviendra une confédération bâtie sur le modèle de l’UGT des années 20 et ressemblant comme deux gouttes d’eau à la CGT du 40e Congrès19[6]. Mais ne sera plus cet instrument de la révolution dont les communistes rêvaient de disposer.


[1] Serge BUJ, Pensée politique, sociologie, franquisme et transition. La tentation de l’expertise sociale, inédit, octobre 2011.

[2] «Somos la alternativa», Agence EFE, Entretien de Sergio Barrenechea avec Pablo Iglesias, 3 juin 2016.

[3] Serge BUJ, «El seminario de Arras. Los comunistas debaten del futuro de España», in Historia del PCE, I

Congreso, 1920-1977, vol. 2, FIM, Madrid, 2007, pages 227/242, ISBN 84-96831-00-0.

[4] Id.

[5]  Le dirigeant communiste Manuel Delicado souligne quelques points de convergence avec le catholicisme social: «…à l’intérieur du mouvement catholique apparaissent quelques groupes qui ont une conception plus avancée de ce que doivent être les syndicats et le mouvement syndical.»

[6] Sur ces dernières questions, on peut consulter le numéro de la revue Etudes de février 1979.

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