The american nightmare

Il est rare que j’évoque autre chose que l’Espagne dans ce blog. Mais certains événements peuvent m’y amener.

Il est vrai également que la situation de l’Espagne « s’est débloquée » comme l’ont dit bon nombre de journalistes et d’observateurs et qu’une coalition (boiteuse) qui a vu se rassembler la droite, le centre droit et la gauche socialiste a permis la mise en place d’un gouvernement homogène de droite. « L’Espagne est gouvernée », disent-ils, et peu importe comment. Nous vivons un temps de coalitions improbables, nouvelle passion de ceux qui ne tarissaient pas de louanges pour l’alternance. Le monde politique des pays d’Europe se rétrécit de plus en plus… et certains soutiens montrent que le lien existe entre l’abstention socialiste et le succès de Trump. Et il y a des soutiens qui  plombent.

Je reviens à ce « cauchemar » que j’évoque dans le titre de cette note.

J’assistais avant-hier à un acte universitaire (une cérémonie d’hommage rendue à un ancien collègue et ami très proche) dans une université proche de mon domicile. J’ai vu tous mes anciens collègues et de nombreux autres arriver le matin en faisant état de leur incompréhension, de leur colère, de leur indignation, de leur peur aussi, alors qu’ils venaient d’apprendre l’élection de Donald Trump à la Présidence des USA. Il y avait comme un bruissement de catastrophe à venir dans les échanges matinaux entre participants et publics… Le cauchemar s’était réalisé.

Diosn en un mot que les médias y sont pour beaucoup avec leurs couvertures exceptionnelles de l’événement. Ce n’est plus le Président des Etats-Unis que l’on élit quand El Pais envoie une vingtaine de journalistes pour en rendre compte.

Alors réfléchissons. Trump est-il un fasciste, un Mussolini d’outre-Atlantique, un misogyne obtus, que sais-encore? Oui, très certainement tout ceci à la fois et également un faiseur, un entrepreneur ayant bénéficié de toutes les largesses que la loi lui a permis pour s’enrichir sur le dos des fonds publics. Il est un vrai produit américain, le moins reluisant, mais authentiquement américain. Il suffit de lire Jack London, Sinclair Lewis pour comprendre que le « It can’t happen here » n’a jamais eu aucun sens. Tout peut arriver partout. Mais toujours habillé d’un fond local de postures, de langage et de concepts.

Les Etats-Unis sont-ils « une grande démocratie »? Il suffit de se pencher un tant soit- peu sur leur système électoral pour comprendre que cette démocratie a un parfum désuet  d’ancien régime. Les règles du « winner take all », du choix dans chaque Etat de grands électeurs cadenassent les choix et permettent même à un candidat qui n’aurait pas obtenu la majorité des voix des votants de premier de gré d’être élu. C’est le cas de Trump, mais ce fut le cas de bien d ‘autres présidents. Le taux d’abstention a été élevé, mais ce n’est pas une surprise.

Aujourd’hui on entend toutes ces critiques (système archaïque, injuste, Etat théocratique,…) alors que si on les avait développées au moment de l’élection d’un président différent, plus dans la norme, on aurait été taxé antiaméricain primaire celui qui les proférait.

Oui, les Etats-Unis sont un cas unique dans le monde. Tout d’abord il s’agit d’un Etat qui n’a pas de nom et a, comme toutes les puissances coloniales au XIXe siècle, par la guerre ou les traités, agrandi son territoire (oui, on voit bien la Russie depuis les côtes de l’Alaska qui fut possession russe jusqu’en 1867). Ses limites ne sont donc pas définies et il est vrai que sa capacité d’extension en matière de lois est unique mais liée à ces mêmes critères territoriaux.

Ceci dit, il est bien commode de critiquer un résultat électoral américain quand il ne nous convient pas. Les conditions de sa réalisation sont celles que prévoit la loi américaine et Trump n’est pas (encore) Pinochet.

Léonrard Cohen est mort, il n’aura jamais le Nobel de littérature.

Il aurait pu prononcer à Stockholm les mêmes mots que ceux qu’il prononça en 2011 en recevant le prix Principe de Asturias.

Omnia vincit amor

Le comité fédéral, instance parlementaire du PSOE, l’équivalent des bons vieux comités centraux de partis, a donc voté dimanche dernier une résolution appelant les parlementaires socialistes à  s’abstenir lors du deuxième vote d’investiture de la coalition PP-Ciudadanos, vote qui devrait intervenir assez rapidement, avant Toussaint.

La résolution reflète le grand désarroi dans lequel est plongé le parti socialiste espagnol, qui tente, dans un exercice rhétorique en langue de bois d’ébène, de justifier plus que d’expliquer son choix. Les quatre pages de la résolution développent essentiellement deux idées :

-la démocratie espagnole serait en danger si on procédait à une troisième consultation électorale, en finissant par creuser le fossé entre les citoyens et la démocratie institutionnelle, jugée comme exemplaire.

-une alliance à gauche entre forces de gauche et nationalistes aurait reposé sur une diversité qui aurait mis en danger « las bases de nuestro modelo constitucional », autrement dit les principes d’unité de la nation, de solidarité entre ses composantes régionales (Article 2 de la Constitution). Ce que le texte appelle « el desafio secesionista ».

Deux sous-arguments apparaissent :

  • le PSOE risquerait de subir un autre recul en cas de troisièmes élections: « un nuevo retroceso electoral nos haria perder la capacidad que ahora tenemos de liderar la oposicion .»,
  • l’Espagne paralysée est absente de la scène internationale, alors que l’Europe est plus que jamais fragile ( se esta jugando su futuro. »

Le texte énumère sept points programmatiques sur lesquels le PSOE compte mettre l’accent pendant la nouvelle législature :

  • déroger la loi travail, réformer les retraites,
  • réformer l’école et déroger à la loi LOMCE de 2013,
  • ouvrir le dialogue sur les questions régionales en particulier avec la Catalogne,
  • en finir avec la corruption,
  • défendre le droit des femmes – droit à l’avortement, violence conjugale-
  • en finir avec la Loi dite « Mordaza », loi qui pénalise lourdement les petites infractions et délits, loi considérée comme liberticide.

Le PSOE a donc fait son choix, mais le coût en est élevé. Tout d’abord le vote a été relativement disputé 128 pour, 96 contre), la débat houleux et la fracture entre les uns et les autres a provoqué des dégâts collatéraux – avec les socialistes catalans et les socialistes basques-. Certains remettent même en question devant la justice le coup de force qui a poussé Pedro Sánchez à la démission. Et un nombre significatif de députés socialistes annoncent leur intention de voter non et de ne pas s’abstenir.

Clairement, que le peuple vote est une bonne chose, mais pas trop, quand même… alors le Roi consulte… et Ciudadanos, désormais en position de force, chipote… son soutien en laissant entendre qu’une alliance à trois serait plus à son goût.

Par conséquent, alea jacta est mais aucun coup de dé n’a jamais aboli le hasard. Rien n’est joué…

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¿Referéndum vinculante?

A l’occasion de la célébration de la Diada, fête nationale catalane, le 11 septembre dernier, le Président de la Généralité de Catalogne, Carles Puigdemont a évoqué la possibilité de convoquer, après celui de septembre 2015, un deuxième référendum pour l’indépendance à l’horizon 2017. Il s’agirait de proposer une nouvelle feuille de route vers l’indépendance qui passerait par ce référendum puis, si l’accord ne se fait pas sur sa légitimité, par des élections constituantes dans un an. Cette nouvelle feuille de route, selon ses propres paroles mettraient la Catalogne « en el tránsito entre la posautonomía y la preindependencia », c’est-à-dire dans les limbes d’une région-Etat sans statut. Naturellement, cette position « ni-ni » serait une étape de transition vers l’indépendance.

Carles Puigdemont sait bien que la réponse de l’Etat espagnol sera négative, ce que lui répondent déjà ses adversaires unitariens : la séparation de la Catalogne de l’Espagne ne peut pas être décidée de façon unilatérale par les seuls catalans mais par tous les espagnols et il n’est pas question d’organiser un tel référendum.

Aussi dit-il que si ce référendum n’est pas reconnu, il passera par la voie parlementaire. Il emploie un terme pour définir ce qu’est un référendum qui engage toutes les parties, celui de « referéndum vinculante ». Difficile à traduire mais on sait combien les référendums n’engagent que ceux qui veulent bien y croire. Leur multiplication et leur manque d’effet systématique (le dernier exemple est celui qui a agité l’Europe, le Brexit et les atermoiements du nouveau gouvernent britannique) pose une question essentielle, celle de la souveraineté, de son expression et de sa crise. Nous rappelions hier le jugement de Joseph Stiglitz à propos des européens : « Votan, pero dejan de tener derecho a determinar su futuro. Es muy malo para la democracia.”

Le référendum, on l’a compris est devenu en Europe un instrument de propagande électorale, rien d’autre et surtout pas l’expression souveraine des peuples. Les peuples votent et… rien ne se passe. Je ne résiste pas à l’envie de vous livrer ce petit billet (un grand merci à L.) qui se moque de l’instrumentalisation qu’en font les indépendantistes catalans, comme le firent en 2002 les indépendantistes basques du PNV.

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Cómo freír huevos sin que salpiquen

Le Psoe va mal très mal. Les dissidents se considèrent comme victimes du manque de liberté d’expression et de démocratie à l’intérieur du parti. L’image est déplorable, bien sûr, mais elle est le reflet du danger d’implosion qui guette ce parti, confortablement installé depuis une quarantaine d’années dans le dense tissu de ce que Podemos appelle, concept sans grande pertinence mais qui reflète assez bien l’état des choses ressenti, « la casta ».

La dispute interne s’est amplifiée ces derniers temps autour de la convenance ou non pour ce parti de laisser le PP gouverner avec une majorité minoritaire au parlement. Elle est portée principalement par les Présidents de régions autonomes et par la vieille garde du parti, Gonzalez Márquez  et Pérez Rubalcaba en tête, deux anciens chefs de gouvernement socialiste.

Tout repose sur la demande du président de la région d’Estrémadure de la convocation d’une réunion du Comité Fédéral pour débattre « des conséquences d’éventuelles troisièmes élections législatives ». Bien évidemment, il ne s’agit pas pour ces opposants à Pedro Sánchez de demander aux 85 députés socialistes de s’abstenir lors d’un éventuel troisième tour d’investiture puisque la chose n’est jamais formulée, mais bien de monter une campagne publique d’isolement de la position apparemment intransigeante du secrétariat général actuel qui s’oppose, avec également certaines ambiguïtés dans le discours, à ce «blanc-seing » accordé au PP destiné à préserver une possibilité d’alternance pour la prochaine législature.

La dispute prend des allures de feuilleton télévisé, puisqu’elle se fait à coups de twitters, de formules émouvantes et passionnées mais elle ne traite jamais du contenu qui est pourtant simple : doit-on laisser le PP gouverner sans conditions ? doit-on confirmer l’idée déjà présente dans le pays que le programme du  PSOE ne rompra pas avec la politique d’austérité du gouvernement Rajoy ?

Dans un entretien accordé au quotidien El Mundo, à l’occasion de la campagne de promotion de son livre L’euro: Comment la monnaie unique menace l’avenir de l’Europe, Joseph Stiglitz élargit la question et la pose dans ces termes :

Una de las cosas que más le preocupa a la gente en una democracia es la economía. En Grecia, Portugal y España el 62% de los votantes dijeron que no querían austeridad; votaron por partidos anti-austeridad. Alemania y la Comisión Europea, sin embargo, dijeron lo siento, no tiene opción. Votan, pero dejan de tener derecho a determinar su futuro. Es muy malo para la democracia cuando la gente dice ‘creía que éramos una democracia y se les responde “no, nunca más en las cosas que importan porque abandonaste ese derecho”.

Rajoy está claramente equivocado. Cuando dice que su política funciona, se equivoca; ha sido un desastre. La austeridad casi nunca ha funcionado. No es una sorpresa. Su presidente celebra la recuperación porque la tasa de desempleo es sólo el 20%. Cualquiera fuera de España ve eso y piensa, deberías estar poniendo tu cabeza bajo tierra y con un desempleo juvenil del 50%. Sí, es malo para la economía no saber qué dirección va a tomar la política.

De ces sujets, il n’est pas question dans la querelle interne qui secoue le Psoe. Les dirigeants et cadres de ce parti sont surtout occupés à éviter de ne pas plumer leur poule aux œufs d’or et de casser le moins d’œufs qu’il soit possible pour faire une omelette à leur goût. Je donne donc un conseil aux socialistes, il y a toujours des trucs (ce que les cuisiniers appellent des tours de main) pour éviter la catastrophe, en voici un, à eux de s‘en inspirer… Cliquer ici.

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¡Del Bosque presidente!

La métaphore footballistique du titre de mon dernier billet pouvait sembler de circonstance. Dans les faits, elle devient de plus en plus vraisemblable depuis la démission de Vicente del Bosque de son poste de sélectionneur de la Roja.

Les polémiques qui se développent autour du nom de son éventuel successeur sont assez proches de ce que l’Espagne s’apprête à vivre en matière politique dans les semaines qui viennent. La valse-hésitation du Psoe entre les deux postures possibles (voter non à l’investiture d’un gouvernement Rajoy ou s’abstenir pour laisser la droite gouverner à condition que la droite se trouve un autre leader) illustre bien le fait que, par ces temps de crise, chacun ouvre son parapluie.

On pourrait donc s’acheminer vers une tractation consensuelle: proposer Vicente del Bosque, homme avare en promesses, comme chef de gouvernement et demander à la Fédération espagnole de football de nommer Mariano Rajoy comme nouveau sélectionneur. Mais attention, l’UEFA veille au grain

Vicente Del Bosque

La politique en langue des signes

Sandrine Morel, dont la perception de la vie espagnole est toujours très juste, commente ainsi dans le Monde d’aujourd’hui les variations de look de Pablo Iglesias et, en particulier, le fait que désormais il porte une cravate de temps à autre:

« Sa nouvelle apparence préfigure-t-elle sa transformation en un« réformiste de merde », comme il imagine qu’on le qualifiera s’il arrive au pouvoir, dans le documentaire de Fernando Leon Politica, Manual de instrucciones, sorti sur les écrans espagnols le 3 juin ? Lui qui avait renoncé à son piercing pour se présenter aux élections, finira-t-il par couper sa queue-de-cheval ? »

Question essentielle… diraient les cyniques. Mais pas aussi insignifiante qu’on pourrait le penser. Regardons l’histoire et le passé d’un autre réformiste… Felipe González:

En 1974 avec Alfonso Guerra et Enrique Múgica:

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En 1977 au cours d’un meeting électoral:

Felipe Gonzalez levanta el puño en un mitin electoral en 1977, en el estadio de f¿tbol General Moscardo de Usera, en Madrid.

En 1995, avec George H.W. Bush:

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Difficile de rester le même et de devenir un autre…  Tout ceci est l’illustration d’une vérité biologique: nous changeons de corps tous les quinze ans. Peut-être même d’âme.

On peut aussi penser que ces signes correspondent à une deuxième étape du sorpasso, celle du discours attrape-tout, discours pour gagner. Ou l’effet euphorisant des sondages.  Ou parce qu’ autant l’habit fait le moine, autant le moine fait l’habit…

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Javier Cercas et le mal banal

La récente une du Monde des livres confirme ce  qu’il y a de plus faible dans le roman de Javier Cercas, l’Imposteur, c’est cette petite musique qui nous dit « nous sommes tous des imposteurs » comme d’autres affirmaient « nous sommes tous des anarchistes allemands » ou que  « nous sommes tous des assassins »  (André Cayatte), etc.

Ce renvoi au « tous égaux » dans la perversité ou dans la monstruosité est la vulgate dangereuse, mal interprétée de « la banalité du mal ». Non.  Le mensonge, l’imposture ne sont ni banals, ni universels. Enric Marco, pour tisser ses mensonges et laisser croire à sa vie mythique, a du se fondre dans une masse d’hommes et de femmes qui disaient vrai (combattants rouges de la guerre d’Espagne, anarchistes antifranquistes, déportés espagnols dans les camps allemands). Il a eu besoin de l’autre, de celui qui ne ment pas et souvent se tait.

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 Enric Marco, l’imposteur décrit par Javier Cercas. ALINE BUREAU illustrant l’article du Monde des Livres

« S’il y a un Autre, quel qu’il soit, où qu’il soit, quels que soient ses rapports avec moi, sans même qu’il agisse autrement sur moi que par le pur surgissement de son être, j’ai un dehors, j’ai une nature ; ma chute originelle c’est l’existence de l’autre ; et la honte est – comme la fierté – l’appréhension de moi-même comme nature, encore que cette nature m’échappe et soit inconnaissable comme telle. Ce n’est pas, à proprement parler, que je me sente perdre ma liberté pour devenir une chose, mais elle est là-bas, hors de ma liberté vécue, comme un attribut donné de cet être que je suis pour l’autre. Je saisis le regard de l’autre au sein même de mon acte, comme solidification et aliénation de mes propres possibilités. »

Jean-Paul SARTRE (L’être et le néant)

Se débrancher de l’Espagne?

J’ai lu dans un quotidien du soir que Mariano Rajoy ne croyait pas au réchauffement climatique. En France on l’aurait pris au sérieux et on l’aurait viré (des services météo). Il ne croit pas non plus, on peut le supposer, à la dérive des continents. Or, c’est bien cette dernière théorie qu’il va falloir qu’il vérifie après le vote le 9 novembre dernier par le Parlement catalan d’une résolution en neuf points proclamant la mise en route du processus de « déconnexion » de la Catalogne. L’article 2 de cette résolution évoque  » l’inici del procés de creació d’un estat català independent en forma de república » et le 7 demande à l’exécutif qui sera mis en place de mettre en route, une fois  adoptées,   « les mesures necessàries per a obrir aquest procés de desconnexió de l’Estat espanyol, d’una manera democràtica, massiva, sostinguda i pacífica que permeti l’apoderament de la ciutadania a tots els nivells i es basi en una participació oberta, activa i integradora. »

Le problème c’est qu’il n’y a toujours pas d’exécutif  puisque la coalition Junts pel si a besoin des 10 voix de la CUP (indépendantistes alternatifs). Or ces derniers refusent de voter l’investiture d’Artur Mas, bloquant ainsi le processus de désignation de « l’Honorable President ». Ce bras de fer entre indépendantistes laisse donc du temps aux uns et aux autres pour préparer la riposte. Elle sera fiscale et institutionnelle de la part de l’Etat central, sûrement politique en Catalogne même de la part des partis et groupes n’ayant pas voté la résolution (PP, C’s, PSC, Csep).

Il reste à retirer aussi, dans l’hypothèse d’une Catalogne indépendante, une épine dans le pied de l’indépendance: Barcelone. En effet, quand on consulte les résultats de l’élection du nouveau parlement catalan, élection du du 27 septembre, on enregistre un net recul de la coalition indépendantiste à Barcelone et alentours, or sur les 7, 5 millions d’habitants que compte la Catalogne, 70% d’entre eux vivent dans cette région (5,5 millions). C’est l’éternel problème de la sous-représentation des zones urbaines et de la sur-représentation des zones rurales qui laisse croire qu’une majorité de catalans est favorable à l’indépendance alors que la ville et la campagne ont voté l’une contre l’autre et que, dans les systèmes démocratiques qui imposent une dose majoritaire dans leur scrutin -autrement dit tous-, c’est toujours la campagne qui gagne et qui fait les majorités. Barcelone demandera-t-elle à son tour l’indépendance, se transformer en ville libre comme il en existait au Moyen-Age? Et former une guilde avec d’autres villes à fort statut (la prochaine métropole marseillaise, les villes franchisées du nord du Maroc, etc.). Certains le demandent :

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Podemos, une adaptation du péronisme à l’Espagne ?

Dans le dernier numéro du Monde Diplomatique  est publié un article de Razmig Keucheyan et Renaud Lambert (Ernesto Laclau, inspirateur de Podemos, Le Monde Diplomatique, septembre 2015, p.3) qui se penche sur l’une des sources du mouvement Podemos, celle des écrits d’Ernesto Laclau, intellectuel argentin qui fut pendant 25 ans, jusqu’à son décès récent, professeur de théorie politique en Grande-Bretagne. Le titre évoque ce dernier comme l’inspirateur de Podemos sans pour autant mettre de point d’interrogation, puisque selon l’avis des auteurs il s’agit d’une inspiration explicite et un choix assumé, celui du populisme.

Nous ne sommes pas privés dans ce blog de critiquer cette forme de gestion du politique dans un pays, l’Espagne, qui avait déjà, par le passé, eu à souffrir de différentes sortes de boulangisme ou de fascisme à l’espagnole depuis la fin de l’ancien régime.

Cette pensée affirme en premier lieu l’échec du marxisme  puisqu’il ne peut y avoir autonomie du politique et que ses « catégories classistes » ont montré leur non-pertinence (effondrement de l’Union Soviétique, effondrement des partis communistes d’Europe).  Seuls les mouvements catégoriels ou corporatistes sont l’essence même des combats sociaux (la « logique de la différence »).

Leur convergence ne peut être décrétée mais la conquête de l’hégémonie par le discours peut en créer la condition. C’est ce discours, parsemé de « signifiants vides » (la casta, los de arriba contra los de abajo, etc.), qui est celui de Podemos. La deuxième condition de la convergence, c’est la mise en avant d’un leader, nous l’avons, « el de la coleta », Pablo Iglesias, dont le nom lui-même est l’un de ces signifiants vides dont il est question.

Enfin, entretenir le flou programmatique et l’ambiguïté des politiques d’alliances est le dernier volet qui complète ces outils stratégiques qui ont fait Podemos. la baisse continue des intentions de vote d ce mouvement dans les sondages montre bien que « l’inscription dans la durée » ne se fait pas au niveau souhaité, parce que cette recette néo-péroniste oublie certainement ce que sont les cultures nationales. Comme il est souligné dans cet article ce que Podemos est allé chercher chez Laclau, ce ne sont pas de outils théoriques mais seulement des outils rhétoriques. Ce n’est pas la même chose. Et si Laclau était le gourou de dirigeants de Podemos, je leur dédie cette chanson.

 

 

Vestrynge, el chaquetero

Derrière Podemos, derrière Pablo Iglesias, il existe un personnage hors norme, une figure intellectuelle et politique inclassable, qui fut le professeur et le mentor du leader de Podemos, il s’agit de Jorge Vestrynge. Né en 1948 au Maroc, de père français et de mère espagnole, il a passé son enfance en France et a décidé de poursuivre des études supérieures de droit et sciences politiques à Madrid. Docteur en Sciences Politiques, il appartient au cercle étroit des polémologues, sa thèse soutenue en 1976 portait sur les effets des guerres dans les sociétés industrielles.

Lecteur avisé du Gaston Bouthoul et de son alter ego américain  John Kenneth  Galbraith, il ne manquait pas non plus de se référer à celui qui le fera entrer en politique, Manuel Fraga Iribarne, intellectuel brillant et éclectique qui consacrera son discours d’entrée à l’Académie des Sciences Morales et Politiques à cette question[1] .

De cet intérêt manifesté pour les questions de développement et de reconstruction démographique et économique des périodes d’après-guerre, il reste un article qui résume sa thèse, un article daté de 1978, El « sistema de guerra » de la  sociedad industrial et une bibliographie complète sur ce sujet, cosigné avec sa première épouse, María Vidaurreta Campillo. [2]

La question qui se pose à son sujet pourrait l’être à propos de tout personnage public et en particulier de tous ceux qui n’ont jamais abandonné l’action politique soit comme militant soit comme cadre de parti soit comme élu et professionnel de la représentation nationale. Et il ne manque jamais quelqu’un pour rappeler quels furent les engagements de jeunesse de tel ou tel politicien, dans le cas le plus général passé de l’extrême gauche européenne des années 60-70, par exemple, à la droite conservatrice de la première décennie de notre XXIe siècle. En Europe, ils sont légion et en Espagne aussi.

Nous parlions il y a peu de ces itinéraires peu courants qui se firent en sens contraire, de l’extrême droite vers l’extrême gauche en évoquant le cas de Maurice Clavel. Ils sont plus originaux et plus rares.  Le plus souvent, ces changements signifiaient l’abandon par la personne concernée de tout avenir professionnel en politique. Paradoxalement, prendre  de l’âge les a rapprochés de la gauche révolutionnaire. C’est assez exceptionnel pour être souligné, car nous trouverons en Espagne beaucoup d’anciens militants communistes ou gauchistes (ou du FELIPE, du FRAP ou de la nébuleuse maoïste) des années de clandestinité devenus conservateurs ou réformistes (Piqué, Semprun, Solé Tura, Pilar Bravo, etc.). Si nous prenons, parmi de nombreux autres, un exemple comme celui de Felipe González, nous y trouverons un itinéraire beaucoup plus conventionnel . L’ancien chef de gouvernement socialiste est passé d’une position plutôt réservée de jeune chrétien dans sa jeunesse à une social-démocratie très centriste. Il est dit dans sa biographie officielle qu’il milita à la JOC et à HOAC (Fraternités Ouvrières de l’Action catholique) avant d’adhérer à 20 ans aux Jeunesses Socialistes (au début des années soixante ?).

Jorge Vestrynge a un parcours bien différent et peu commun. De collaborateur proche de Manuel Fraga Iribarne à la fin des années 70, puis secrétaire général d’Acción Popular et député, il passera par le PSOE après une tentative sans lendemain auprès des centristes de l’UCD, puis au PSOE qu’il abandonnera très vite pour se retrouver au milieu des années 90 au PCE et d’ Izquierda Unida.

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Il fut le proche conseiller de Paco Frutos puis de Julio Anguita qui lui aussi, comme Felipe González, était tenu d’expliquer une supposée adhésion dans sa jeunesse à Falange Española.

L’explication de son parcours que donne Vestrynge lui-même est souvent biographique. Ses parents se sont séparés quand il était adolescent et après un père biologique belge dont les relations avec l’extrême droite collaboratrice et Léon Degrelle[1] étaient étranges, il aura un père communiste et français, René Mazel. Il a toujours dit qu’il considérait ce dernier comme son véritable père.

Bref, en politique, selon de nombreux politiciens du mainstream, cet homme sent le souffre ou est un champion du  retournement de veste. Souvent décrié, souvent contradictoire, il peut dire et dit ce qui ne doit pas être dit. C’est un homme politiquement incorrect par excellence. On ne peut avoir pour lui quelque admiration, quelque fascination que ce soit, mais on ne peut non plus ignorer ce genre de figure intellectuelle qui pense toujours dangereusement, un homme d’hypothèses sans aucune ambition de pouvoir. Il est aussi encombrant quand on l’a à ses côtés.

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C’est pour cette raison que Podemos, dont il faut clairement dire qu’il fut l’un de ses inspirateurs, a souhaité l’écarter de tout rôle de premier plan pour se donner une image plus nette, pour cadrer avec une proposition politique plus rassembleuse ou plus opportuniste, à votre goût. Les critiques de certains fondateurs de Podemos se sont concentrées sur Vestrynge, tout en recoupant la critique de l’évolution dun mouvement lui-même. Le plus critique est Jaime Pastor, un autre universitaire enseignant la sceince politique dans une université de Madrid (UNED), affaire de concurrence idéologique, d’écoles de pensée… En tout cas, ces tiraillements montrent bien que Podemos est un mouvement agglutinant dont les leaders et animateurs sont des universitaires pour lesquels les querelles de pensée trouvent un terrain d’expérience inédit dans ce mouvement et son évolution.

[1] Homme politique belge d’origine française né en 1906 passé du catholicisme traditionnaliste au nazisme et à la collaboration.  Fondateur d’un mouvement nazi et antisémite belge, il deviendra lieutenant colonel SS commandant la division SS Wallonie qui combattra les troupes soviétiques sur le front de l’est. Condamné à mort par contumace à la libération, il se réfugiera en Espagne où il obtiendra la nationalité espagnole se mettant ainsi à l’abri de toutes les poursuites judicaires engagées contre lui. Il fut, en son temps, du cercle des connaissances de Jean-Marie Le Pen.

[1] “La guerra y la teoría del conflicto social”, d i s c u r s o leído en el acto de su recepción como académico n por el Excmo. Sr. D. Manuel Fraga Iribarne y contestación del Excmo. Sr. D. José Yanguas Messía, vizconde de Santa Clara de Avedillo, Real Academia de Ciencias Morales y Políticas, Madrid, 1962, 158 p.

[2] – Jorge Verstrynge, «El « sistema de guerra » de la sociedad industrial »,  Revista española de investigaciones sociológicas nº 1, Madrid, 1978, págs. 105-144

– Jorge Verstrynge, María Vidaurreta Campillo, «Bibliografía sistemática sobre sociología de la guerra », Revista española de investigaciones sociológicas, nº 1, Madrid, 1978, págs. 329-348.