Peste brune et monarque républicain

Une fois de plus le néofascisme est présent au deuxième tour de l’élection présidentielle française. Une fois de plus près de 60% de l’électorat ayant formulé un choix au premier tour devra choisir entre un néofascisme qui, pèle-mêle, emprunte à la pensée maurassienne régionaliste, au discours colonial des années cinquante, à la relativisation des ruptures nées de la défaite de 1940, à la haine de l’étranger et une voix ambiguë, celle du laisser faire, celle de la divinisation de la richesse, celle qui veut corseter encore plus les droits liés au travail au bénéfice des droits liés au capital.

Le fait nouveau, c’est que, devant la puissance du mouvement social anti-austérité de ces derniers mois, le néofascisme français a ajouté à ses fondamentaux un volet social qui trouble le jeu car il fait écho à une réalité que la faiblesse des réponses libérales a aggravé.

L’impasse à laquelle ont conduit les politiques d’austérité sociale de ces années 10 est la principale cause de désintégration des catégories politiques qui prévalaient jusqu’alors. Il faudrait être aveugle pour ne pas le comprendre et cesser de se voiler la face en allant chercher des boucs émissaires un peu partout (les gauches anti-austéritaires étant les premières visées alors qu’elle ne sont qu’une conséquence de ces politiques). Cette vague d’appauvrissement des plus démunis a tout détruit sur son passage: la légitimité de l’Europe, la valeur des engagements des Etats, le sens même du suffrage… Ce trouble devient patent quand on voit combien les actes des uns et des autres nous montrent pathétiquement comment les libéraux ont réellement peur de l’inconsistance politique du candidat choisi par les libéraux. Il n’est pas un jour où le président sortant ne demande  de mettre un bulletin Macron dans l’urne sans définir la moindre ouverture vers un électorat populaire qui demande des garanties. Pour ce dernier, c’est une humiliation de plus: voter pour celui qui a promis une loi Travail XXL, qui ne s’intéresse aux pauvres que pour masquer le boulevard fiscal qu’il ouvre aux plus riches, a une vision corporative des syndicats .

Cet électorat populaire a le sentiment qu’on lui dit: « vote comme on te dit puis circule, il n’y a plus rien à voir ». Et que Macron ne bougera pas sur son programme social et fiscal pour, enfin, faire de la politique, malgré les appels des uns et des autres. Pourquoi ne bougera-t-il pas? Parce qu’il ne sait pas le faire. Cet étrange jeune homme ne connaît la politique qu’à travers ce que Hollande lui a appris et ce que ses conseillers en image semblent savoir: tenir un discours équivoque sur fond bleu pour séduire les gogos et ne faire que ce que lui demandent ses authentiques soutiens: les patrons et les financiers. Il n’a pas d’autre culture politique.

 

The american nightmare

Il est rare que j’évoque autre chose que l’Espagne dans ce blog. Mais certains événements peuvent m’y amener.

Il est vrai également que la situation de l’Espagne « s’est débloquée » comme l’ont dit bon nombre de journalistes et d’observateurs et qu’une coalition (boiteuse) qui a vu se rassembler la droite, le centre droit et la gauche socialiste a permis la mise en place d’un gouvernement homogène de droite. « L’Espagne est gouvernée », disent-ils, et peu importe comment. Nous vivons un temps de coalitions improbables, nouvelle passion de ceux qui ne tarissaient pas de louanges pour l’alternance. Le monde politique des pays d’Europe se rétrécit de plus en plus… et certains soutiens montrent que le lien existe entre l’abstention socialiste et le succès de Trump. Et il y a des soutiens qui  plombent.

Je reviens à ce « cauchemar » que j’évoque dans le titre de cette note.

J’assistais avant-hier à un acte universitaire (une cérémonie d’hommage rendue à un ancien collègue et ami très proche) dans une université proche de mon domicile. J’ai vu tous mes anciens collègues et de nombreux autres arriver le matin en faisant état de leur incompréhension, de leur colère, de leur indignation, de leur peur aussi, alors qu’ils venaient d’apprendre l’élection de Donald Trump à la Présidence des USA. Il y avait comme un bruissement de catastrophe à venir dans les échanges matinaux entre participants et publics… Le cauchemar s’était réalisé.

Diosn en un mot que les médias y sont pour beaucoup avec leurs couvertures exceptionnelles de l’événement. Ce n’est plus le Président des Etats-Unis que l’on élit quand El Pais envoie une vingtaine de journalistes pour en rendre compte.

Alors réfléchissons. Trump est-il un fasciste, un Mussolini d’outre-Atlantique, un misogyne obtus, que sais-encore? Oui, très certainement tout ceci à la fois et également un faiseur, un entrepreneur ayant bénéficié de toutes les largesses que la loi lui a permis pour s’enrichir sur le dos des fonds publics. Il est un vrai produit américain, le moins reluisant, mais authentiquement américain. Il suffit de lire Jack London, Sinclair Lewis pour comprendre que le « It can’t happen here » n’a jamais eu aucun sens. Tout peut arriver partout. Mais toujours habillé d’un fond local de postures, de langage et de concepts.

Les Etats-Unis sont-ils « une grande démocratie »? Il suffit de se pencher un tant soit- peu sur leur système électoral pour comprendre que cette démocratie a un parfum désuet  d’ancien régime. Les règles du « winner take all », du choix dans chaque Etat de grands électeurs cadenassent les choix et permettent même à un candidat qui n’aurait pas obtenu la majorité des voix des votants de premier de gré d’être élu. C’est le cas de Trump, mais ce fut le cas de bien d ‘autres présidents. Le taux d’abstention a été élevé, mais ce n’est pas une surprise.

Aujourd’hui on entend toutes ces critiques (système archaïque, injuste, Etat théocratique,…) alors que si on les avait développées au moment de l’élection d’un président différent, plus dans la norme, on aurait été taxé antiaméricain primaire celui qui les proférait.

Oui, les Etats-Unis sont un cas unique dans le monde. Tout d’abord il s’agit d’un Etat qui n’a pas de nom et a, comme toutes les puissances coloniales au XIXe siècle, par la guerre ou les traités, agrandi son territoire (oui, on voit bien la Russie depuis les côtes de l’Alaska qui fut possession russe jusqu’en 1867). Ses limites ne sont donc pas définies et il est vrai que sa capacité d’extension en matière de lois est unique mais liée à ces mêmes critères territoriaux.

Ceci dit, il est bien commode de critiquer un résultat électoral américain quand il ne nous convient pas. Les conditions de sa réalisation sont celles que prévoit la loi américaine et Trump n’est pas (encore) Pinochet.

Léonrard Cohen est mort, il n’aura jamais le Nobel de littérature.

Il aurait pu prononcer à Stockholm les mêmes mots que ceux qu’il prononça en 2011 en recevant le prix Principe de Asturias.

¿Referéndum vinculante?

A l’occasion de la célébration de la Diada, fête nationale catalane, le 11 septembre dernier, le Président de la Généralité de Catalogne, Carles Puigdemont a évoqué la possibilité de convoquer, après celui de septembre 2015, un deuxième référendum pour l’indépendance à l’horizon 2017. Il s’agirait de proposer une nouvelle feuille de route vers l’indépendance qui passerait par ce référendum puis, si l’accord ne se fait pas sur sa légitimité, par des élections constituantes dans un an. Cette nouvelle feuille de route, selon ses propres paroles mettraient la Catalogne « en el tránsito entre la posautonomía y la preindependencia », c’est-à-dire dans les limbes d’une région-Etat sans statut. Naturellement, cette position « ni-ni » serait une étape de transition vers l’indépendance.

Carles Puigdemont sait bien que la réponse de l’Etat espagnol sera négative, ce que lui répondent déjà ses adversaires unitariens : la séparation de la Catalogne de l’Espagne ne peut pas être décidée de façon unilatérale par les seuls catalans mais par tous les espagnols et il n’est pas question d’organiser un tel référendum.

Aussi dit-il que si ce référendum n’est pas reconnu, il passera par la voie parlementaire. Il emploie un terme pour définir ce qu’est un référendum qui engage toutes les parties, celui de « referéndum vinculante ». Difficile à traduire mais on sait combien les référendums n’engagent que ceux qui veulent bien y croire. Leur multiplication et leur manque d’effet systématique (le dernier exemple est celui qui a agité l’Europe, le Brexit et les atermoiements du nouveau gouvernent britannique) pose une question essentielle, celle de la souveraineté, de son expression et de sa crise. Nous rappelions hier le jugement de Joseph Stiglitz à propos des européens : « Votan, pero dejan de tener derecho a determinar su futuro. Es muy malo para la democracia.”

Le référendum, on l’a compris est devenu en Europe un instrument de propagande électorale, rien d’autre et surtout pas l’expression souveraine des peuples. Les peuples votent et… rien ne se passe. Je ne résiste pas à l’envie de vous livrer ce petit billet (un grand merci à L.) qui se moque de l’instrumentalisation qu’en font les indépendantistes catalans, comme le firent en 2002 les indépendantistes basques du PNV.

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Se hace el camino al andar 26-J

J’ai souvent et assez sévèrement critiqué Podemos, son origine, sa façon de gérer la politique comme une affaire de marketing et de communication. Il ya toujours toujours trois temps stratégiques en politique: la conquête de l’hégémonie, le compromis programmatique et des alliances. Dans le premier cas la stratégie de segmentation du discours de Podemos (dire à chaque interlocuteur ce qu’il attend qu’on lui dise) a failli. Les contradictions étaient trop fortes et rendaient inaudibles les nuances données ici et là. Le résultat, nous le disions, c’est que le score de Podemos a été relativement décevant au scrutin précédent, sauf là où la deuxième étape avait été franchie, celle d’alliances avec les mouvements alternatifs et/ou associatifs. Ce n’est pas la tentative de négociation « à l’ancienne » avec le PSOE de l’entre-deux élections qui pouvait faire avancer cette formation vers plus de présence. Les manques criants de savoir politique et d’expérience me faisaient approuver la critique sardonique que le philosophe Gustavo Bueno adressait à Pablo Iglesias en novembre dernier, son discours ahistorique, générique et démagogue:

« Es un hombre semiculto de la Facultad de Políticas, que conozco muy bien. Allí se mezcla a Maquiavelo con Lenin, con Rousseau. Yo creo que es un anarquista, lo cual no es decir nada, y un demagogo que se cree que se puede partir de cero. Olvida la historia y en esas asambleas de la Puerta del Sol planteaba la regeneración de la democracia desde el principio, y eso es imposible porque la democracia es una cuestión histórica. Si no tienes una historia de España morfológica no sabes dónde estás. »

Le temps où les communistes étaient considérés comme des momies est terminé: « Me parecen respetables los que se conforman con el 5 por ciento, pero que nos dejen en paz. Siguen viviendo en el pesimismo existencial« . La suffisance aussi. Parce que les réalités ont montré les limites de cette stratégie. Et que le pessimisme ne fait que refléter une réalité qui n’est ni stratégique ni politicienne mais bien profondément sociale, celle de la pauvreté et de la précarité.

Le choix de sceller un accord programmatique et politique précis et souple à la fois avec Izquierda Unida tout en confortant une forte présence des NMS (nouveaux mouvements sociaux) laisse entrevoir une issue beaucoup plus favorable et laisse planer sur le PSOE la menace d’un sorpasso qui le marginaliserait encore un peu plus. Le rêve hégémonique d’Iglesias est peut-être à portée d’élection.

« Caminante no hay camino, se hace el camino al andar…« 

Javier Cercas et le mal banal

La récente une du Monde des livres confirme ce  qu’il y a de plus faible dans le roman de Javier Cercas, l’Imposteur, c’est cette petite musique qui nous dit « nous sommes tous des imposteurs » comme d’autres affirmaient « nous sommes tous des anarchistes allemands » ou que  « nous sommes tous des assassins »  (André Cayatte), etc.

Ce renvoi au « tous égaux » dans la perversité ou dans la monstruosité est la vulgate dangereuse, mal interprétée de « la banalité du mal ». Non.  Le mensonge, l’imposture ne sont ni banals, ni universels. Enric Marco, pour tisser ses mensonges et laisser croire à sa vie mythique, a du se fondre dans une masse d’hommes et de femmes qui disaient vrai (combattants rouges de la guerre d’Espagne, anarchistes antifranquistes, déportés espagnols dans les camps allemands). Il a eu besoin de l’autre, de celui qui ne ment pas et souvent se tait.

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 Enric Marco, l’imposteur décrit par Javier Cercas. ALINE BUREAU illustrant l’article du Monde des Livres

« S’il y a un Autre, quel qu’il soit, où qu’il soit, quels que soient ses rapports avec moi, sans même qu’il agisse autrement sur moi que par le pur surgissement de son être, j’ai un dehors, j’ai une nature ; ma chute originelle c’est l’existence de l’autre ; et la honte est – comme la fierté – l’appréhension de moi-même comme nature, encore que cette nature m’échappe et soit inconnaissable comme telle. Ce n’est pas, à proprement parler, que je me sente perdre ma liberté pour devenir une chose, mais elle est là-bas, hors de ma liberté vécue, comme un attribut donné de cet être que je suis pour l’autre. Je saisis le regard de l’autre au sein même de mon acte, comme solidification et aliénation de mes propres possibilités. »

Jean-Paul SARTRE (L’être et le néant)

Je hais le nouvel an, odio il capodanno

Ces derniers temps une formule d’Antonio Gramsci a fait fortune par ces temps de crise. Je cite :

« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ».

Elle est répétée jusqu’à la nausée par les journalistes, les experts de tout poil, les hommes politiques, qui, souvent n’ont pas la moindre idée de l’origine de cet aphorisme, de son auteur ou de l’histoire politique de l’Italie du XXe siècle.

Voici quelques exemples.

Dans le journal L’Humanité du vendredi 1er avril, le journaliste Stéphane Aubouard en fait la matière de la première question de son entretien avec Bertrand Badie, universitaire spécialistes des relations internationales, qui vient défendre son idée de ce que doit être la nouvelle diplomatie, qu’il appelle « diplomatie de l’altérité » (encore un terme qui va faire fortune).

Dans une tribune datée de 2009, publiée par le journal Le Monde, le politologue Pascal Perrineau et le sociologue Michel Wieviorka (deux habitués du petit monde des donneurs d’avis qui se retrouvent régulièrement dans l’émission C’dans l’air, talk-show politique pour retraités), l’employaient pour critiquer le passéisme du mouvement social depuis les années 90.

Dans un ouvrage de mélanges publié en hommage à Alain Lancelot, presque les mêmes (Perrineau et Badie) tricotaient sur une variante plus droitière (oh combien!) de la formule, attribuée à Ernest Coeurderoy: « Tout renaît, tout se transforme, de la décomposition surgit la recomposition, du désordre, un nouvel ordre, purifié.  »

Je voudrais faire une  suggestion. Pourquoi faire appel à Marx (« le bébé et l’eau du bain ») et à Gramsci, lecteur de Hobbes? Parce qu’ils avaient une pensée-monde bien moins étroite que nos experts. Je propose donc de varier les citations:

– Que la 11ème thèse sur Feuerbach (« Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c’est de le transformer. ») soit remplacée par la 8ème (« Toute vie sociale est essentiellement pratique. Tous les mystères qui détournent la théorie vers le mysticisme trouvent leur solution rationnelle dans la pratique humaine et dans la compréhension de cette pratique. »)

-Que « le vieux monde… » de Gramsci soit remplacé par cette autre formule: « Odio il capodanno. » Pour qu’on en finisse avec les marronniers de presse et les jubilés. Cette citation n’est pas très éloignée de l’autre, puisque Gramsci précise: « La  date devient un obstacle, un parapet qui empêche de voir que l’histoire continue de se dérouler avec la même ligne fondamentale et inchangée, sans arrêts brusques, comme lorsque au cinéma la pellicule se déchire et laisse place à un intervalle de lumière éblouissante. »

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Kessel et « sa » guerre d’Espagne, un documentaire de P. Jeudy

Dimanche dernier 14 février, la chaîne publique de télévision La 5 diffusait un documentaire de 52 minutes de Patrick Jeudy, Dix jours dans la guerre d’Espagne. Le propos était intéressant, il s’agissait de retracer le périple du grand reporter Joseph Kessel dans ce pays en guerre depuis deux ans. Il effectue ce voyage pour Paris Soir fin novembre-début octobre 1938, autrement dit quand la guerre a tourné à l’avantage des troupes franquistes et avant que ne se produisent les événements du début 1939 (la perte de la Catalogne et le coup d’Etat avorté du colonel Casado). Le périple de Joseph Kessel qui, selon le documentariste, a reçu « un pont d’or » de Pierre Lazareff pour ramener articles et photographies, dure dix jours, du Perthus à Madrid.

Joseph Kessel

 

Joseph Kessel et le photographe Jean Moral en route vers Madrid

Ce film, dont le rythme de montage des images se rapproche plus du montage publicitaire, une sorte de vertige cadencé accumulant des images connues et d’autres moins connues, nous montre comment Kessel n’a pas vu la guerre, partageant son temps entre les bars ouverts et les hôtels de luxe (il loge au Ritz à Madrid). Son souci semble se concentrer sur les transports. Il est difficile de louer une voiture pour circuler en Espagne…, pour aller de Barcelone à Valence, il faut prendre le bateau…  Il faut partir par la route juchés sur le plateau d’un mauvais camion pour rallier Madrid… Il s’agit donc plutôt d’une sorte de road movie sans images (c’est ce vide que comblent celles qu’accumule Patrick Jeudy).

Enfin, le manque de tabac (le champagne, lui, coule à flot) semble être obsessif pour ce gros fumeur des temps où fumer ne provoquait pas le cancer du poumon. Sur ce dernier point, on peut mettre en parallèle les réflexions de Georges Orwell, gros fumeur également, mais bien meilleur journaliste, qui, se trouvant sur le front d’Aragon dix-huit mois plus tôt, disait : « Dans la guerre de tranchées, cinq choses sont importantes : le bois à brûler, les vivres, le tabac, les bougies et l’ennemi. » (Hommage à la Catalogne, p. 34). Il ajoutait : «Le pire, c’était le manque de tabac. Dans les premiers temps on nous avait distribué un paquet de cigarettes par jour, ensuite ce ne fut plus que huit cigarettes par jour, puis cinq. » (p.76).

Une question se pose : pourquoi Pierre Lazareff décide-t-il d’envoyer un grand reporter en Espagne ? Parce que la concurrence le faisait, pourrait-on répondre.

Mais il y a un autre argument, que j’ai retrouvé dans un récent ouvrage publié par un jeune universitaire espagnol, Mario Martín Gijón[1]. Il y relate comment le journal que dirigeait Pierre Lazareff (Paris Soir, quotidien à grand tirage, Martín Gijón avance le chiffre de 1 M 800 000 exemplaires), censurait ou refusait de publier les articles de son correspondant à Madrid, Louis Delaprée, qu’il devait trouver trop favorables à la République et trop critique envers la politique de non-intervention. Le journaliste finit par se révolter devant cette censure et consigna dans ses notes personnelles cette phrase assassine : « Le massacre de cent enfants espagnols est moins intéressant que le soupir de Mm Simpson, pute royale »[2]. Il critiquait sans ambiguïté le déséquilibre entre cette censure et la complaisance accordée à la love story entre le roi Edouard VIII et la roturière Wallis Simpson. Louis Delaprée est mort dans un accident d’avion en décembre 1936 en tentant quitter Madrid assiégé pour rentrer à Paris.

Ces précisions sont absentes du film de Patrick Jeudy.

Enfin, je m’attarderai sur une remarque curieuse du documentariste, remarque formulée au cours d’un entretien accordé à Laurent Etre pour le journal L’Humanité du 11 février dernier : «  Personnellement, j’ai été très étonné que peu de monde ait consacré quelque chose à la guerre d’Espagne, au cours des dernières décennies. »

Cette remarque est étrange alors que lui-même rappelle que Patrick Rotman prépare un film sur les Brigades Internationales et que jamais on n’a cessé, en France en particulier, de revenir en images sur la guerre civile espagnole et ses conséquences. Naturellement le discours global de tous ces films était soit conventionnel (le topique d’une Espagne pauvre, arriérée, analphabète) soit partisan (une Espagne révolutionnaire, combattante, féministe, etc.),  mais ce sont des dizaines de courts, moyens ou longs métrages qui ont été consacrées à ce conflit. Et je fais grâce à Patrick Jeudy des usages répétés de cette guerre comme référent général de toutes les guerres récentes (Afghanistan, Syrie, etc.), ou des nombreux ouvrages écrits publiés, phénomènes que j’ai déjà évoqués dans des billets plus anciens. Ce qui est vrai, c’est que le fonds de films n’a jamais passé la barre de la programmation télévisée ou rarement. Et si nous devions nous référer aux nombreux films de fiction espagnols qui évoquent cette période et qui sont largement méconnus en France, la liste serait longue.

Du côté des films militants je vous invite à aller jeter un coup d’œil sur  deux sites Internet :

La société de production Créav-Productions a produit une bonne dizaine de films sur le thème de la guerre d’Espagne et ses conséquences, tous réalisés par Dominique Gauthier et Jean Ortiz. En octobre dernier, ils éditaient leur dernier film, Compañeras, dont la structure est faite de trois éléments, témoignages, images d’archives et narration historique confiée à un(e) spécialiste (il s’agit ici de Geneviève Dreyfus-Armand). Il s’agit de récits et témoignages de femmes espagnoles ayant participé à tous les combats, de la guerre civile à la mort de Franco, en passant par la résistance française[3].

Et pour finir, citons le fonds de films Cinéarchives (archives filmées du PCF) qui propose quelques films sur l’Espagne dignes d’intérêt.

[1] La resistencia española (1936-1950), Badajoz, Departamento de Publicaciones de la diputación de Badajoz, 2014, 552 p.

[2] Les articles écrits  (censurés et non-censurés) par Louis Delaprée ont été publiés après sa mort, en 1937, par Tisnée, sous le titre Mort en Espagne, et réédités en 2009 en Espagne par Raíces dans une édition de Martin Michom sous le titre Morir en Madrid.

[3] Dominique Gauthier & Jean Ortiz, Compañeras, DVD, Créav-Productions, 2015, 70 mn.

 

Le côté obscur de la force

L’émotion suscitée par les attentats de Paris est très forte en Espagne et à travers le monde. Quatre citoyens espagnols y ont laissé leur vie, au Bataclan et dans l’un des cafés-resaurants du XIème arrondissement, La belle équipe, dont le nom évoque  le film éponyme de Julien Duvivier de 1936, u film sur l’échec social en période de Front Populaire, film sombre et ambigu mais imprégné de l’esprit du groupe Octobre et de sa fraternité militante.

Sur ces attentats, une réflexion personnelle. Que manque-t-il donc à la France pour qu’elle se retrouve dans une situation aussi difficile, avec une extrême droite xénophobe puissante, un discours républicain sans contenu mais avec coups de menton d’un côté et, de l’autre, la force sanguinaire? Il y manque des emplois. Des militaires et des policiers, mais pas seulement. Rien dans les politiques menées depuis bientôt quarante ans n’est allé dans ce sens, bien au contraire. Il manque aussi un discours tribunitien, fédérateur de ceux d’en bas qui crée des solidarités dans des milieux vivant dans la précarité, des solidarités pour la conquête des droits et non pour leur disparition. Dans les années cinquante et soixante, au-delà de toute polémique secondaire, les organisations ouvrières, syndicats et partis, représentaient cette force, ce lien  puissant qui demandait aux « damnés de la terre » de ne pas baisser les bras. Aujourd’hui, tout ceci a disparu. Et la jeune classe moyenne, particulièrement visée par ces attentats, vient d’en faire cruellement les frais. Comme la jeune classe ouvrière de ce pays  en fait les frais depuis des décennies.

 

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11 septembre catalan

Le 11 septembre est un jour de célébrations en Catalogne. Comme toute date commémorative de nations sans Etats elle est celle d’une défaite, celle du dernier assaut des troupes au service de Philippe V, roi bourbon, contre une Barcelone rebelle et assiégée depuis plusierus mois, le 11 septembre 1714. Les troupes sont espagnoles et françaises, commandées par un de ces maîtres de guerre qui n’hésitaient pas à se mettre au service du mieux offrant, James Fitz-James Stuart.

L’enjeu de cette journée, c’est un enjeu électoral, celui des prochaines élections au Parlement catalan qui verront s’affronter une coalition indépendantiste (Junts pel si) à d’autres ensembles qui ont choisi d’autres thématiques que l’indépendance ou l’autonomie, thématiques sociales et économiques, à qui Artur Mas, leader du parti de centre droit indépendantiste, reproche de vouloir introduire la lutte des classes dans le débat électoral (la coalition Catalunya si qu’es  pot, qui rassemble communistes+écologistes+Podem -branche catalane de Podemos-) ou qui, assez minoritaires, sont représentés par les filiales locales des partis qui alternent au pouvoir en Espagne depuis quarante ans bientôt. Junts pel si rassemble autour de deux partis de centre droit et de centre gauche (Convergencia et Esquerra) un certain nombre d’associations dont la plus caractéristique et celle des municipalités qui se sont prononcées pour l’indépendance (AMI), association dans laquelle ne figurent pas   Tarragone,  Lérida ni une bonne partie de la banlieue de Barcelone ni la ville de Barcelone elle-même. Cette coalition est en passe, avec un peu plus de 40% des voix, de remporter ces élections en obtenant la majorité absolue des 135 sièges en jeu qui se font au scrutin proportionnel de circonscription qui donne un coup de pouce à la liste arrivée en tête.

Si la victoire revient aux indépendantistes, que se passera-t-il? Une sortie de l’Espagne par la loi, disent les partisans de Junts pel si. Un processus de « déconnexion » qui pourrait durer plusieurs mois et s’achèverait par une déclaration unilatérale d’indépendance (DUI). Les radicaux de la CUP veulent sa proclamation immédiate, Artur Mas estime qu’il ne faut pas se presser mais agir par la voie législative en restant très vague sur les modalités du processus.

Une curiosité: le numéro 1 de la liste de Junts pel si pour Gérone sera Lluis Llach, chanteur engagé des années 70/80, auteur d’une chanson-hymne de ces années-là, L’estaca.

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Erri de Luca, l’homme contre

Si vous flânez au milieu des rayons d’une librairie, comme je l’ai fait dans ma librairie préférée, tout près de chez moi, Le Préambule, vous trouverez un livre très mince, fin comme la plume de son auteur, Erri de Luca. Ce livre de 41 pages, édité par Gallimard, est intitulé La parole contraire (La parola contraria). Il y relate les ennuis que lui  fait la justice italienne depuis septembre 2013 pour avoir « par plusieurs actions procédant d’une intention délictueuse unique, incité publiquement à commettre un ou plusieurs délits et infractions aux dépens de la société LFT SAS et du chantier TAV LTF situé à La Maddalena di Chiomonte, zone d’intérêt stratégique national aux termes de l’article 19 de la loi n°183/112. »

Il lui est reproché en substance d’avoir accordé au Huffington Post (publication appartenant au groupe du journal Le Monde et disponible exclusivement sur la toile) un entretien dans lequel il apportait son soutien à ceux qui s’opposaient à la construction de la ligne TGV Lyon Turin et estimait que puisque les négociations avaient échoué « le sabotage est la seule alternative » en prenant la précaution de bien distinguer sabotage et terrorisme.

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Le délit est donc celui d »incitation au sabotage selon les plaignants: la société LFT SAS qui était chargée de la gestion de la construction de la ligne. Notons au passage que ce projet combattu par des défenseurs de nature italiens et français a reçu une subvention européenne de 813.781.900 euros dans un premier temps et l’Europe paiera près de 40% de son coût total (3, 4 milliards d’euros) dans des conditions toujours douteuses puisque la masse monétaire maniée est considérable -bien supérieure au prêt de 7 milliards d’euros que la Grèce se voit refuser depuis l’année dernière- et que le coût de l’ouvrage sera certainement dépassé. Les opposants qui le considèrent comme inutile ont été condamnés à de lourdes peines par la justice italienne pour leurs actions de blocage.  De Luca remarque qu’assez curieusement la publication qui a édité ses propos n’est pas poursuivie, une exception très rare dans les procès mettant en cause la presse ou le livre.

Erri de Luca revient sur le sens de l’accusation qui est portée contre lui: celle d’avoir incité au sabotage du chantier de la ligne. Il se demande comment un écrivain peut inciter ses lecteurs à un acte quelconque, malveillant ou pas, délictueux ou pas et, retournant cette réflexion vers sa propre jeunesse, dont on sait qu’elle fut baignée dans la violence des années de plomb, il se demande quelle lecture l’a incité, quand il avait 18 ans, à se ranger du côté de l’anarchisme. Et il cite cette lecture majeure, l’Hommage à la Catalogne de George Orwell. Encore une fois l’Espagne et sa dernière guerre civile est convoquée comme fondement de la sous-mémoire contemporaine. ce ne sont pas Les cimetières sous la lune de Bernanos, ni Pour qui sonne le glas d’Hemingway, ni L’Espoir de Malraux mais bien l’ouvrage d’Orwell qui relate le séjour que fit ce ce romancier-chroniqueur en 1937 à Barcelone et sur le front d’Aragon. Au fond la question est simple: quand une figure connue soutient un mouvement social qui existait et se manifestait avant qu’elle n’intervienne, doit-on considérer qu’elle en est à l’origine, qu’elle y contribue et que le sophisme Post hoc ergo propter hoc se vérifie à tout coup.

Nous voyons notre monde de la libre expression se rétrécir tous les jours un peu plus, il y a eu les actions policières contre le Comité invisible en France, mais aussi tout une multitude d’actes qui tendent à criminaliser l’opinion émise, à réduire au silence ou, dans le meilleur des cas, à stiglmatiser celui qui les tient. Il y a un mainstream de la pensée, il n’est pas de couleur uniforme, ni exclusivement étatique, mais il nous encercle et nous étouffe. Avec un certain humour, Erri de Luca se souvient que dans les stades de foot du nord de l’Italie quand l’équipe du FC Naples venait jouer les supporteurs de l’équipe qui reçevait criaient « Forza Vesuvio ». S’agissait-il d’une incitation caractérisée à l’éruption du volcan napolitain…. ou l’expression d’un racisme antisud aussi ancien que la Lombardie?

« L’accordéon des droits se resserre parfois jusqu’à rester sans souffle » écrit Erri de Luca. « Iostoconerri. »