¡Del Bosque presidente!

La métaphore footballistique du titre de mon dernier billet pouvait sembler de circonstance. Dans les faits, elle devient de plus en plus vraisemblable depuis la démission de Vicente del Bosque de son poste de sélectionneur de la Roja.

Les polémiques qui se développent autour du nom de son éventuel successeur sont assez proches de ce que l’Espagne s’apprête à vivre en matière politique dans les semaines qui viennent. La valse-hésitation du Psoe entre les deux postures possibles (voter non à l’investiture d’un gouvernement Rajoy ou s’abstenir pour laisser la droite gouverner à condition que la droite se trouve un autre leader) illustre bien le fait que, par ces temps de crise, chacun ouvre son parapluie.

On pourrait donc s’acheminer vers une tractation consensuelle: proposer Vicente del Bosque, homme avare en promesses, comme chef de gouvernement et demander à la Fédération espagnole de football de nommer Mariano Rajoy comme nouveau sélectionneur. Mais attention, l’UEFA veille au grain

Vicente Del Bosque

Erri de Luca, l’homme contre

Si vous flânez au milieu des rayons d’une librairie, comme je l’ai fait dans ma librairie préférée, tout près de chez moi, Le Préambule, vous trouverez un livre très mince, fin comme la plume de son auteur, Erri de Luca. Ce livre de 41 pages, édité par Gallimard, est intitulé La parole contraire (La parola contraria). Il y relate les ennuis que lui  fait la justice italienne depuis septembre 2013 pour avoir « par plusieurs actions procédant d’une intention délictueuse unique, incité publiquement à commettre un ou plusieurs délits et infractions aux dépens de la société LFT SAS et du chantier TAV LTF situé à La Maddalena di Chiomonte, zone d’intérêt stratégique national aux termes de l’article 19 de la loi n°183/112. »

Il lui est reproché en substance d’avoir accordé au Huffington Post (publication appartenant au groupe du journal Le Monde et disponible exclusivement sur la toile) un entretien dans lequel il apportait son soutien à ceux qui s’opposaient à la construction de la ligne TGV Lyon Turin et estimait que puisque les négociations avaient échoué « le sabotage est la seule alternative » en prenant la précaution de bien distinguer sabotage et terrorisme.

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Le délit est donc celui d »incitation au sabotage selon les plaignants: la société LFT SAS qui était chargée de la gestion de la construction de la ligne. Notons au passage que ce projet combattu par des défenseurs de nature italiens et français a reçu une subvention européenne de 813.781.900 euros dans un premier temps et l’Europe paiera près de 40% de son coût total (3, 4 milliards d’euros) dans des conditions toujours douteuses puisque la masse monétaire maniée est considérable -bien supérieure au prêt de 7 milliards d’euros que la Grèce se voit refuser depuis l’année dernière- et que le coût de l’ouvrage sera certainement dépassé. Les opposants qui le considèrent comme inutile ont été condamnés à de lourdes peines par la justice italienne pour leurs actions de blocage.  De Luca remarque qu’assez curieusement la publication qui a édité ses propos n’est pas poursuivie, une exception très rare dans les procès mettant en cause la presse ou le livre.

Erri de Luca revient sur le sens de l’accusation qui est portée contre lui: celle d’avoir incité au sabotage du chantier de la ligne. Il se demande comment un écrivain peut inciter ses lecteurs à un acte quelconque, malveillant ou pas, délictueux ou pas et, retournant cette réflexion vers sa propre jeunesse, dont on sait qu’elle fut baignée dans la violence des années de plomb, il se demande quelle lecture l’a incité, quand il avait 18 ans, à se ranger du côté de l’anarchisme. Et il cite cette lecture majeure, l’Hommage à la Catalogne de George Orwell. Encore une fois l’Espagne et sa dernière guerre civile est convoquée comme fondement de la sous-mémoire contemporaine. ce ne sont pas Les cimetières sous la lune de Bernanos, ni Pour qui sonne le glas d’Hemingway, ni L’Espoir de Malraux mais bien l’ouvrage d’Orwell qui relate le séjour que fit ce ce romancier-chroniqueur en 1937 à Barcelone et sur le front d’Aragon. Au fond la question est simple: quand une figure connue soutient un mouvement social qui existait et se manifestait avant qu’elle n’intervienne, doit-on considérer qu’elle en est à l’origine, qu’elle y contribue et que le sophisme Post hoc ergo propter hoc se vérifie à tout coup.

Nous voyons notre monde de la libre expression se rétrécir tous les jours un peu plus, il y a eu les actions policières contre le Comité invisible en France, mais aussi tout une multitude d’actes qui tendent à criminaliser l’opinion émise, à réduire au silence ou, dans le meilleur des cas, à stiglmatiser celui qui les tient. Il y a un mainstream de la pensée, il n’est pas de couleur uniforme, ni exclusivement étatique, mais il nous encercle et nous étouffe. Avec un certain humour, Erri de Luca se souvient que dans les stades de foot du nord de l’Italie quand l’équipe du FC Naples venait jouer les supporteurs de l’équipe qui reçevait criaient « Forza Vesuvio ». S’agissait-il d’une incitation caractérisée à l’éruption du volcan napolitain…. ou l’expression d’un racisme antisud aussi ancien que la Lombardie?

« L’accordéon des droits se resserre parfois jusqu’à rester sans souffle » écrit Erri de Luca. « Iostoconerri. »

 

Barça, campió

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Naturellement, Luís Enrique en Moïse, c’est outrancier… Mais lui attribuer les Tables de la Loi, encore plus.

Souvenons-nous qu’il y a quelques années, c’est Pep Guardiola qui se retrouvait au plus près du dieu des chrétiens:

sixtinaAlors que Cristiano Ronaldo semble voué aux flammes de l’enfer depuis qu’il est au Real:

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Dans un entretien accordé au journal El País en 2011, Mario Vargas Llosa disait du football qu’il s’agissait d’une religion laïque,  » antes, solo las religiones convocaban esa especie de manifestación irracional, colectiva; hoy en día, eso que antes era prototípico de la religión, es la religión laica de nuestro tiempo ».

Et, en toute logique, cette vision des choses permettait ces derniers jours que l’hebdomadaire Marianne titre : « FIFA: le Veau d’or est toujours debout« . Ou que Neymar se sente touché par la grâce:

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Qui a dit que le XXIe siècle serait religieux? En tout cas, pour le foot, c’est déjà fait.

Real Madrid-Barça

Chacun connaît la rivalité qui oppose les deux métropoles. Une démographie comparable, mais une position différente dans l’Espagne et une histoire métropolitaine différente, celle d’une ville de cour fondée en 1561 par Philippe II et celle de l’un des principaux ports de commerce de la Méditerranée. Une capitale austère, centrale, à l’image de l’ambition de son roi fondateur et une métropole cosmopolite, plus génoise qu’espagnole, remodelée très tôt par la révolution industrielle.

Dans les années cinquante, une autre manifestation de cette rivalité est apparue, le football, dans une sorte de symétrie parfaite. D’une part, deux clubs royaux, le Réal et le Barça, d’autre part, deux clubs prolétaires, l’Atlético, club fondé en 1903 par de futurs ingénieurs des mines basques et pensé comme filiale de l’Atlético de Bilbao et l’Español, fondé en 1900 par des étudiants de l’Université de Barcelone originaires d’autres régions d’Espagne. Avec le temps, ces deux derniers clubs sont devenus des clubs plus ouvriers, à Barcelone car l’Español pouvaient rassembler l’immigration ouvrière sans exigence d’allégeance à la catalanité, à Madrid, parce que très rapidement le Real, disposant aussi d’une assise populaire incontestable, suscita l’intérêt du pouvoir franquiste qui vit dans la promotion de ce club une façon de donner du lustre à Madrid ou une certaine visibilité, si j’emploie le jargon en usage aujourd’hui.

Cette rivalité se fit à coup de titres nationaux, de construction de stades monumentaux, de recrutements exceptionnels et de tricheries financières et fiscales restées le plus souvent impunies.

Les demi-finales de la Champions League cette semaine et les commentaires qui les ont suivies montrent bien que cette rivalité est toujours vivace. Le Barça, coaché par Luis Enrique, ancien joueur du Real,  a éliminé le Bayern de Munich entraîné par son ancien coach Josep Guardiola. Le Real, coaché par  Carlo Ancelotti, qui a été entraîneur de la Juve au début de ce siècle, a été éliminé par la Juventus de Turin. Pour la plus grande affliction des supporteurs du club, le but de l’élimination a été marqué par un jeune joueur espagnol de 22 ans, Alvaro Morata,  né à Madrid et  formé au Real. Fatalitas! 

On s’en prend donc aux dirigeants qui ont laissé partir ce jeune joueur qui fait les beaux jours de la Juve, on critique les approximations d’Iker Casillas et on va même jusqu’à laisser penser que la victoire du Barça sur le Bayern est le fruit d’une obscure collusion entre Guardiola et son ancien club.

Tout ceci va se calmer…  la rivalité reste intacte. Et si Morata marque un but contre le Barça le jour de la finale et que le club catalan est éliminé, les choses rentreront dans l’ordre. Un regret cependant, il n’y aura pas de finale de Champions League entre les deux clubs comme espéré, une sorte de Clásico planetario

 

Vidéo-buts-Barcelone-Real

 

 

L’Espagne à la une?

La une du quotidien Libération « fait son miel » aujourd’hui de la crise espagnole (puisque la crise que nous connaissons, malgré son développement planétaire, est encore traitée nationalement par les médias).

¡Perdidos !, Tel est le titre qui barre cette une sur fond de drapeau espagnol. Les espagnols sont perdus, ils ont perdu cette guerre contre la finance, ils sont livrés pieds et poings liés à l’une des crises sociales les plus aigues que ce pays ait connues depuis les années cinquante. Ca vaut bien quatre pages de reportages avec deux articles de fond, quatre interviews d’espagnols « de a pie », modestes travailleurs ou retraités, une pensionnée, Luisa, un pompier, José Alberto, un comédien, Miguel et un patron de bar, Quique. Tous les quatre sont victimes directes de l’austérité en marche. Pourtant la dette publique espagnole reste inférieure à la dette française (80,9% du PIB contre 89, 3% pour la France). Qui est responsable de cette situation qui voit ce pays retrouver un taux de chômage qu’il avait connu au début des années 90 (24,4%) ? Les quatre interviewés accusent pêle-mêle politiciens corrompus, « chorizos » de tout acabit, fonctionnaires… L’Etat, les Régions, les Municipalités sont accusés d’avoir gaspillé les deniers publics pour privilégier leurs amis promoteurs et se servir au passage. Le sentiment qui se forme à la lecture de ces quatre entretiens ce n’est pas que les espagnols se sentent « perdidos », mais plutôt qu’ils se sentent « jodidos », foutus, oui, mais en colère.

Disons-le, ils ont raison, cependant… ils ont voté régulièrement pour l’un ou l’autre des partis dominants de ce pays, le PSOE ou le PP qui ont surfé allègrement sur toutes les bulles industrielles et financières depuis trente ans. La tentation de jeter le bébé (l’autonomie régionale, la démocratie) avec l’eau du bain (la corruption, les « affairistes ») est donc très forte. La cause, nous l’avons déjà dit, c’est la crise du crédit privé, un crédit développé sur des bases douteuses (taux variables, durée excédent trente ans) et des indices complices (l’Euribor, dont on commence à percevoir qu’ il a été manipulé par des banques européennes tout à fait respectables). Quand ça faisait tourner l’immobilier, chacun y trouvait son compte, quand les défauts de paiement ont pointé leur nez avec l’augmentation des taux du crédit (deuxième mandat Aznar, 2000-2004), c’est l’Etat qui a socialisé une partie de la dette (deuxième mandat Zapatero, 2008-2012) et ce sont les petits revenus qui vont payer la facture, alors que les opérations frauduleuses des banques, des sociétés de crédit et des promoteurs immobiliers resteront, sauf rare exception, impunies. Mais, à ce propos, l’Espagne n’est pas un cas isolé, comme elle ne l’est pas en matière de fraude fiscale puisque Le Monde indiquait hier soir que le manque à gagner pour l’Etat français était de 50 milliards annuels. Il s’élèverait à 81 milliards annuels pour l’Espagne, autrement dit, un montant largement supérieur aux sacrifices demandés aux espagnols (augmentation de 3 points de TVA, baisse des salaires et des pensions, réduction des allocations de chômage, etc.). La théorie libérale du trickle down (théorie dite « du ruissellement) est une escroquerie, car celle qui a toujours fonctionné est celle du trickle-up : appauvrir les pauvres rend les riches plus riches.  Le tout c’est de trouver une méthode « indolore », la taxe ou l’impôt proportionnels : TVA, CSG, etc.

Qu’elle est lointaine l’euphorie douteuse du journal l’Equipe quand l’Espagne gagnait la Coupe d’Europe des Nations, il y a moins d’un mois (voir Trastos, billet du 2 juillet).  Mais l’éditorial philo-franquiste de ce quotidien sportif montre bien la cible : haro sur les régions, principales fautives dans l’accumulation de la dette publique, elles sont le ver dans le fruit,  vive la nostalgie d’une Espagne « Una, Grande e Indivisible » que partage avec l’Equipe le président du gouvernement espagnol en exercice.

Dictatures et dictateurs 2: Una e indivisible

Curieux éditorial que celui du journal L’Equipe du lundi 2 juillet…

Comme toujours ce journal « ne fait pas dans la nuance ». Une photo pleine page où les joueurs de l’équipe d’Espagne se congratulent après leur victoire 4-0 contre l’équipe d’Italie. et un mot « GRACIAS! » qui barre cette une. Et un éditorial plutôt curieux par son titre: « Une et indivisible »…

Le texte est de la même eau:

« A travers son équipe, l’Espagne est une et indivisible, portant un message si rare dans le sport moderne: pas de joueur emblématique, pas de sauveur de la patrie, de héros au destin national brillant au milieu d’une escouade de besogneux. Cette Espagne est une idée de collectif, de l’intérêt général et des sacrifices particuliers qu’il impose, … ».

Or si on compare attentivement le drapeau espagnol officiel, le blason ne propose pas autre chose que le Plus Ultra de la Monarchie et pas de Una e indivisible qui figurait bien, en revanche, sur le drapeau espagnol des temps franquistes, mais sous une autre forme, UNA, GRANDE Y LIBRE…

http://www.youtube.com/watch?v=6LoDJrDeYU4

On retrouve la formule dans l’Article 2 des Lois Fondamentales du régime franquiste:

 » Art. 2. I. La soberanía nacional es una e indivisible, sin que sea susceptible de delegación ni cesión.
II. El sistema institucional del Estado Español responde a los principios de unidad del poder y coordinación de funciones. »

En 1931, Ramiro Ledesma Ramos, l’un des fondateurs et idéologues du fascisme espagnol titrait l’un de ses articles comme l’éditorialiste de l’Equipe: « España una e indivisible » avec comme sous-titre « El peligro separatista » (La Conquista del Estado, n°14, Madrid, 13 juin 1931)

http://www.filosofia.org/hem/193/lce/lce141a.htm

Pourquoi Fabrice Jouhaud (le signataire de l’éditorial) est allé chercher dans les fonds de la pensée ultraconservatrice ce slogan politique que les espagnols ont soigneusement effacé de leur arsenal emblématique national?  Par nostalgie, pour louer cette idée de « collectif » qui fait penser à une autre des formules chères au franquisme, et plus particulièrement à la Phalange,  » España es ante todo una  unidad de destino en lo universal »?

Ou alors c’est un trait d’humour qui ne fera pas rire du tout les Espagnols, tant il leur rappelle un passé douloureux.

D’autant que cette équipe (pas le journal, la championne d’Europe) est surnommée la Roja et que Rote Spanier était le nom que les nazis avaient donné aux espagnols qu’ils détenaient à Mathausen, à Dachau, à Buchenwald et dans d’autres camps.

Comme le fut, par exemple José Cabrero Arnal, le dessinateur qui créa le personnage de Pif le Chien.

http://www.stripologie.com/les-ouvrages/79-jose-cabrero-arnal.html

Certes, Monsieur Jouhaud, l’Espagne écrit l’histoire (du foot), mais elle ne joue pas avec ces symboles avec la même perversité.