Catalogne, une histoire millénaire?

Voici un ouvrage qui mériterait d’être lu par les indépendantistes catalans. Il s’agit d’un article d’Eduard Feliu (1938-2009), La culture juive en Catalogne médiévale, publié dans un ouvrage passé peut-être inaperçu aux yeux de tous ceux qui cherchent des racines historiques profondes et particulières à la catalanité, « Les Juifs méditerranéens au Moyen Age, culture et prosopographie »,  Danièle Iancu-Agou (dir.), Paris, Cerf, 2010, 248 p.

Feliu rappelle ce que fut une part de l’histoire de ce territoire en termes bien intéressants puisqu’il inverse le discours catalan dominant. Je vous en livre un très court extrait:

Bien qu’il soit impossible de dater le début de l’établissement des juifs dans les terres qui sont devenues la Catalogne, rien ne nous empêche de penser qu’il y avait déjà des juifs dans les temps les plus éloignés et, évidemment, bien avant qu’il y eût des Catalans conscients d’être des Catalans. En réalité, les juifs ne sont jamais arrivés en Catalogne, mais c’est la Catalogne, paradoxalement, qui est arrivée à eux, c’est-à-dire qu’elle s’est formée et consolidée dans un territoire où il y avait déjà des juifs depuis toujours, pour ainsi dire. Malgré la rareté des documents , la « nuit des temps » du haut Moyen-Age n’est pas si noire qu’elle qu’elle ne nous permette pas d’entrevoir la présence des juifs parmi la population chrétienne. [FELIU, p. 16]

D’une certaine façon, cette absence de « conscience d’être » nuance singulièrement le millénarisme nationaliste. Elle nuance en particulier le propos de la résolution présentée au vote du Parlement catalan le 27 octobre 2017 par la coalition séparatiste:

La nation catalane, sa langue et sa culture ont mille ans d’histoire. Au cours des siècles, la Catalogne s’est dotée et a bénéficié d’institutions particulières qui ont exercé leur auto-gouvernement en toute plénitude, la Généralité étant l’expression majeure des droits historiques de la Catalogne. [COROMINES et alii, 2017]

On peut consulter à ce propos le site de la revue en ligne National Geographic Espagne.

LA HAGGADAH DE BARCELONA  - CATALUNYA - Arte judío medieval Desde la llamada de Moisés, al cruce del mar rojo, el drama del...

La Haggadah de Barcelone

La normalidad

En feuilletant El Pais ce matin (14 octobre), j’ai lu un entretien accordé par le Président de l’association Omnium Cultural, Jordi Cuixart, qui a reçu la journaliste de ce quotidien dans la prison catalane de Lledoners. Il critique l’action de la justice espagnole, ou plus exactement, celle du juge d’instruction du Tribunal Suprême [Cour de cassation], en disant qu’il ne cesse d’intervenir dans « la normalité de la vie parlementaire ».

Les termes de « normalité » et de « normalisation » sont assez souvent présents dans le discours « souverainiste », c’est-à-dire indépendantiste. Mais cet emploi vient de plus loin et trouve son origine dans le texte même du discours catalaniste (qu’il ne faut pas confondre avec le discours indépendantiste ou séparatiste). Par exemple, la première loi linguistique portant sur l’usage et l’officialité du catalan de juillet 1983 porte le nom de « Loi de normalisation linguistique ».

Cette référence revient de façon systématique. Autre exemple, on la retrouve dans ce que rapporte El Confidencial en janvier 2018 quand il était question d’élire le président de la Généralité après les élections de décembre:

« En una entrevista en ‘Más de Uno’ de Onda Cero, Pascal considera que investir a Puigdemont « es normalizar » la situación porque « es lo que manifestaron en las urnas ». Eso sí, advierte que esta opción « no es una apuesta por la unilateralidad », algo que sí defiende la CUP, que ha exigido a Junts Per Catalunya y ERC materializar la república por cualquier vía para apoyar la investidura. »

Pour ceux qui ne connaîtraient pas Marta Pascal, c’était l’une des porte-parole du PdeCat, le parti de Puigdemont, elle est aussi membre de l’Omnium Cultural.

Ce discours de « normalité » est l’une des manifestations des opérations de triangulation auxquelles se livrent en permanence les indépendantistes. La normalité c’est le choix de rester dans la norme. Or la déclaration d’indépendance d’octobre 2017 et le coup de force engagé n’avaient rien à voir avec ce principe.

La triangulation est l’un des vices du discours politique. Et puisque, pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la question catalane, je m’intéresse à la question tchécoslovaque, je rappellerai que la politique de normalisation pour ce pays en 1968 a signifié la fin de l’espérance soulevé par le printemps de Prague et à terme, la dissolution de l’Etat tchécoslovaque.

Le droit de décider ou le droit de choisir

Dans la constitution espagnole (comme dans d’autres), un référendum est consultatif et non pas « vinculante » ( voirArt. 92), il doit être suivi du vote d’une loi organique (majorité absolue requise), et, dans le cas de la mise en route d’une réforme constitutionnelle, un vote à la  majorité des 3/5e est requis suivi d’une ratification par référendum. Par conséquent, demander à tous les espagnols s’ils veulent que la Catalogne se sépare de l’Espagne non seulement est légal mais parfaitement légitime. Ou alors on passe par dessus la loi et c’est un coup de force et on accorde de la légitimité aux uns et pas aux autres.
Enfin il n’est pas question du droit de choisir (comme celui de choisir son sexe, son genre ou je ne sais quoi), mais dans le langage des indépendantistes du droit de décider (un droit émanant de la sphère civile: droit de décider de sa propre mort, par ex.). Les doctrinaires du droit de décider catalans avaient argumenté pendant ces dernières années pour qu’il soit étendu aux questions d’ordre constitutionnel vs le droit à l’autodétermination, les Cahiers de civilisation de l’Espagne contemporaine  ont publié il y a un an deux ou trois articles  qui argumentent dans ce sens. Or Puigdemont a glissé depuis le 1-O du droit de décider au droit à l’autodétermination sans qu’on sache pourquoi sinon qu’il figure dans les traités internationaux et dont on sait qu’il est inapplicable dans les faits. Un vote référendaire unilatéral à la majorité simple est un peu court comme mode d’application au regard de ce que j’écris plus haut en matière de réforme constitutionnelle.
On ne peut décider de la disparition d’un Etat ou de la création d’un autre Etat par application d’un droit civil étendu et à la majorité simple, on le fait par consentement après délibération de toutes les parties concernées (les Espagnols sont concernés, que je sache).
Ceci est une conséquence de la manie moderne de faire des droits de la personne un droit absolu pour magnifier le choix de l’individu de se prendre pour ce qu’il veut.
En tout cas, l’acceptation d’un droit de choisir en matière d’Etat est l’antithèse du principe fédératif, plutôt proche de ce qu’en Espagne on a appelé au XIXe siècle « el cantonalismo », issu d’une conception du droit de choisir qui s’opposait au fédéralisme « pactista » de Pi i Margall. Pendant les brefs mois de la Ière république, le canton de Cartagena proclama donc son indépendance et demanda à adhérer aux Etats Unis pour sortir de son isolement (La Catalogne pourrait-elle finir par demander à être intégrée, par exemple, à l’Etat belge, Etat fortement décentralisé et au fédéralisme différentiel?). Tout ceci a fini comme il était coutume au XIXe siècle: déclaration de guerre à l’Espagne, bombardements, assaut final et arrestation des promoteurs du coup puis amnistie.
En France, le droit de décider ou, pire, le droit de choisir devrait en toute logique être accordé aux Hauts de Seine qui en ont marre de payer pour les autres, et qui demanderaient, ipso facto, l’annexion du XVIe arrondissement de Paris comme prolongement naturel de leur entité cohérente entité ou à la Savoie en fonction de critères historiques et fromagers. Et à la Normandie « enfin réunifiée » qui pourrait réclamer en vertu du choix d’Edouard le confesseur, le retour de la couronne anglaise dans le giron normand de Guillaume.
On pourrait aussi imaginer le droit de choisir des catalans rattachistes à rester en Espagne en se partageant le territoire catalan avec les autres (en suivant l’exemple de la Corée du Vietnam post colonial ou de Chypre) puisque rien n’est plus au-dessus du droit de choisir… On pourrait leur laisser la côte maritime et le sud, plus rattachistes que les comarques intérieures et du nord.
 
Les séquelles de tout ce mic-mac seront profondes et durables. Les promoteurs de cette fuite en avant « choisiste » ne se sont pas bien rendu compte qu’ils allaient balkaniser la Catalogne, les catalans, les familles, les esprits ou alors ce sont des apprentis sorciers. Ils on joué avec le feu et tout le monde va s’y brûler les doigts quelle que soit l’issue de la chose. Seul le capital y retrouvera ses petits (dividendes). Ils recommencent donc à ambigüiser sur la question de l’indépendance en essayant de laisser croire que c’est la censure par le tribunal constitutionnel  de quelques passages du statut réformé de la Catalogne en 2010 qui est la cause de tout. Ce qui a été censuré c’est pour l’essentiel la création d’un organe judiciaire supplémentaire alors qu’il existe déjà un TSJ, une allusion à la parité dans l’effort fiscal (autrement dit un démenti au principe de solidarité), une chouillette autour du critère préférentiel et non paritaire de l’usage et enseignement de la langue catalane et c’est à peu près tout. Pas de quoi en faire un fromage de Savoie ou alors on accepte le critère du café para todos, le droit de choisir comme critère universel inaliénable et supérieur et  dans ce cas tout est permis.
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Fous et aveugles

Tis the time’s plague when madmen lead the blind.

William Shakespeare, King Lear

Ce qui se passe en Catalogne depuis le 1er octobre 2017 est un coup de force. Comment donner un autre nom à ce « glissement » de légalité d’une constitution validée par une majorité écrasante d’espagnols et de catalans en 1978 dont la mise à l’épreuve quotidienne depuis quarante ans a montré combien elle pouvait accorder de libertés individuelles et collectives, de droits particuliers, de compétences locales à tous les espagnols (selon leur volonté et leur choix) vers une légalité nouvelle et particulière fondée sur un supposé élan millénaire (cette mystique millénariste imprègne les deux textes) d’une catalanité qui trouverait sa source dans l’histoire. Ce « roman » national  est le seul argument qui soutient tout l’édifice (la notion bien étrange de « droits historiques », en particulier) ?

On est sidéré par le texte de la résolution (en réalité deux textes, le premier signé le 10 octobre par l’alliance de circonstance JUNTS PEL SÍ  et un second élaboré le 27 qui met en place le « processus de constituante » et CUP votée par le Parlement de Catalogne à une majorité simple de deux voix (70 votes favorables dans une assemblée de 175 membres élus). Ce texte d’un autre âge nous présente l’Espagne comme un oppresseur alors que la société politique catalane aurait joué un rôle clé et exemplaire dans la mise en place et l’application de la Constitution de 1978 :

 

Des de l’aprovació de la Constitució espanyola de 1978, la politica catalana ha tingut un paper clau amb una actitud exemplar, lleial i democràtica envers Espanya, i amb un profund sentit de l’Estat .

Cette exagération rhétorique de l’attitude de la classe politique catalane tout au long des quarante dernières années est ridicule –en quoi fut-elle plus exemplaire que celle qui représentait toute la variété culturelle et sociale de l’Espagne de cette même époque ?- On se le demande, sinon souvenons-nous des jeux politiques nauséabonds que joua la maison-mère du parti de Carles Puigdemont (CiU devenu depuis le PDeC), accordant son soutien au PP ou au PSOE en tant que force d’appoint quand les circonstances le permettaient pour troquer quelques compétences supplémentaires contre le soutien de politiques le plus souvent antisociales dont furent victimes tous les Espagnols.

Une autre étrangeté imprègne ce texte. Il s’agit du « glissement », encore une fois de l’usage primitif du droit de décider au droit à l’autodétermination qui aurait été exercé le 1er octobre par 43% des catalans avec un vote favorable de 39% des inscrits. En effet, les juristes proches de la mouvance indépendantiste avaient constamment défendu l’usage du premier contre celui du second[1].

Il y en a d’autres, comme par exemple  celui qui consisterait à réexaminer, de façon unilatérale, les traités internationaux signés par l’Espagne afin de déterminer ceux qui pourraient être maintenus en l’état ou être subrogés (point 7). Ce réexamen aurait pour effet, non seulement d’obliger l’Etat espagnol à envisager leur mise à jour mais également les autres parties des traités internationaux (on pense particulièrement à celui qui lie l’Espagne à l’Union européenne) à reprendre les traités signé avec l’Espagne. En effet, il est évident que si l’UE acceptait l’extension du traité de 1986 à une Catalogne maîtresse de son sort, l’Espagne pourrait de facto demander son retrait de l’Union. Mais l’article 49 des traités prévoit que la procédure d’admission d’un nouvel Etat dans l’UE doit obtenir l’aval unanime du Conseil des Ministres, ce qui permettrait à l’Espagne (et à d’autres nations) de bloquer la demande d’adhésion de la Catalogne:

Tout Etat européen qui respecte les valeurs visées à l’article 1bis[2] et s’engage à les promouvoir peut demander, peut demander à devenir membre de l’Union. Le Parlement européen et les parlements nationaux sont informés de cette demande. L’Etat demandeur adresse sa demande au Conseil, lequel se prononce à l’unanimité après avoir consulté la Commission et après approbation du Parlement européen qui se prononce à la majorité des membres qui le composent. Les critères d’éligibilité approuvés par le Conseil européen sont pris en compte. Les conditions de l’admission et les adaptations que cette admission entraîne en ce qui concerne les traités sur lesquels est fondée l’Union, font l’objet d’un accord entre les Etats membres et l’Etat demandeur. Ledit accord est soumis à la ratification par tous les Etats contractants, conformément à leurs règles constitutionnelles respectives.

 

Naturellement, les huit pages de la proposition de résolution accordée entre les partis séparatistes le 10 octobre comprennent une sorte d’historique justificatif, comme si le choix de l’indépendance avait été fait devant l’attitude intransigeante de l’Etat espagnol, alors que l’alternative ne lui laissait en droit aucune marge. Il aurait fallu pour cela que le peuple espagnol (catalans compris) donne mandat au gouvernement central pour négocier d’égal à égal avec des institutions régionales et leur accorde ce que la constitution de 1978 ne prévoit pas : le droit à exercer son droit particulier à la sécession par la voie référendaire. Il aurait donc fallu un référendum en Espagne. Il ne respecterait pas l’article 139. 2 qui sanctionne toute autorité à limiter la libre circulation des citoyens, violerait l’Article 150.3 qui l’autorise à harmoniser les dispositions légales des autonomies dans l’intérêt général en créant un cas d’espèce particulier, ne respecterait pas l’article 152 de sa propre constitution qui donne, en vertu du principe de la séparation des pouvoirs, la compétence du contrôle de l’action des gouvernements autonomes au Tribunal constitutionnel, au Conseil d’Etat et à la Cour des Comptes. Il ne respecterait pas non plus l’article devenu célèbre, le 155.1 qui dit :

Si una Comunidad Autónoma no cumpliere las obligaciones que la Constitución u otras leyes le impongan, o actuare de forma que atente gravemente al interés general de España, el Gobierno, previo requerimiento al Presidente de la Comunidad Autónoma y, en el caso de no ser atendido, con la aprobación por mayoría absoluta del Senado, podrá adoptar las medidas necesarias para obligar a aquélla al cumplimiento forzoso de dichas obligaciones o para la protección del mencionado interés general.

Et, pour finir il violerait l’article 92 qui prévoit les conditions d’exercice du référendum qui doit être consultatif et non pas « vinculante » (ayant valeur de loi constitutionnelle) comme le proclament les séparatistes et s’adresse à tous les citoyens et non à une partie déterminée par le territoire, des critères historiques, culturels ou même ethniques:

  1. Las decisiones políticas de especial trascendencia podrán ser sometidas a referéndum consultivo de todos los ciudadanos.

  2. El referéndum será convocado por el Rey, mediante propuesta del Presidente del Gobierno, previamente autorizada por el Congreso de los Diputados.

  3. Una ley orgánica regulará las condiciones y el procedimiento de las distintas modalidades de referéndum previstas en esta Constitución.

On le voit, si l’Etat espagnol devait suivre les voies indiquées par la résolution catalane, il deviendrait lui-même passible de la sanction des autres pouvoirs pour non respect des textes fondateurs et de la sanction ultime qui serait celle du vote des Espagnols.

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Ainsi il ne reste comme justification ultime aux séparatistes que le droit du fait accompli, un acte qui fait revenir à la surface des choses la fameuse et énigmatique formule du sulfureux Carl Schmitt qui peut être traduite de deux manières : « Est souverain celui qui décide dans la situation exceptionnelle » ou « « Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle »[3]

On le voit bien, les deux pages de la résolution (qui s’adresse au peuple catalan et « aux peuples du monde ») viennent justifier l’existence d’une situation exceptionnelle et invoquent le droit  que s’accordent les institutions catalanes de décider de cette situation exceptionnelle, de décider dans cette situation, leur décision étant d’entamer un processus de séparation de l’Espagne et d’ouvrir un débat constituant du nouvel Etat. C’est donc bien un coup de force.

[1] On pourra lire à toutes fins utiles le doissier pulbié par les Cahiers de civilisation de l’Espagne contemporaine « Constitution et ‘Droit de décider’ en Catalogne »et, en particulier l’article de Mercè Corretja Torrens, « Le fondement démocratique du droit de décider des Catalans », Cahiers de civilisation espagnole contemporaine [En ligne], 17 | 2016, mis en ligne le 18 janvier 2017. URL : http://ccec.revues.org/6230 ; DOI : 10.4000/ccec.6230

[2] L’Union est fondée sur les valeurs de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d’égalité, de l’Etat de droit, ainsi que de respect des droits de l’homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités. Ces valeurs sont communes aux Etats membres dans une société caractérisée par le pluralisme, la non-discrimination, la tolérance, la justice, la solidarité et l’égalité entre les femmes et les hommes.

[3] « Souverän ist, wer über den Ausnahmezustand entscheidet », Théologie Politique, Paris, Gallimard, NRF, 1988, version de 1922, traduction de Jean-Louis Schlegel, p. 15.

¿Referéndum vinculante?

A l’occasion de la célébration de la Diada, fête nationale catalane, le 11 septembre dernier, le Président de la Généralité de Catalogne, Carles Puigdemont a évoqué la possibilité de convoquer, après celui de septembre 2015, un deuxième référendum pour l’indépendance à l’horizon 2017. Il s’agirait de proposer une nouvelle feuille de route vers l’indépendance qui passerait par ce référendum puis, si l’accord ne se fait pas sur sa légitimité, par des élections constituantes dans un an. Cette nouvelle feuille de route, selon ses propres paroles mettraient la Catalogne « en el tránsito entre la posautonomía y la preindependencia », c’est-à-dire dans les limbes d’une région-Etat sans statut. Naturellement, cette position « ni-ni » serait une étape de transition vers l’indépendance.

Carles Puigdemont sait bien que la réponse de l’Etat espagnol sera négative, ce que lui répondent déjà ses adversaires unitariens : la séparation de la Catalogne de l’Espagne ne peut pas être décidée de façon unilatérale par les seuls catalans mais par tous les espagnols et il n’est pas question d’organiser un tel référendum.

Aussi dit-il que si ce référendum n’est pas reconnu, il passera par la voie parlementaire. Il emploie un terme pour définir ce qu’est un référendum qui engage toutes les parties, celui de « referéndum vinculante ». Difficile à traduire mais on sait combien les référendums n’engagent que ceux qui veulent bien y croire. Leur multiplication et leur manque d’effet systématique (le dernier exemple est celui qui a agité l’Europe, le Brexit et les atermoiements du nouveau gouvernent britannique) pose une question essentielle, celle de la souveraineté, de son expression et de sa crise. Nous rappelions hier le jugement de Joseph Stiglitz à propos des européens : « Votan, pero dejan de tener derecho a determinar su futuro. Es muy malo para la democracia.”

Le référendum, on l’a compris est devenu en Europe un instrument de propagande électorale, rien d’autre et surtout pas l’expression souveraine des peuples. Les peuples votent et… rien ne se passe. Je ne résiste pas à l’envie de vous livrer ce petit billet (un grand merci à L.) qui se moque de l’instrumentalisation qu’en font les indépendantistes catalans, comme le firent en 2002 les indépendantistes basques du PNV.

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Se débrancher de l’Espagne?

J’ai lu dans un quotidien du soir que Mariano Rajoy ne croyait pas au réchauffement climatique. En France on l’aurait pris au sérieux et on l’aurait viré (des services météo). Il ne croit pas non plus, on peut le supposer, à la dérive des continents. Or, c’est bien cette dernière théorie qu’il va falloir qu’il vérifie après le vote le 9 novembre dernier par le Parlement catalan d’une résolution en neuf points proclamant la mise en route du processus de « déconnexion » de la Catalogne. L’article 2 de cette résolution évoque  » l’inici del procés de creació d’un estat català independent en forma de república » et le 7 demande à l’exécutif qui sera mis en place de mettre en route, une fois  adoptées,   « les mesures necessàries per a obrir aquest procés de desconnexió de l’Estat espanyol, d’una manera democràtica, massiva, sostinguda i pacífica que permeti l’apoderament de la ciutadania a tots els nivells i es basi en una participació oberta, activa i integradora. »

Le problème c’est qu’il n’y a toujours pas d’exécutif  puisque la coalition Junts pel si a besoin des 10 voix de la CUP (indépendantistes alternatifs). Or ces derniers refusent de voter l’investiture d’Artur Mas, bloquant ainsi le processus de désignation de « l’Honorable President ». Ce bras de fer entre indépendantistes laisse donc du temps aux uns et aux autres pour préparer la riposte. Elle sera fiscale et institutionnelle de la part de l’Etat central, sûrement politique en Catalogne même de la part des partis et groupes n’ayant pas voté la résolution (PP, C’s, PSC, Csep).

Il reste à retirer aussi, dans l’hypothèse d’une Catalogne indépendante, une épine dans le pied de l’indépendance: Barcelone. En effet, quand on consulte les résultats de l’élection du nouveau parlement catalan, élection du du 27 septembre, on enregistre un net recul de la coalition indépendantiste à Barcelone et alentours, or sur les 7, 5 millions d’habitants que compte la Catalogne, 70% d’entre eux vivent dans cette région (5,5 millions). C’est l’éternel problème de la sous-représentation des zones urbaines et de la sur-représentation des zones rurales qui laisse croire qu’une majorité de catalans est favorable à l’indépendance alors que la ville et la campagne ont voté l’une contre l’autre et que, dans les systèmes démocratiques qui imposent une dose majoritaire dans leur scrutin -autrement dit tous-, c’est toujours la campagne qui gagne et qui fait les majorités. Barcelone demandera-t-elle à son tour l’indépendance, se transformer en ville libre comme il en existait au Moyen-Age? Et former une guilde avec d’autres villes à fort statut (la prochaine métropole marseillaise, les villes franchisées du nord du Maroc, etc.). Certains le demandent :

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Elections régionales en Catalogne

Les élections parlementaires régionales se sont déroulées hier en Catalogne. Le résultat place clairement en tête la liste de coalition  Junts pel sí sans pour autant lui accorder de majorité au sein du parlement (elle obtient 62 élus, la majorité requise étant de 68). En réalité l’allaince entre le centre droit et le centre gauche indépendantiste fait moins bien que lors du dernier scrutin où chacune de ces deux sensibilités se présentait séparée (51 pour l’ex-CiU, 20 pour Esquerra Republicana).  Un recul de 9 sièges qui bénéficie principalement à la la liste CUP, indépendantistes radicaux, qui semblent récupérer les voix des indépendantistes de gauche qui ne voyaient pas d’un bon œil se mettre en place une sorte d’union nationale catalaniste (la CUP passe de 3 à 10 élus). Les autres partis perdent des sièges (le Parti  Socialiste en perd 3, le Parti Populaire, 8 et l’alliance Communistes+Verts+Podemos fait moins bien que les communistes tous seuls en 2012 (- 2 sièges). Ainsi donc pour gouverner la coalition Junts pel si aura besoin du soutien d’une autre formation. Rien ne dit que cette force d’appoint soit la CUP… Les négociations commenceront par un préalable: la Parlement constitué s’engagera-t-il sur une déclaration de rupture dès sa mise en place ou le processus de « déconnexion » sera-t-il graduel (6, 12 ou 18 mois)?. La CUP est favorable à un acte de secession unilatéral immédiat, Junts pel sí pour « débrancher » en douceur…  Un choix qui s’était déjà posé en 1934.

Le succès est donc là pour les indépendantistes mais il est mitigé. Il est cependant curieux que cette hégémonie du concept d’indépendance soit niée en Espagne. Même Le Monde s’est empressé ce matin reprendre les éléments de langage de la presse de centre droit espagnole et de l’Etat. Ces éléments consistent à dire que le plébiscite n’a pas eu le résultat escompté car avec 48% des voix et malgré la majorité acquise, l’indépendantisme est minoritaire en Catalogne.

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Raisonnement paradoxal qui fait fi à la fois de la loi électorale fondé sur une proportionnelle « corrigée » selon le principe de la loi D’Hondt et qui vaut aussi pour le parlement espagnol où la majorité absolue du PP (185/350) a été acquise avec 44,62% des voix. Dans ce cas-là on pourrait rétorquer que tous les parlements espagnols depuis 1978 ont été légitimes mais jamais ne l’ont été les politiques que portaient les majorités.

En politique, hélas, il peut se trouver que les erreurs ne soient pas rattrapables. L’intransigeance de la droite au pouvoir sur la question fiscale et, plus généralement, sur la question de la redistribution des compétences a joué un rôle dans le raidissement observé. La droite avait certainement intérêt à souffler sur les braises pour canaliser en Espagne un sentiment anti-catalan déjà très partagé.

Enfin, le résultat médiocre de la coalition Catalunya, sí es pot tient à une raison: qui ne prenait pas position dans le débat sur l’indépendance ou clairement position sur la question n’était pas visible. Le choix était pourtant varié depuis l’indépendantisme sécessionniste de la CUP, en passant par la déconnexion par étapes, le fédéralisme, le confédéralisme, l’Etat multinational, le statut d’associé, le maintien du status quo… Mais cette coalition a choisi, ainsi que le fait Podemos depuis toujours, d’esquiver la question. Au fil des jours cette position (ni sí, ni no) était devenue inaudible.

Enfin je note que les leaders politiques en Espagne se plient de plus en plus à des critères médiatiques contraignants pour choisir leurs figures visibles. Ce que j’appelle « l’effet belle gueule ». Le cas de la liste Ciutadans, qui est celle qui progresse le plus en voix et en sièges, liste anti-indépendantiste de droite, illustre ces nouveaux choix. cette liste doit son succès autant à sa politique qu’à sa figure de proue, Inés Arrimadas.

Enfin, comment ne pas vous faire partager le point de vue de l’un des plus fins analystes de la vie publique espagnole:

 

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Oui, pour compléter mon effort de relativisation du déterminisme d’Emmanuel Todd qui veut qu’être catalan  conduise à avoir une conduite xénophobe surtout quand il définit cette civilisation , comme celle de l’hereu, héritier unique. De là à en extrapoler un caractère national catalan… La civilisation de l’hériter unique ne vaut que lorsqu’il y a héritage, oui, comme vous le dite, dans la famille de petits propriétaires paysans un seul enfant  hérite du bien pour ne pas le morceler. Mais cette pratique n’était pas propre à la Catalogne, on la pratiquait aussi en Auvergne (voir les excellents travaux de Rose Duroux sur les Auvergnats en Castille) et en Normandie.  Par conséquent, cette question de la catalanité est plutôt liée à la forme de propriété agraire, puis industrielle et , presque toujours,  familiale, accumulant richesse et patrimoine, telle qu’elle s’est développée dans cette partie de l’Espagne, mais pas seulement.

Pour mémoire, ce poème de Jaime Gil de Biedma, Barcelona ja no es bona:

Oh mundo de mi infancia, cuya mitología
se asocia -bien lo veo-
con el capitalismo de empresa familiar!

Mais les pauvres…. qu’avaient-ils à transmettre?
refug

 

 

La Catalogne et l’Estat propi

Dans le conflit qui oppose le gouvernement espagnol et celui de la Catalogne, conflit dont le motif principal est la dette publique et la politique d’austérité que le premier tente d’imposer au second, le thème de l’indépendance revendiquée par cette riche région périphérique est revenu au premier plan.

On pourrait presque dire que c’est « de bonne guerre ». Chacun négocie avec les armes qu’il peut… Le refus d’un pacte fiscal fondé sur le principe d’un partage des recettes et des dépenses entre l’Etat central et les Communautés Autonomes, la demande d’un effort de réduction des dépenses publiques inégal (l’Etat en demande plus aux régions qu’il ne s’en impose à lui-même), le discrédit permanent des dépenses « pharaoniques » (terme en vogue en Espagne ces derniers temps) des régions et, pour finir, la tentation d’en finir avec ce système des régions autonomes en mettant à profit les effets de la crise, tout cela a exacerbé en Catalogne un sentiment antiespagnol sans précédent dans l’histoire de ce pays.

Voici quelques chiffres tirés d’El País, La dette publique espagnole représente 75,9% du PIB de l’Espagne, la dette publique de la Catalogne, 22% de son propre PIB. La dette de l’Administration centrale représente plus des deux tiers de la dette publique espagnole (617 milliards d’euros), celle des 17 régions autonomes, 14,2 du total (150 milliards d’euros). Comme la Catalogne est la région la plus riche d’Espagne ses 44 milliards dette publique sont ms en avant par le gouvernement pour en faire sa cible principale dans sa politique de « mise au pas » des Communautés Autonomes. Pourtant, selon ce même quotidien, l’augmentation en un an  de 9, 2% du rapport dette publique/PIB est imputable essentiellement à l’Etat central (8 points).

http://economia.elpais.com/economia/2012/09/14/actualidad/1347610875_109019.html

Alors, pourquoi tant de haine ? Parce que, comme me l’avait confié un ancien haut fonctionnaire de de l’Etat franquiste il y a quelques années : « Pendant la transition, nous avons commis deux erreurs : accepter la légalisation du Parti Communiste et accepter un modèle d’Etat fondé sur l’autonomie régionale. »

En quelque sorte la crise financière espagnole, dont je persiste à dire qu’elle n’est pas une crise de finances publiques mais bien une crise de la finance privée, d’un système bancaire traditionnellement spéculatif depuis pratiquement deux siècles et d’une chaîne de corruption bien huilée, cette crise a créé le bien connu « effet d’aubaine » dans la droite nostalgique qui pourrait se traduire ainsi : on va en profiter pour en finir avec l’autonomie des régions. Dans son discours de victoire au soir du 20 novembre 2011, Mariano Rajoy avait laissé percer cette intention en disant :

« Convocaré inmediatamente a todas las CCAA a una reflexión compartida sobre la forma de afrontar las exigencias de esta delicada situación ».

« Convoquer » a été ressenti comme le verbe de trop dans ce discours, mais on peut supposer que son choix avait été pesé.

Finalement, la réponse à ce centralisme défiant même la jurisprudence constitutionnelle bâtie durant plus de trente ans est arrivée il y a une dizaine de jours : une manifestation sans précédent des Catalans le jour de leur « Fête Nationale », le 11 septembre dernier. Cette  « Diada », comme il est coutume de l’appeler, a rassemblé beaucoup de monde (je donne la fourchette basse et la haute : 65 000 personnes selon le gouvernement, 1M 500 000 selon les organisateurs). Le plus caractéristique ce n’est pas l’écart énorme entre les deux chiffres mais plutôt la revendication dominante de cette journée, inédite à une telle échelle dans cette partie de l’Espagne : l’indépendance.

Depuis, le gouvernement catalan (de droite) surfe sur la vague et ne cesse de rappeler que l’indépendance est  l’ordre du jour, en effet le parti au pouvoir qui avait pendant des années tellement bien composer avec l’Etat Central qu’il fut de droite ou de gauche, promet des élections anticipées et s’engage à intégrer dans son propre programme la notion, difficile à traduire, celle d’Estat propi, qui évite de parler d’indépendance tout en en parlant très fort.

Voilà qui annonce un automne chaud chez nos voisins amateurs de sardanes, de suquet, d’empedrat et d’escalivada de pebrots i alberginyes.