Les Français ont parmi eux toujours des nations étranges…

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La citation tirée de l’Epitre  XLII de Clément Marot a de quoi surprendre mais pour qui connaît l’histoire du commerce et de la navigation comme l’histoire religieuse, il y a toujours eu des étrangers installés en nombre sur le sol français. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hispa_0007-4640_1914_num_16_3_1874

De façon remarquable depuis le Moyen-âge et surtout depuis Philippe le Bel qui leur accorda des privilèges de résidence.

Profitant des journées du Patrimoine (et d’un temps assez maussade), j’ai visité aujourd’hui, en bonne compagnie, l’Abbaye aux Hommes de la ville de Caen. Cette abbaye bénédictine fut fondée par Guillaume le Conquérant. Il fit bâtir deux abbayes en les installant à la périphérie de son château mais dans des directions diamétralement opposées : l’Abbaye aux Dames à l’Est et l’Abbaye aux Hommes à l’Ouest. Maintes fois remaniée et partiellement détruite (au XVIIIe siècle en particulier), elle était devenue lycée à l’époque napoléonienne, lycée devenu le Lycée Malherbe au cours du XIXe siècle. Le Lycée ayant émigré vers des locaux neufs en 1961, l’Abbaye est devenue l’Hôtel de Ville de Caen depuis 1965. Seule l’église St Etienne reste vouée au culte catholique.

Revenons à Clément Marot. Dans ce qui est appelé la Salle des Gardes de cet ensemble, j’ai pu voir une pierre portant une inscription intrigante (photo ci-dessus).

Si l’on en croit le texte de commentaire qui présent l’objet, il s’agit d’une « dalle de pierre de Caen taillée et gravée, provenant du mur du parc de l’Abbaye aux Hommes ». Elle porte une inscription gravée en espagnol et une date difficilement lisible: 1531 ou 1581. L’inscription est la suivante : « Antes muerto que mudado », autrement dit « Plutôt mourir que changer ». Je ne reviendrai pas sur les influences artistiques ou culturelles au sens large de l’Espagne dans ces régions  qui se trouvaient tout au long des lignes de navigation commerciale entre l’Espagne et la Flandre (le cas d’Harfleur en témoigne). On sait également qu’il y eut de nombreux clercs espagnols à l’Abbaye aux Hommes.

C’est la formule qui me plaît. Voici un espagnol, clerc ou artiste qui, dans un moment de « fougue hispanique », épanche sa colère en usant de son don pour la taille de pierre. Bravache, orgueilleuse, la formule détonne dans un ensemble qui devait encore appliquer les 73 règles de Saint Benoit dont la règle 6, Garder le silence :

1 Faisons ce que dit le Prophète : « J’ai mis un frein à ma bouche. J’ai gardé le silence. Je me suis fait petit et je n’ai même pas parlé de choses bonnes  » (Psaume 38, 2-3).

Notre espagnol a respecté la règle et, en silence, a revendiqué par écrit le droit de rester « debout dans ses bottes ». Cet homme me plaît. Il reste à déchiffrer les arabesques… qui présentent ces deux lettres de l’alphabet grec superposées : ϒ (upsilon), indiquant symboliquement les deux chemins de vie qui divergent, celui du vice et celui de la vertu, et λ (lambda), indiquant la non-personne, l’indifférenciation ou l’anonymat. Mais les deux superposées… je ne sais pas, peut-être une signature cryptée. Ou une étoile à six branches… gravée par un juif espagnol qui résiste à la conversion.

Topofilia

Pour penser notre temps, temps sans alternatives, voici ce que pouvait écrire José Agustín Goytisolo en 1975. Ce poème appartient à un recueil intitulé « Taller de arquitectura » et rend compte de la collaboration entre le poète et l’urbaniste barcelonais aujourd’hui passé de mode, Ricardo Bofill.

Nous verrons que ce poème, écrit quelques mois avant la mort de Franco, nous rappelle à la fois le formidable élan et le profond pessimisme  qui irriguaient les façons de penser le monde dans ces années de déclin des utopies. Je me suis amusé à le traduire, le plus platement possible, mais si vous voulez lire la version espagnole de ce poème, elle est hébergée sur le blog dont je vous donne l’adresse:

http://malagalab.blogspot.fr/

Voir aussi:

http://aycerda.wordpress.com/

ou :

http://mecagoeneleixample.blogspot.fr/

 

Manifeste du diable sur l’architecture et l’urbanisme

 

Telle est la question :

Les cycles se déroulent inexorablement

Et il semble que nous allons vivre une fois de plus des moments

Comme ceux de 1936, 1929, 1910, 1871, 629 ou 211 avant Jésus Christ

Que nous allons nous retrouver dans de semblables situations

Bien qu’à une hauteur différente de la courbe hélicoïdale

Une fois de plus l’équilibre se rompt

Le système éclate

Et l’argent fuit ou ne sert plus ou est thésaurisé

Pas assez  de matières, trop de fils de putes.

 

La société humaine est un ensemble qui n’existe que sur le papier

Dans la réalité

Ce n’est pas même un ensemble d’ensembles

Parce qu’alors que certains sont occupés par le confort de leur logement

Ou par leur téléviseur ou par la recherche

De leur vrai sexe,

D’autres avancent encore maladroitement

Poussés par les vents de l’histoire

Ils changent le monde

Veulent aussi se changer eux-mêmes

Sans savoir toutefois ni comment ni en quoi

Et d’autres, nombreux, souhaitent simplement

Manger, manger

Vivre un peu en se grattant sous le soleil

Alors qu’ils auraient voulu ne jamais être nés

Alors que la rage et la haine leur mordent les entrailles.

 

Le monde est devenu une boule minuscule

Peuplé de fourmis de différentes sortes

Tailles et préférences

Et personne n’est d’accord avec personne

Et les vieilles familles tremblent

Quand elles voient leurs enfants déguisés et s’agitant

Au rythme sauvage des tambours et de la drogue

Et sont essayés partout de nouvelles sortes

 De groupes de communes

Et tout le monde crie

Et tout le monde écrit

Mais personne ne fait rien.

Ainsi donc nous sommes une masse égoïste

D’individus de toutes les couleurs

Qui nous haïssons beaucoup

Ou qui nous aimons parfois d’un amour puissant

Mais chaque jour qui passe nous laisse encore plus seuls.

 

Que faire alors de cette société

De nos sociétés

Comment changer les modes de vie de l’individu et du groupe

Quant allons-nous ensevelir le cadavre de la famille

Qui empeste dans le salon ?

Il n’y a pas une unique fin du monde

Mais de petites fins de petits mondes

De minuscules civilisations

Et il est absurde de croiser les bras et d’attendre

Et aussi la région et le territoire et le pays

Et la planète

Contrôlant et prévoyant

Les changements qui devront inévitablement se produire

Pour que notre environnement soit en accord

Avec nos idées et nos échecs

Pour que rien ne soir plus discordant ni idiot comme aujourd’hui

Dans les temps futurs.

 

Les grandes industries qui ont rompu l’équilibre séculaire

Et ont dénaturé la trame des champs

Des routes et des fleuves

En convertissant en banlieues de l’immondice

Les grandes capitales

Devront devenir propres et être regroupées

Dans les grandes prairies et dans les bois

Et le transport des ouvriers qui s’y rendront

Devra être payé part leurs patrons

Tant qu’un état socialiste ne sera pas advenu

De même que le pollueur devra payer aussi  pour rendre

Claires les eaux et l’atmosphère.

 

Il faudra penser à démanteler

Le commerce et ses temples odieux

Et les transformer en garderies ou maisons closes

Car le petit commerce devra à nouveau être mêlé

Au logement et aux bureaux et aux ateliers

Pour en finir une fois pour toutes avec ce maudit zoning.

 

Ainsi certains hommes pourront ne pas faire de différence

Entre leur temps et leur temps de loisir

Et agir au gré des envies et désirs des autres

Pour atteindre cette béatitude.

 

Et puisque la révolution a besoin d’espaces

Amples et de grandes avenues

Il faudra créer des parcs et des places dans les centres

Des villes historiques

Prendre soin de leurs monuments et de leurs vieilles demeures

Sur lesquelles flotteront les drapeaux de l’avenir.

Nous devrons également rompre le cercle

De la ville concentrique

Il faut qu’elles croissent en suivant les lits des fleuves

Ou des gigantesques et naturelles artères interurbaines

Et se connectent aux petites villes  provinciales

Et aux villages

En un nouveau réseau au milieu des champs et des bois.

 

L’automobile sera interdite en ville

Et le métro et la bicyclette célébrés et glorifiés

Pour que nos rues puissent redevenir un jour

Des lieux de réunion et de vie partagée

Et non pas un gigantesque commerce grouillant de rats et de sacs d’ordures.

Chaque rue chaque quartier chaque village ou ville

Auront un nouveau visage lumineux et paisible

En accord avec les goûts ou les vices de leurs habitants.

 

Il faudra convertir en officines punitives ou en prisons du peuple

Pour les architectes et spéculateurs  qui les paient

Les grands blocs d’habitation d’aujourd’hui

Et qu’ils ont eux-mêmes conçus.

Et installer les maisons dans un environnement authentique

Celui qui était le leur auparavant

Mais plus  beau encore

Mieux préparé pour la grande fête.

 

 

Et surtout du vert

De grandes tapisseries vertes qui grimpent le long des façades

Et recouvrent els terrasses

Qui occultent la laideur des rues d’aujourd’hui

Avec des fontaines et des lumières et une musique inouïe.

 

 

Ainsi un jour il sera possible que

Tous les citoyens d’un monde en mouvement accéléré

Vers le changement et la mort

Puissent penser à leurs besoins

D’une façon plus authentique et précise

Et considèrent leur alimentation

Comme c’est aujourd’hui le privilège de quelques-uns

-sublimation du goût-

Et sachent que le vêtement les protège

Mais qu’il exprime aussi leur personnalité

Et que l’information les met en relation avec les autres humains

Tout en les éduquant

Que l’hygiène n’est pas seulement bien-être

Mais aussi équilibre du corps et de l’esprit

Et  devient érotisme

Et que la chambre est un abri personnel

Ou un terrier individuel

Mais que la ville est aussi une chambre immense

Comme le pays et comme la terre comme une grande scène

De désirs et de malheurs et de victoires.

Tout ceci est très difficile mais pas impossible

L’utopie n’existe que quand on la tente

Et qu’elle échoue

Et ici nous n’avons même pas entamé la mise en marche

De ce programme angélique

Manifeste du diable écrit à Paris en 1975

Sous le signe du Capricorne

Et dont nous ferons notre possible  pour le convertir en espaces

En arbres et en eau

En une chose vivante

Pour que le jour venu de la fin de cette saloperie

Quand les policiers et le bourreau sur scène

Pourront regarder leur ruine ou décadence

Et dire de nous que si nous constituons bien toute une culture

De tendres assassins

De voleurs et d’obscènes marchands de sang

Nous n’avons pas manqué du souffle de l’artiste

Nous n’avons pas été ennuyeux.

 

 

Lo hecho, hecho está

Tel est le titre d’un entretien accordé au quotidien El País -édition du 9 décembre- par José Luís Rodríguez Zapatero, qui fut chef du gouvernement espagnol (socialiste) entre 2004 et 2011.

Il y est question de la publication d’un livre sur la crise, publication dont la mise en vente était prévue pour cet automne mais qui sera retardée. Livre autocritique? Livre d’ « ajuste de cuentas » avec son propre parti? Ou livre plus théorique qui pourrait tourner autour de la formule selon laquelle l’Etat ne peut pas tout? Le mystère reste entier…

Mais cette expression qui sert de titre à cet article est des plus fatalistes. Pouvait-il agir autrement que d’imposer des mesures d’austérité que celles qu’il prit en 2010 après avoir nié pendant des mois la réalité de la crise? Georges Pompidou, dans Le nœud gordien, soulignait la difficulté de la politique: toute décision devenait irréversible et une erreur ne pouvait que difficilement être corrigée, tant le pouvoir laissait celui qui l’exerçait dans une solitude glaçante au moment de la décision. Curieusement, ce n’est pas du même genre de solitude dont se plaint Zapatero, il ne pense pas à celle qui accompagne l’exercice du pouvoir (obsession de tout président français), mais à celle qui correspond à l’après.

Pas de critique de ces fameuses premières coupes budgétaires de 2010, mais un plaidoyer- justification qui consiste à dire que s’il ne les avait pas prises, la situation aurait été bien plus grave. C’est ce qui pèse sur tout le discours et l’action politique, faire en sorte que toute décision devienne irréversible, avec pour seul argument cette figure du renvoi vers une uchronie plus sombre à laquelle sans elle, nous n’aurions pas échappé.

Cette formule laisse transparaître ce qui sépare le projet politique partisan de la volonté politique populaire. L’un considère que ce qui est fait est fait, l’autre aspire au retour vers des temps meilleurs. Il semble que cette contradiction, élevée au rang de perfection par les gouvernements fondés sur l’alternance des modérés, aggrave encore le fossé entre vouloir et pouvoir politique.

En aout 2011 nous signalions que la plus belle phrase politique du mois nous la devions à Alfredo P. Rubalcaba (« Me voy a tomar un café, que me duermo »), phrase prononcée en marge du débat parlementaire espagnol sur l’adoption de la Règle d’or.

En voici donc une autre. Les deux mises bout à bout donnent bien l’image de ce qu’est la politique en Espagne aujourd’hui:

Lo hecho, hecho está, me voy a tomar un café, que me duermo…

ou

Me voy a tomar un café, que me duermo, lo hecho, hecho está…

On appelle ça la politique TINA (there is no alternative) avec une petite touche de vie quotidienne (el café para todos) et de travail accompli. A ce discours répond le renvoi dos à dos des chefs de partis. Cette période n’est-elle pas comme du déjà vu en Espagne? L’ombre critique de la plume la plus féroce du XXème siècle, Paco Umbral, nous le rappelait en 1983:

http://elpais.com/diario/1983/04/24/sociedad/419983208_850215.html

Vive la crise!

Déambulez dans le Madrid populaire ou chic et vous en apprendrez beaucoup sur les effets de l’austérité. C’est ce que j’ai fait ces derniers jours.

Tout d’abord, nous le savons, l’être espagnol marche, il se promène, il processionne, il excursionne, c’est au centre même de son être. Nous sont familiers ces couples de vieilles dames qui, bien mises et bras-dessus, bras-dessous, arpentent les mêmes rues dans un sens puis dans l’autre, à des heures et quelquefois par un froid qui ne permettrait à aucun d’entre nous de mettre le nez dehors. L’invencible armada espagnole ce n’est pas celle des bateaux de papier de Philippe II mais bien celle de ces vieilles dames permanentées qui occupent l’espace et patrouillent entre les stations de métro Quintana et Ciudad Lineal.

Elles font irrésistiblement penser à cet écuyer que Lazarillo prend comme maître et qui en guise de repas arpente en long et large, matin comme après-midi,  les rues de Tolède.

Dans les rues du Madrid d’aujourd’hui les effets de la crise sont bien concrets.

Le premier est celui-ci: de nombreuses bouches de métro sont fermées par souci d’économie (ici celle de Ciudad Lineal à la hauteur d’Alcalá, 433).

Puis il y a les signes d’adaptation de la publicité de proximité (« Con nosotros, ahórrate la subida del IVA »). Et les offres que vous ne pourrez jamais refuser tant elles participent du don désintéressé plutôt que du commerce. Deux exemples relevés près de la station de métro Pueblo Nuevo:

Permis pas cher pour les jeunes:

Coupe « obole » pour tous (pardonnez le mauvais calembour):

Dans le quartier de Chueca, l’acrimonie est plus explicite, moins charitable, pointant d’un doigt vengeur l’ennemi des Espagnols, l’indignation est dans l’air:

Enfin, chez lez riches, la crise a des expressions paraboliques, cryptées, somme toute étranges, où l’interprétation peut permettre toutes sortes de conclusions.

Un seul exemple, glané au fil de mes ballades dans le très chic barrio de Salamanca, rue Claudio Coelho, tout près de la calle Serrano. Une Cendrillon dépitée ou le fantôme de la Comtesse aux pieds nus? On ne saura jamais.

Il faut dire que la crise est passée loin  d’Edith, adorable expat qui a choisi ce quartier pour y installer sa petite famille en 2008. Elle le disait fort joliement en juillet 2011:

« Si je devais tout reprendre à zéro ? Je crois que je ne changerais rien, le même appartement dans le même quartier (même avec les mêmes en manteaux de fourrure) »…

http://expatespagne.canalblog.com/archives/2011/07/27/21666534.html

A chacun sa crise.

Janus et la guerre civile

Après avoir consciencieusement lu le Carnet du Monde  de l’édition du 19 octobre (page 29) pour bien m’assurer que j’étais encore de ce monde-ci (un rituel propre à tous ceux qui, comme moi, lisent de plus en plus le journal  en diagonale et à partir de la dernière page),  je suis passé à  la lecture d’un article de plus haut calibre, page 27,  dont le titre pouvait être interprété de différentes manières : Une CLIO extravertie. Ne croyez pas qu’il s’agissait de nous parler des avancées méthodologiques de la science historique (pour ça, il fallait aller voir dans le Supplément Livres de ce même quotidien). Il s’agissait tout bonnement de nous présenter la dernière version de la CLIO, « incarnation de la nouvelle esthétique Renault ».

L’article correspond à une vieille tradition de la presse depuis que  la Nationale 7 et le Guide Michelin existent, un article critique, comme on trouve dans un journal digne de ce nom des articles de critique théâtrale, cinématographique, musicale, culinaire, tauromachique, hippique, sportive, et j’en passe. Et l’auto reste dans ce genre de production journalistique un objet féminin, nous verrons que cela a une certaine importance.

Dans ses toutes dernières lignes une expression pouvait être prise comme un signe d’humour de son rédacteur (Jean-Michel Normand) adressé aux lecteurs. Je cite :

« Avec cette Clio très aguicheuse, lancée quelques mois après une Peugeot 208 plus pondérée que la 207, le rituel bras de fer entre petite Renault et petite Peugeot se joue désormais à fronts renversés. »

« Galbes, museau effronté », cette version devient « appétissante » même si, malgré son train-avant « agile » et ses « suspensions raffermies », lorsqu’on visite un peu son « intimité », je veux dire son intérieur, on est un peu déçu, nous dit le chroniqueur, puisque « l’habitacle brille par son conformisme et la qualité moyenne des matériaux utilisés ». Le bon sens populaire du mâle acheteur est de retour, puisque « la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a » et qu’il faut « se méfier des apparences ».

Mais si je reviens à la dernière phrase de l’article, c’est pour souligner l’émergence dans le langage de la presse (ou dans celui de ceux qui s’y expriment, experts et spécialistes de tout poil) d’une expression épatante comme on le disait dans les années 50,  « à fronts renversés ». Si j’ai bien compris ce qui relève du front renversé entre la petite Renault et la petite Peugeot, c’est que la Clio, d’ordinaire sage est devenue « aguicheuse » alors que la Peugeot 208 est présentée comme « plus pondérée » que sa version 207. En gros, la fonction d’aguichage a changé de bord, les mouches ont changé d’âne, etc. C’est ça « le front renversé».

Il ne fait aucun doute que dans ce tricotage voluptueux des mille façons de séduire l’acheteur, la Peugeot porte des couettes, une jupe bleu marine plissée au-dessous du genou et la Clio une minijupe provocante et des appâts bien en évidence.

Mais je me suis demandé pourquoi « à front renversé ». La réponse est simple : il s’agit d’une expression à la mode. Employée à tort et à travers pour expliquer par métonymie commet tel objet ou tel fait est l’équivalent d’un autre pourvu qu’on en renverse les termes.

Voici un exemple de front renversé renversant qui nous ramène vers l’Espagne. La pensée historique a fait de la guerre civile 1936-1939 la répétition symbolique de toutes les guerres civiles, opposant la démocratie humaniste au démon despotique. Les récents commentaires sur la « Révolution arabe » dont on nous abreuve depuis deux ans ne se sont pas privés, peut-être par souci médiatique (créer des « éléments de langage »  utilisables par tous) de nous servir du front renversé à toutes les sauces.

Le 9 septembre dernier, dans  Les Echos, Dominique Moïsi publie un point de vue, La Syrie et le spectre de la guerre d’Espagne, dont je retiens une première phrase :

« Hier, de la même manière, mais à front renversé bien sûr, l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste soutenaient sans états d’âme les rebelles franquistes, tandis que les régimes démocratiques distillaient au compte-gouttes leur soutien aux républicains espagnols. »

Nombreux sont les commentateurs qui ont tenté de comparer la guerre en Lybie à la guerre d’Espagne, mais à front renversé, bien sûr. Là, c’est le tour de la Syrie… Pour Dominique Moïsi, Alep c’est Guernica, les islamistes, les anarchistes et communistes d’alors, et tout à l’avenant :

« Hier soutenir les républicains, c’est-à-dire aussi les anarchistes et les communistes, n’était-ce pas faire le « lit des rouges » au moment où risquait de s’étendre sur l’Europe l’ombre portée de l’URSS ? On sait jusqu’où cette logique conduisit l’Europe et le monde. Aujourd’hui les « fondamentalistes Islamistes » ne sont-ils pas l’équivalent de ce qu’étaient les « rouges » hier ? »

Pauvre Guerre d’Espagne, instrumentalisée par les uns et les autres, un jour peut-être il nous faudra citer Machado pour comparer des bagnoles, Picasso pour choisir entre le moulé à la louche et le pasteurisé,  pourvu qu’on prenne toujours la peine de renverser les fronts.

Et, à propos, en espagnol, comment dit-on  « à front renversé » ? Je ne sais pas. Une expression me revient cependant, que j’ai pris la précaution de vérifier sur Frikipedia :

http://www.frikipedia.es/friki/Caraculo

Renversant, non?

La Catalogne et l’Estat propi

Dans le conflit qui oppose le gouvernement espagnol et celui de la Catalogne, conflit dont le motif principal est la dette publique et la politique d’austérité que le premier tente d’imposer au second, le thème de l’indépendance revendiquée par cette riche région périphérique est revenu au premier plan.

On pourrait presque dire que c’est « de bonne guerre ». Chacun négocie avec les armes qu’il peut… Le refus d’un pacte fiscal fondé sur le principe d’un partage des recettes et des dépenses entre l’Etat central et les Communautés Autonomes, la demande d’un effort de réduction des dépenses publiques inégal (l’Etat en demande plus aux régions qu’il ne s’en impose à lui-même), le discrédit permanent des dépenses « pharaoniques » (terme en vogue en Espagne ces derniers temps) des régions et, pour finir, la tentation d’en finir avec ce système des régions autonomes en mettant à profit les effets de la crise, tout cela a exacerbé en Catalogne un sentiment antiespagnol sans précédent dans l’histoire de ce pays.

Voici quelques chiffres tirés d’El País, La dette publique espagnole représente 75,9% du PIB de l’Espagne, la dette publique de la Catalogne, 22% de son propre PIB. La dette de l’Administration centrale représente plus des deux tiers de la dette publique espagnole (617 milliards d’euros), celle des 17 régions autonomes, 14,2 du total (150 milliards d’euros). Comme la Catalogne est la région la plus riche d’Espagne ses 44 milliards dette publique sont ms en avant par le gouvernement pour en faire sa cible principale dans sa politique de « mise au pas » des Communautés Autonomes. Pourtant, selon ce même quotidien, l’augmentation en un an  de 9, 2% du rapport dette publique/PIB est imputable essentiellement à l’Etat central (8 points).

http://economia.elpais.com/economia/2012/09/14/actualidad/1347610875_109019.html

Alors, pourquoi tant de haine ? Parce que, comme me l’avait confié un ancien haut fonctionnaire de de l’Etat franquiste il y a quelques années : « Pendant la transition, nous avons commis deux erreurs : accepter la légalisation du Parti Communiste et accepter un modèle d’Etat fondé sur l’autonomie régionale. »

En quelque sorte la crise financière espagnole, dont je persiste à dire qu’elle n’est pas une crise de finances publiques mais bien une crise de la finance privée, d’un système bancaire traditionnellement spéculatif depuis pratiquement deux siècles et d’une chaîne de corruption bien huilée, cette crise a créé le bien connu « effet d’aubaine » dans la droite nostalgique qui pourrait se traduire ainsi : on va en profiter pour en finir avec l’autonomie des régions. Dans son discours de victoire au soir du 20 novembre 2011, Mariano Rajoy avait laissé percer cette intention en disant :

« Convocaré inmediatamente a todas las CCAA a una reflexión compartida sobre la forma de afrontar las exigencias de esta delicada situación ».

« Convoquer » a été ressenti comme le verbe de trop dans ce discours, mais on peut supposer que son choix avait été pesé.

Finalement, la réponse à ce centralisme défiant même la jurisprudence constitutionnelle bâtie durant plus de trente ans est arrivée il y a une dizaine de jours : une manifestation sans précédent des Catalans le jour de leur « Fête Nationale », le 11 septembre dernier. Cette  « Diada », comme il est coutume de l’appeler, a rassemblé beaucoup de monde (je donne la fourchette basse et la haute : 65 000 personnes selon le gouvernement, 1M 500 000 selon les organisateurs). Le plus caractéristique ce n’est pas l’écart énorme entre les deux chiffres mais plutôt la revendication dominante de cette journée, inédite à une telle échelle dans cette partie de l’Espagne : l’indépendance.

Depuis, le gouvernement catalan (de droite) surfe sur la vague et ne cesse de rappeler que l’indépendance est  l’ordre du jour, en effet le parti au pouvoir qui avait pendant des années tellement bien composer avec l’Etat Central qu’il fut de droite ou de gauche, promet des élections anticipées et s’engage à intégrer dans son propre programme la notion, difficile à traduire, celle d’Estat propi, qui évite de parler d’indépendance tout en en parlant très fort.

Voilà qui annonce un automne chaud chez nos voisins amateurs de sardanes, de suquet, d’empedrat et d’escalivada de pebrots i alberginyes.

Des salaires des profs, du prix de la baguette et de l’anglais académique

Les enseignements universitaires des Humanités vont mal. Nous le savons tous, nous le disons tous. Le signe vérifié depuis quelques années est la baisse régulière des inscriptions de nouveaux étudiants dans les filières des sciences humaines, des lettres et des langues.

Les raisons à cette désaffection sont multiples. Elles sont culturelles, nous vivons dans une société où  on est passé en deux décennies à d’autres critères de valeur ou de considération que le savoir. Un Docteur issu des enseignements de pointe de l’Université n’a, sur le marché du travail, aucune valeur marchande, sauf s’il correspond à des créneaux de plus en plus étroits des « fenêtres » de croissance (qui ne sont guère plus que des vasistas) . En général ils seront recrutés s’ils appartiennent au domaine des savoirs appliqués et encore. Mais s’ils sont issus de la recherche généraliste, de pointe, ils n’intéresseront personne. Enfin, on peut légitimement comprendre pourquoi un jeune bachelier va choisir plutôt des études liées au domaine de la banque, de la finance et du commerce plutôt que de se préparer à des études longues de huit ans pour n’avoir aucune perspective ou la perspective de devenir prof.

D’ailleurs, ce changement de critères ou de valeurs a justement rendu le métier de prof  non bankable. Les médias y sont pour beaucoup qui le présentent comme un métier dangereux, usant, méprisé par ceux qui, dans le cadre d’une éducation libre et gratuite, en bénéficient. Les quelques profs qui écrivent sur ce métier y ont ajouté de leur amertume, certains de leur nostalgie des temps passés  teintée à l’eau de rose. On vit dans un environnement où le métier qui consiste à transmettre n’a plus de sens, ce monde avance à vue.

Ajoutons aussi les raisons matérielles. Les politiques de ces dernières années -bas salaires, conditions de travail précaires, précarisation accrue des statuts, RPPG, allongement d’un an des perspectives d’études, création des Master d’Enseignement  sans aménagement de droits pour les détenteurs d’une Maîtrise ancien régime- y sont pour beaucoup. Pourquoi se lancer dans des études d’éco, de socio, de langues, de lettres classiques, d’histoire si c’est pour commencer à Bac+5 avec un salaire net de 1600 euros nets et espérer au bout de trente ans (à condition d’être fonctionnaire)  d’atteindre pour une courte période des niveaux de salaire tournant autour de 3000 euros nets?

Un exemple pour comprendre la dégradation continue des salaires des profs.  Dégradation dont sont victimes tous les salariés depuis une vingtaine d’années. La perte d’attractivité de ce métier est due pour l’essentiel aux bas salaires pratiqués. Supposons un  jeune agrégé qui commençait sa carrière de titulaire en 1975. Rétribué au deuxième échelon de son corps,  son premier salaire de titulaire (échelon 2) était de 4400 francs par mois nets (les fonctionnaires raisonnent toujours en net). La baguette de 200grs coûtait 80 centimes (de francs), le paquet de café moulu J. V. (100% Arabica) 2 francs 30, son  loyer pour un quatre pièces de 85 m2 dans une ville moyenne était de 580 francs charges comprises (à peu près 85 euros)… Aujourd’hui la baguette coûte dix fois plus cher, le café (JV 100%) aussi, les loyers aussi qui grimpent même jusqu’à x12, et les salaires ont été multipliés par combien, par 3, 3,5? Et je n’évoque ici que les villes moyennes.

L’autre aspect de cette désaffection est peut-être encore plus profondément préoccupant. La recherche fondamentale en matière d’humanités (deuxième anglicisme) ne fait plus recette. cette observation nous a valu ces derniers jours un long article de Michel Wieviorka, Directeur de la Maison des Sciences de l’Homme et sociologue français  reconnu mondialement. Publié par le journal Le Monde, son titre est alarmiste: « Sciences Sociales, le déclin français ».  S’appuyant sur des travaux de l’ de l’European Research Council (le Conseil européen pour la recherche), il affirme que les universités britanniques  » sont en position de force dès qu’il s’agit de financement européen de la recherche ». Sa critique est sévère:  » Tout cela participe d’un modèle de recherche dominé par la concurrence et le marché « .

Recherchant les causes de cette domination écrasante, il esquisse un bout de réponse en suggérant que dans cette compétition un élément fausse les règles du jeu, la question linguistique:

 » un candidat ne maîtrisant pas l’anglais ne peut pas concourir, et celui dont ce n’est pas la langue natale est traité sur le même plan que celui qui la maîtrise parfaitement, alors qu’il doit déployer des efforts particuliers pour participer à la compétition ».

Ceux qui sont engagés dans la recherche universitaire le savent: en sciences sociales, comme depuis longtemps dans les domaines scientifiques et bientôt dans tous les secteurs de la recherche universitaire, publier et communiquer en anglais sera la règle pour avoir une chance de prospérer, de trouver des financements, de trouver du travail.

Ses propositions sont d’ordre scientifique et institutionnel (penser global plutôt qu’hexagonal -sortir du nationalisme méthodologique-, réformer les statuts de chercheur et leurs conditions matérielles d’insertion) et linguistique. Sur ce dernier terrain la réponse est ambigüe, il évoque la nécessité d’une « formation linguistique » des chercheurs, confondant la formation linguistique et l’apprentissage des langues étrangères. Pour ne pas sembler capituler devant la prédominance de l’anglais, il ne dit pas formation à la maîtrise de l’anglais, langue véhiculaire de la recherche, mais il le pense.

Le constat est juste mais j’ai dans l’esprit que la bataille est perdue. Faisons comme d’autres universités et prenons exemple sur bon nombre d’Ecoles de Management ou de Commerce International françaises: enseignons en anglais dès la première année universitaire et laissons le petit peuple continuer à parler gallo-romain.

Il est remarquable que la principale qualité du chef du gouvernement français mise en avant est d’avoir été prof d’allemand. Il parle donc la langue de l’Empereur, ce qui, l’avaient souligné les médias au moment de sa nomination, était un avantage dans notre « dialogue permanent » avec l’Etat voisin et néanmoins ami. Les chercheurs universitaires maîtriseront donc un jour la langue de l’Empire. Mais ils ne seront peut-être plus chercheurs.

What a wonderful World….

http://www.youtube.com/watch?v=E2VCwBzGdPM

 

Avunculat

Derrière cet étrange vocable se dissimule une part secrète de toute vie…

Dans la grande querelle d’école qui opposa les évolutionnistes et les fonctionnalistes, puis les structuralistes, une question  restait posée autour de la question de la famille en tant que construction culturelle et formation sociale reconnue de façon universelle certes, mais avec des variations considérables.

L’intérêt pour la structure familiale considérée par l’église, mais pas seulement, comme le fondement de toute société, poussa les sociologues (entendons plutôt les anthropologues) à chercher des constantes en analysant les structures de parenté dans des sociétés réputées « primitives ». Alfred Reginald Radcliffe-Brown, anthropologue anglais, avait insisté moins sur les structures familiales établies par la filiation biologique que sur celles qui relevaient d’une essence plus culturelle, en particulier celles qui s’établissaient entre les oncles et les neveux quand les premiers étaient issus de la branche maternelle ou de la branche paternelle.

En lisant son ouvrage Structure et fonction dans la société primitive, et plus particulièrement le premier chapitre (écrit en 1924), “ Le frère de la mère en Afrique du Sud ”,  je me suis retrouvé engagé dans un processus d’identification surprenant quand, nous parlant des relations entretenues dans la famille proche chez lez Bantous d’Afrique du Sud ou les Hottentots Nama, il affirmait :

«  Le comportement d’un homme envers le frère de son père doit être du même type que le comportement qu’il a envers son propre père et il doit se conduire envers la sœur de sa mère suivant les mêmes modèles qu’envers sa mère. Les enfants du frère de son père ou ceux de la sœur de sa mère doivent être traités à peu près comme des frères et des sœurs. »

Je me demande toujours pourquoi aller chercher aussi loin ce que l’on a sous ses yeux. N’appartenant à aucune de ces deux ethnies, je vivais et je vis encore cette « extension » des conduites prototypiques de l’enfant envers ses parents génétiques aux frères et sœurs des parents, à l’égal de tous mes cousins, à l’intérieur d’un groupe familial dont l’expansion continue nous en fait perdre de vue les confins. L’objet n’est pas de rechercher ce que recherchèrent tous les anthropologues, la limite de la relation incestueuse à l’intérieur du clan familial, recherche des limites de l’interdit, mais bien de reconnaître une certaine légitimation de l’apport maternel dans la formation de l’EGO (le sujet considéré) à travers des figures tutélaires, culturellement positives,  celles des oncles, figures plus hétérogènes et plus ouvertes que celle du père à des apprentissages sociaux. Un vaste champ qui, au-delà de l’idée reçue de famille, crée le lien entre l‘individu et le tissu social. En 1984, dans les Cahiers d’Etudes Africaines, José Gomes da Silva montre, en élargissant les sphères d’observations à d’autres régions que l’Afrique (le Caucase et les Balkans), que les règles de filiation sont insuffisantes pour décrire ce lien entre l’un  et le multiple :

« On admet généralement que les règles de filiation explicitement énoncées constituent le moyen par lequel se trouve fixée l’identité sociale des individus Mais ces règles n’épuisent jamais la réalité sociale. »

José Carlos Gomes da Silva, « A qui ressemblent-ils ? » 

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/cea_0008-0055_1984_num_24_94_2218

En quelque sorte, la recherche constante d’une loi ou règle universelle régulatrice des rapports interindividuels se retrouve toujours devant une réalité qu’ un coup de dés ne pourra jamais abolir.

Je dédie cette page à Florencio De La Fuente Antón (1936-2012), de qui j’ai appris beaucoup, sur l’Espagne et le monde.

Comme il fut un passionné de vélo, une image qu’il aimait particulièrement, celle de ce mano a mano fameux entre Anquetil et Poulidor, livré sur les pentes du Puy de Dôme le 14 juillet 1964.

 

L’Espagne à la une?

La une du quotidien Libération « fait son miel » aujourd’hui de la crise espagnole (puisque la crise que nous connaissons, malgré son développement planétaire, est encore traitée nationalement par les médias).

¡Perdidos !, Tel est le titre qui barre cette une sur fond de drapeau espagnol. Les espagnols sont perdus, ils ont perdu cette guerre contre la finance, ils sont livrés pieds et poings liés à l’une des crises sociales les plus aigues que ce pays ait connues depuis les années cinquante. Ca vaut bien quatre pages de reportages avec deux articles de fond, quatre interviews d’espagnols « de a pie », modestes travailleurs ou retraités, une pensionnée, Luisa, un pompier, José Alberto, un comédien, Miguel et un patron de bar, Quique. Tous les quatre sont victimes directes de l’austérité en marche. Pourtant la dette publique espagnole reste inférieure à la dette française (80,9% du PIB contre 89, 3% pour la France). Qui est responsable de cette situation qui voit ce pays retrouver un taux de chômage qu’il avait connu au début des années 90 (24,4%) ? Les quatre interviewés accusent pêle-mêle politiciens corrompus, « chorizos » de tout acabit, fonctionnaires… L’Etat, les Régions, les Municipalités sont accusés d’avoir gaspillé les deniers publics pour privilégier leurs amis promoteurs et se servir au passage. Le sentiment qui se forme à la lecture de ces quatre entretiens ce n’est pas que les espagnols se sentent « perdidos », mais plutôt qu’ils se sentent « jodidos », foutus, oui, mais en colère.

Disons-le, ils ont raison, cependant… ils ont voté régulièrement pour l’un ou l’autre des partis dominants de ce pays, le PSOE ou le PP qui ont surfé allègrement sur toutes les bulles industrielles et financières depuis trente ans. La tentation de jeter le bébé (l’autonomie régionale, la démocratie) avec l’eau du bain (la corruption, les « affairistes ») est donc très forte. La cause, nous l’avons déjà dit, c’est la crise du crédit privé, un crédit développé sur des bases douteuses (taux variables, durée excédent trente ans) et des indices complices (l’Euribor, dont on commence à percevoir qu’ il a été manipulé par des banques européennes tout à fait respectables). Quand ça faisait tourner l’immobilier, chacun y trouvait son compte, quand les défauts de paiement ont pointé leur nez avec l’augmentation des taux du crédit (deuxième mandat Aznar, 2000-2004), c’est l’Etat qui a socialisé une partie de la dette (deuxième mandat Zapatero, 2008-2012) et ce sont les petits revenus qui vont payer la facture, alors que les opérations frauduleuses des banques, des sociétés de crédit et des promoteurs immobiliers resteront, sauf rare exception, impunies. Mais, à ce propos, l’Espagne n’est pas un cas isolé, comme elle ne l’est pas en matière de fraude fiscale puisque Le Monde indiquait hier soir que le manque à gagner pour l’Etat français était de 50 milliards annuels. Il s’élèverait à 81 milliards annuels pour l’Espagne, autrement dit, un montant largement supérieur aux sacrifices demandés aux espagnols (augmentation de 3 points de TVA, baisse des salaires et des pensions, réduction des allocations de chômage, etc.). La théorie libérale du trickle down (théorie dite « du ruissellement) est une escroquerie, car celle qui a toujours fonctionné est celle du trickle-up : appauvrir les pauvres rend les riches plus riches.  Le tout c’est de trouver une méthode « indolore », la taxe ou l’impôt proportionnels : TVA, CSG, etc.

Qu’elle est lointaine l’euphorie douteuse du journal l’Equipe quand l’Espagne gagnait la Coupe d’Europe des Nations, il y a moins d’un mois (voir Trastos, billet du 2 juillet).  Mais l’éditorial philo-franquiste de ce quotidien sportif montre bien la cible : haro sur les régions, principales fautives dans l’accumulation de la dette publique, elles sont le ver dans le fruit,  vive la nostalgie d’une Espagne « Una, Grande e Indivisible » que partage avec l’Equipe le président du gouvernement espagnol en exercice.

Le miel de la crise

Faire son miel de tout…  Voilà une belle expression qui nous dit que les humains, comme les abeilles, butinent sans cesse toutes sortes de fleurs pour alimenter la ruche. Nous savons qu’elle illustre métaphoriquement le besoin  de tirer profit de tout ce qui se présente, que les fleurs butinées soient  roses ou mandragores.

Un dictionnaire des expressions françaises présent sur le NET nous dit que le profit que tire celui qui fait son miel (du malheur des autres, par exemple) n’est pas forcément pécuniaire, « car il peut tout aussi bien être physique ou intellectuel.»

http://www.expressio.fr/expressions/faire-son-miel-de.php

La mode est aux crises… Le poète arc-en-ciel, chanteur de bluettes, wallon de Tourrines-la-Grosse, Julos Beaucarne, en piquait déjà une il y a trente ans, lui le futurologue juché sur son vélo volant :

« En tant que futurologue, je peux vous dire que nous sommes maintenant dans une multicrise : crise de l’emploi, crise de l’énergie, crise des matières premières, crise démographique, crise alimentaire, crise de la démocratie, crise de l’autorité, et moi-même je sens que j’vais piquer une crise (Hahahahahahahahahah !) »

Julos Beaucarne, Extrait de Le futurologue, album Le Vélo volant (1984).

La Société des hispanistes français, société savante qui regroupe tous les hispanologues de l’université française, organise tous les deux ans un Congrès au cours duquel, outre les séances nécessaires à la bonne marche de cette société (dont les statuts sont associatifs du type Loi 1901), elle propose des journées de réflexion sur une thématique précise. Il y a un an le thème abordé était le suivant : « Guerres dans le monde ibérique et ibéro-américain », le prochain qui se tiendra à Strasbourg les 7/9 juin 2013 porte un titre presque voisin : « Crises dans le monde ibérique et ibéro-américain ».

Disons que l’essentiel c’est que tout se passe  « dans le monde ibérique et ibéroaméricain », ce qui suppose que l’on ne restreigne pas au monde hispanique et hispanoaméricain mais qu’on ouvre les débats au monde lusophone. Guerres, crises, quelques-unes des plaies d’Egypte sont donc passées au crible, les eaux du fleuve changées en sang (la guerre) et la mort des troupeaux (la crise). Il en reste huit (les grenouilles, les moustiques, les mouches, les sauterelles, etc.), de quoi alimenter encore quelques congrès futurs.

Pour lire le texte de l’appel à communication détaillé:

http://www.hispanistes.org/reunions-et-rencontres/221-appel-a-communications-congres-de-la-shf-des-7-9-juin-2013-universite-de-strasbourg.html

 

Julos avait donc évoqué la crise il y a près de trente ans dans son disque prémonitoire : Le vélo volant. Et, excusez du peu, sans oublier la crise financière, traitée en termes savants, plus clair que Jean Marc Sylvestre et que tous les universitaires de France réunis. Cout’donc les Cours de clôture du marché à terme … :

http://www.deezer.com/fr/music/julos-beaucarne/le-velo-volant-47573

Voyager dans le site de Julos : http://julosland.skynetblogs.be/