Lapin de six semaines?

En zappant d’un journal télévisé à un autre, je suis tombé sur l’interview d’un électeur de François Fillon qui nous expliquait quelle avait été sa déception de voir son candidat éliminé dès le premier tour, son refus de voter MLP mais aussi ses doutes face au candidat Macron. Il disait qu’il lui faisait penser à « un lapin de six semaines ». L’expression est jolie, mais pas très gentille pour le candidat puisqu’elle le prend pour un simplet. Mais la force de l’expression  est devenue  d’autant plus implacable que ce soir j’ai regardé (pour changer des débats sans débat) un épisode de l’inénarrable série Barnaby, où il était question d’un concours de beauté … lapine qui se tenait dans le comté le plus criminalisé d’Angleterre (de trois à six meurtres chaque semaine depuis 1997) celui de Midsomer!

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Si Keynes pensait qu’un investissement spéculatif pouvait ressembler à un concours de beauté où les critères absolus (meilleur candidat, meilleur programme, meilleure campagne) ne jouent pas mais plutôt des critères plus subtils:  anticiper la décision finale en l’estimant la plus partagée, se conformer au savoir partagé jamais remis en doute, sans recul critique. Mais je reviendrai plus sérieusement sur cette élection plus tard (après le second tour) pour la mettre en regard de ce que l’Espagne a vécu l’année dernière, situation assez semblable mais assez différente aussi en matière de l’apparition de « nouvelles formes de l’agir politique. »

Peste brune et monarque républicain

Une fois de plus le néofascisme est présent au deuxième tour de l’élection présidentielle française. Une fois de plus près de 60% de l’électorat ayant formulé un choix au premier tour devra choisir entre un néofascisme qui, pèle-mêle, emprunte à la pensée maurassienne régionaliste, au discours colonial des années cinquante, à la relativisation des ruptures nées de la défaite de 1940, à la haine de l’étranger et une voix ambiguë, celle du laisser faire, celle de la divinisation de la richesse, celle qui veut corseter encore plus les droits liés au travail au bénéfice des droits liés au capital.

Le fait nouveau, c’est que, devant la puissance du mouvement social anti-austérité de ces derniers mois, le néofascisme français a ajouté à ses fondamentaux un volet social qui trouble le jeu car il fait écho à une réalité que la faiblesse des réponses libérales a aggravé.

L’impasse à laquelle ont conduit les politiques d’austérité sociale de ces années 10 est la principale cause de désintégration des catégories politiques qui prévalaient jusqu’alors. Il faudrait être aveugle pour ne pas le comprendre et cesser de se voiler la face en allant chercher des boucs émissaires un peu partout (les gauches anti-austéritaires étant les premières visées alors qu’elle ne sont qu’une conséquence de ces politiques). Cette vague d’appauvrissement des plus démunis a tout détruit sur son passage: la légitimité de l’Europe, la valeur des engagements des Etats, le sens même du suffrage… Ce trouble devient patent quand on voit combien les actes des uns et des autres nous montrent pathétiquement comment les libéraux ont réellement peur de l’inconsistance politique du candidat choisi par les libéraux. Il n’est pas un jour où le président sortant ne demande  de mettre un bulletin Macron dans l’urne sans définir la moindre ouverture vers un électorat populaire qui demande des garanties. Pour ce dernier, c’est une humiliation de plus: voter pour celui qui a promis une loi Travail XXL, qui ne s’intéresse aux pauvres que pour masquer le boulevard fiscal qu’il ouvre aux plus riches, a une vision corporative des syndicats .

Cet électorat populaire a le sentiment qu’on lui dit: « vote comme on te dit puis circule, il n’y a plus rien à voir ». Et que Macron ne bougera pas sur son programme social et fiscal pour, enfin, faire de la politique, malgré les appels des uns et des autres. Pourquoi ne bougera-t-il pas? Parce qu’il ne sait pas le faire. Cet étrange jeune homme ne connaît la politique qu’à travers ce que Hollande lui a appris et ce que ses conseillers en image semblent savoir: tenir un discours équivoque sur fond bleu pour séduire les gogos et ne faire que ce que lui demandent ses authentiques soutiens: les patrons et les financiers. Il n’a pas d’autre culture politique.

 

S’abstenir de s’abstenir?

Le Psoe est-il en état de mort clinique? La réunion de samedi dernier du Comité Fédéral (instance délibérative du parti) a sanctionné la gestion politique de Pedro Sánchez, qui,  tirant les conséquences, de ce vote, a remis sa démission. Un organe de gestion provisoire  composé de dix membres a été immédiatement mis en place pour préparer les nouvelles échéances dont la plus importante sera d’infirmer les votes antérieurs de cet organe dirigeant pour se prononcer en faveur d’une abstention pour une éventuelle nouvelle candidature du PP à l’investiture parlementaire.

Le quotidien El pais a publié une rafale d’articles et d’éditoriaux le dimanche 2 octobre qui attribuent les raisons de la crise à Pedro Sánchez, sans aucune ambiguïté et avec une certaine violence verbale qui étonne, sans évoquer un seul moment le fond des raisons de cette crise. Sa défense des votes antérieurs du Comité Fédéral pour refuser de laisser passer par l’abstention un gouvernement de droite a été sanctionnée mais sans être explicitement citée comme raison fondamentale de désaveu. Les détracteurs de Sánchez continuent tous à affirmer que leur choix reste celui du non à l’abstention. Mais, dans le même temps, ils continuent à soutenir qu’une alliance avec Podemos est inenvisageable et qu’une troisième élection serait une catastrophe. Leur obstination a refuser que leur parti se prononce pour ou contre cette abstention est paradoxal mais compréhensible: une majorité de militants y est opposée. La meilleure des preuves de ces grandes réticences on la trouve du côté du PSC (fédération socialiste catalane du Psoe) qui doit tenir congrès début novembre et affiche une position -presque- claire en affirmant son refus de l’abstention: «  La primera reflexión que se planteará es la abstención o el voto contrario a Rajoy. Creo que el PSC debe seguir diciendo que no.  » réaffirme avec prudence Nuria Marin , l’une de ses dirigeantes en employant un « creo que » qui en dit long sur le trouble interne du parti socialiste. Même plus nuancée, la position des socialistes basques est voisine.

Dans un mois, une nouvelle tentative de débat d’investiture doit avoir lieu, il faudra que le Psoe et ses nouveaux dirigeants (dont il est dit qu’ils ont agi en « tueurs » pour mettre Sánchez en minorité) trouvent les mots nécessaires pour justifier leur choix de s’abstenir lors du vote d’investiture si Rajoy se présente, tout en continuant à affirmer dans leur discours public  qu’ils ne le feront pas (« Los socialistas andaluces siguemos apoyando el no a Rajoy y el no a los independentistas » dit, par exemple, Juan Cornejo, n° 2 du Psoe d’Andalousie). Cette bataille gagnée à la hussarde pourrait se transformer en victoire à la Pyrrhus au moment où un congrès extraordinaire, désormais nécessaire, se tiendra. Javier Fernandez qui préside la direction provisoire mise en place samedi, avance avec prudence et a bien laisser entendre que s’abstenir ce n’est pas soutenir,  mais il aura beaucoup de peine à faire comprendre ce choix à ses militants.

Quoi qu’il en soit, le Psoe ne sortira pas indemne de cette crise majeure et rien ne dit que le processus d’éviction de Pedro Sánchez ne soit pas infirmé par la base, à l’image du conflit qui a opposé les militants du Labour à ses députés et qui s’est conclu par un vote de confiance massif au dirigeant contesté, il y a quelques jours.

Ces tensions ne sont pas nouvelles: il y a dix ans, déjà, …

 

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Psoe, le torchon brûle… la casa (cosa) está que arde

Rien ne va plus au sein du Psoe. Les deux mauvais résultats aux élections régionales en Galice et au Pays basque comme les résultats médiocres aux élections législatives ont plongé  ce parti dans une crise interne sans précédent. Elle n’est pas sans rappeler celle qui secoua les communistes espagnols au début des années 80, toutes proportions gardées et toutes choses égales par ailleurs. Elle a un trait commun, c’est qu’elle s’insère dans une crise mondiale de la social-démocratie comme celle qui toucha les communistes espagnols était liée à l’affaissement général de l’influence des quelques partis communistes encore sur pied et à la fin programmée du bloc soviétique.

Il s’agit donc d’une crise dont les raisons ne sont pas seulement espagnole mais bien mondiales qui voient émerger des forces plus radicales à la gauche des grands partis réformistes et des forces profondément conservatrices, nationalistes et xénophobes. Le plus souvent parce que les politiques menées par ces partis se définissant eux-mêmes comme »socio-démocrates » n’ont pas répondu aux demandes essentielles des peuples mais ont choisi d’appliquer avec quelques retouches et faux-semblants la même politique que les droites conservatrices. L’idée même qu’il n’y a pas d’alternative (la fameuse TINA de Margaret Thatcher) domine encore leur discours.

En Espagne, c’est un coup de force qui s’engage contre le secrétaire du Psoe, Pedro Sánchez. A l’origine de ce « pulso », les cadres élus du parti, quelques dirigeants historiques, autrement dit l’élite professionnelle socialiste. A la tête de cette fronde, des présidents de régions dont Susana Díaz, qui préside de la communauté autonome d’Andalousie grâce au soutien de Podemos, et qui ne cache pas depuis presque un an son souhait de prendre les rênes du parti. parallèlement, autour de Felipe González, dirigeant historique, se sont agglutinés quelques-uns des anciens dirigeants et anciens ministres (A. Pérez Rubalcaba, J. Bono) pour crier haro sur le baudet.

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La raison avancée est simple: on reproche au secrétaire général du Psoe que ses députés ne se soient pas abstenus début septembre dans le second débat d’investiture pour permettre à la droite de gouverner en minorité et éviter de nouvelles élections.

D’autres figures historiques sont plus prudentes et soutiennent Pedro Sánchez en affirmant que ce choix était celui du parti et qu’il n’a fait que respecter ce mandat. Tel est le cas de José Borrell qui reproche au passage « la division du travail » entre les prétendants au secrétariat général et les historiques. Les premiers n’évoquent jamais la question de l’abstention, se contentant de demander plus de démocratie dans le fonctionnement du parti. Ils laissent ce soin à Felipe González. Josep Borrell s’en prend directement à Susana Díaz, en soutenant que la dirigeante andalouse n’évoque jamais ce choix dans ses discours et invectives contre Pedro Sánchez par pur opportunisme, c’est ce qu’il affirmait à La Vanguardia ce matin:

 »  Cuando señala la necesidad de ir a la oposición porque con 85 diputados no se puede gobernar, no [dice] también que “nos tenemos que abstener”; no lo dijo “porque es impopular”.

En réalité tout ceci laisse voir un parti socialiste profondément divisé entre une droite conservatrice et très proche du centre droit espagnol et une gauche plus alternative qui espère qu’une alliance à gauche soit encore possible. Le bras de fer engagé a aussi pour enjeu d’empêcher sous quelque forme que ce soit le moindre rapprochement avec Podemos. C’est toujours Felipe Gonzalez qui est à la manœuvre. Au cours d’une réunion publique dans la banlieue de Madrid à la fin de la campagne de juin il avait qualifié Podemos de « populista, rupturista, una pseudo izquierda que quiere romper la solidaridad entre los españoles. » On voit bien que dans les trois critères négatifs choisis -qui peuvent mériter à eux-seuls une étude plus approfondie mais dans le calme des études de science politique et non pas comme arguments assénés dans des meetings électoraux- c’est le dernier qui pèse le plus lourd, car il ne s’agit pas de solidarité sociale ou économique mais bien d’unité territoriale.

Cómo freír huevos sin que salpiquen

Le Psoe va mal très mal. Les dissidents se considèrent comme victimes du manque de liberté d’expression et de démocratie à l’intérieur du parti. L’image est déplorable, bien sûr, mais elle est le reflet du danger d’implosion qui guette ce parti, confortablement installé depuis une quarantaine d’années dans le dense tissu de ce que Podemos appelle, concept sans grande pertinence mais qui reflète assez bien l’état des choses ressenti, « la casta ».

La dispute interne s’est amplifiée ces derniers temps autour de la convenance ou non pour ce parti de laisser le PP gouverner avec une majorité minoritaire au parlement. Elle est portée principalement par les Présidents de régions autonomes et par la vieille garde du parti, Gonzalez Márquez  et Pérez Rubalcaba en tête, deux anciens chefs de gouvernement socialiste.

Tout repose sur la demande du président de la région d’Estrémadure de la convocation d’une réunion du Comité Fédéral pour débattre « des conséquences d’éventuelles troisièmes élections législatives ». Bien évidemment, il ne s’agit pas pour ces opposants à Pedro Sánchez de demander aux 85 députés socialistes de s’abstenir lors d’un éventuel troisième tour d’investiture puisque la chose n’est jamais formulée, mais bien de monter une campagne publique d’isolement de la position apparemment intransigeante du secrétariat général actuel qui s’oppose, avec également certaines ambiguïtés dans le discours, à ce «blanc-seing » accordé au PP destiné à préserver une possibilité d’alternance pour la prochaine législature.

La dispute prend des allures de feuilleton télévisé, puisqu’elle se fait à coups de twitters, de formules émouvantes et passionnées mais elle ne traite jamais du contenu qui est pourtant simple : doit-on laisser le PP gouverner sans conditions ? doit-on confirmer l’idée déjà présente dans le pays que le programme du  PSOE ne rompra pas avec la politique d’austérité du gouvernement Rajoy ?

Dans un entretien accordé au quotidien El Mundo, à l’occasion de la campagne de promotion de son livre L’euro: Comment la monnaie unique menace l’avenir de l’Europe, Joseph Stiglitz élargit la question et la pose dans ces termes :

Una de las cosas que más le preocupa a la gente en una democracia es la economía. En Grecia, Portugal y España el 62% de los votantes dijeron que no querían austeridad; votaron por partidos anti-austeridad. Alemania y la Comisión Europea, sin embargo, dijeron lo siento, no tiene opción. Votan, pero dejan de tener derecho a determinar su futuro. Es muy malo para la democracia cuando la gente dice ‘creía que éramos una democracia y se les responde “no, nunca más en las cosas que importan porque abandonaste ese derecho”.

Rajoy está claramente equivocado. Cuando dice que su política funciona, se equivoca; ha sido un desastre. La austeridad casi nunca ha funcionado. No es una sorpresa. Su presidente celebra la recuperación porque la tasa de desempleo es sólo el 20%. Cualquiera fuera de España ve eso y piensa, deberías estar poniendo tu cabeza bajo tierra y con un desempleo juvenil del 50%. Sí, es malo para la economía no saber qué dirección va a tomar la política.

De ces sujets, il n’est pas question dans la querelle interne qui secoue le Psoe. Les dirigeants et cadres de ce parti sont surtout occupés à éviter de ne pas plumer leur poule aux œufs d’or et de casser le moins d’œufs qu’il soit possible pour faire une omelette à leur goût. Je donne donc un conseil aux socialistes, il y a toujours des trucs (ce que les cuisiniers appellent des tours de main) pour éviter la catastrophe, en voici un, à eux de s‘en inspirer… Cliquer ici.

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Fin de partie?

La partie n’est pas facile pour le Psoe. Le PP et Ciudadanos ont singé un accord e législature en 150 points. Oui, 150 « engagements » aussi divers que variés. C’est la grande tendance de cette année 2016, année électorale, que de proposer des programmes détaillés et ordonnés par chapitres et points, comme un texte de loi.

Les comptes ont donc été faits, cette alliance PP-Ciudadanos, qui est  symétrique (ou presque) de l’alliance Psoe-Ciudadanos du mois de janvier dernier s’ assure 170 voix à l’occasion du vote pour l’investiture,vote de confiance qui devrait intervenir  au cours des prochaines 48 heures. Il manquera 6 voix pour que la majorité soit acquise. Le Psoe espère encore que l’un des partis nationalistes périphériques s’agrégera à cette alliance de droite, mais rien n’est sûr. Les contextes locaux du PNV, mis en danger sur sa gauche et du PDC (la nouvelle appellation de l’ancien parti de Pujol, CiU) en situation de grande faiblesse dans la province de Barcelone ne le leur permettent plus. S’abstenir  finirait de leur enlever tout crédit.

Il reste donc la solution qui est prônée par les médias, la droite et une bonne partie des militants socialistes, celle que Felipe González appelait de tous ses vœux dès le mois de janvier: l’abstention socialiste. Elle permettrait à l’Espagne d’avoir un gouvernement, certes minoritaire, mais  surtout elle éloignerait la perspective d’une troisième votation. Le discours officiel du secrétariat général du Psoe consiste à réaffirmer sa volonté de voter contre l’investiture… au premier tour et, dans un soupir à peine audible, d’espérer que d’autres se chargeraient du sale boulot au second,  tour pour lequel seule la majorité relative est nécessaire. Les calculs ont été faits pour ce second tour: 11 abstentions suffiraient. Les blocs nationalistes ont annoncé qu’ils voteraient non, il se pourrait donc que, pour ne pas porter la responsabilité de la convocation de troisièmes élections, onze députés socialistes s’abstiennent.

Et Podemos fait savoir que l’option d’une alliance de gauche avec les socialistes reste toujours possible si ces derniers sont décidés à ne pas permettre que le PP et Ciudadanos puissent obtenir la confiance du parlement. Bluff ou besoin d’exister dans les médias?

Vaya chisme…

Une pensée pour le Calife de Cordoue, Julio Anguita qui, à 74 ans,  annonce sa retraite médiatique et nous dit, avec sagesse: « Cuando llegan los momentos decisivos mucha gente se asusta. » et ajoute, pour conclure: « Los que me sientan muy mal son los cínicos. Y hoy esos en España son legión. » Suivez son regard…

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Tomas Serrano

Qu’est-ce qui bloque en Espagne?

En ce début de mois d’août, l’Espagne semble s’acheminer vers de nouvelles élections législatives, faute de majorité mathématique et politique. Pourtant tout le système institutionnel était fait pour éviter ce surplace.  A l’aide d’une loi électorale faite sur mesure, une droite attrape-tout ( catholiques traditionalistes,  ultras nostalgiques du franquisme, centristes libéraux) alternait paisiblement au pouvoir avec un PSOE hégémonique à gauche, un PSOE depuis longtemps rendu aux thèses libérales et peu préoccupé par les questions sociales sauf quand ces dernières pouvaient servir à lui assurer une clientèle en période électorale.

Tout ceci sur fond de corruption permanente, prévarication, abus de biens sociaux, enrichissement personnel, des élus de cette droite bien pensante comme d’une bonne fraction de la gauche réformiste, des cadres syndicaux et de quelques élus d’Izquierda Unida.

Cette toile de fonds et l’impasse institutionnelle dans laquelle se trouve plongée l’Espagne suscite des commentaires qui alternent le pire et le moins mauvais.

Deux points de vue récents publiés, l’un au-delà des Pyrénées, l’autre, en-deçà, ont le mérite de montrer que l’analyse de ce moment politique espagnol est complexe et difficile.

L’un est celui d’un sociologue, Manuel Castells dont je ne vous livrerai pas ici la biographie complète, même s’il faut souligner que dans son jeune âge, il fut l’assistant d’Alain Touraine et enseigna la sociologie urbaine à l’Université de Nanterre jusqu’à son expulsion en 1968 avant de faire l’essentiel de sa carrière universitaire en Californie, à Berkeley. L’autre est celui d’un universitaire français, hispaniste, journaliste et documentariste, Jean Ortiz.

Pour ce dernier, l’idée centrale de notre temps (une idée qui joue sur les mots) est qu’il n’y a pas eu « rupture »  après la mort de Franco, mais bien « restauration » monarchique et une sorte de pacte pour que rien ne change (le fameux « atado y bien atado ») qui, en particulier, mettait sous l’étouffoir les revendications centrifuges  basques et catalanes. Comme Felipe Gonzalez, il accepte volontiers de considérer les régions centrifuges comme des nations : « Le Pays Basque, la Catalogne, la Galice, ne quémandent pas le statut de «nation» ; elles sont précisément des « nations ». J’ai conservé les guillemets que Jean Ortiz appose au du terme nation, ils montrent bien que cette question embarrasse. Pour González, concéder la qualité de nation, aux basques, catalans, etc., c’est un peu comme lâcher un peu de lest devant les caprices d’un enfant déraisonnable. Pour d’autres, en faisant croire que cette labellisation sera suffisante, alors qu’en même temps ils affirment que le modèle de la Transition a fait son temps, c’est éluder la question.

arton2439Pour Jean Ortiz, la supposée persistance de l’unité à tout prix est la raison prépondérante de l’actuelle paralysie du système. Il est bien évident que le fait que Podemos ait accepté de défendre l’idée d’une Espagne multinationale a heurté les points de vue centralistes, y compris  celui d’une partie des fédéralistes communistes. L’auteur de cet article semble incliner vers ce qu’il appelle  un « cadre progressiste fédéral » défini par une nouvelle constitution. Je ne reviendrai pas sur la question fédérale, sinon pour rappeler que le fédéralisme, quelle que soit sa forme, est fondamentalement unitaire. La question de la reconnaissance de l’existence d’une diversité de nations (basque, catalane, castillane, andalouse, galicienne, etc.) n’est pas non plus anodine, puisqu’elle suppose la reconnaissance d’une diversité de peuples –d’où émane la volonté générale-. Or le lien entre peuple souverain et nation est fondamental dans la mise en place d’un Etat national. Un Etat plurinational serait donc un Etat consociatif de peuples égaux en droits souverains. Cela n’a rien à voir avec la solution fédérale, plus holistique que différenciatrice.

Reste également sans réponse la question de la redistribution des compétences dans un Etat fédéral , comme celle de la place de la demande sociale dans les « paquets » de compétences redistribuées. Redistributions qui tiendront également compte de la pression de l’Europe, nouveau Léviathan qui menace en permanence l’Espagne de sanctions si son déficit public n’est pas réduit d’ici 2017 à 3,1% du PIB.

Ces pressions directes ont eu pour effet indirect le surplace électoral  de Podemos dont l’enracinement est essentiellement castillan et centraliste. La question périphérique appartient encore au domaine de l’impensé de Podemos et pourtant, nous y insistions déjà dans des billets antérieurs, ses résultats électoraux les meilleurs ont été obtenus là où Podemos était minoritaire et en coalition avec des mouvements sociaux issus des  mouvements anti-austérité de la décennie antérieure c’est-à-dire dans les régions les plus avancées en matière de demande identitaire.

castellsPour sa part, Manuel Castells livre une analyse critique du relatif échec de Podemos. Il défend la ligne originaire du mouvement, qui se voulait loin de la « politique traditionnelle » et de ses partis « ankylosés » et « souvent corrompus ».

Le sociologue relève des erreurs tactiques également, qui pour l’essentiel, sont des erreurs de « discours » puisque, jusqu’à preuve du contraire, Podemos est avant tout un parti idéologique, tribunitien, pas un parti d’action qui s’appuie sur les actions concrètes du mouvement social, menées par les associations et les syndicats, sans en être réellement partie-prenante. Le sociologue met ces erreurs de discours sur le compte de la jeunesse du mouvement et sur celui de son inexpérience, sa « maladie infantile » (ínfulas juveniles) .

Il critique les propos tenus par Pablo Iglesias au cours de la campagne électorale, sans doute pour tenter de séduire une partie de l’électorat socialiste, dans lesquels il avançait l’idée que Podemos incarnait la social-démocratie moderne, et que le meilleur chef de gouvernent des années passées avait été Rodríguez Zapatero. Manuel Castells, sans aller plus loin, souligne la naïveté tactique de ces propos alors que la social-démocratie prend l’eau partout en Europe puisqu’elle apparaît comme l’un des promoteurs des politiques d’austérité et de l’obéissance aux  impératifs des marchés.

Il pense que rien n’a changé stratégiquement et qu’avant de songer gouverner, Podemos doit encore gagner la bataille de l’hégémonie, non pas à gauche mais dans la société espagnole et  non pas « en s’adaptant à ce qui existe » mais « en ouvrant les esprits à ce qui pourrait exister ». Sa conclusion est sans appel : Podemos doit renoncer à une politique d’alliances conventionnelles pour retourner vers le discours primitif sous peine de désintégration : « El futur de Podem està inscrit en el seu passat com a expressió política autònoma del moviment social. » Il retrouve ici l’avertissement lancé par Ernest Laclau aux usagers de sa pensée : Les signifiants du discours dans la recherche de l’hégémonie doivent être des signifiants « vides » et non pas « équivoques » (Laclau, La guerre des identités, Paris, La découverte, p. 93). C’est-à-dire qu’ils doivent dépasser la segmentation (dire à chacun ce qu’il attend) pour devenir un discours sans contraire possible ni différences, un discours « contre ».

La question reste la même : qu’est-ce que l’hégémonie ? Un terme militaire et donc une figure de commandement, ἡγεμονία? On peut supposer que Manuel Castells et les dirigeants de Podemos ne songent en fait qu’à la conquête de l’hégémonie culturelle. Il faut gagner les esprits par tous les moyens contre la pensée dominante sous toutes se formes. Il s’agit d’un travail de longue haleine qui n’a rien de commun avec la lutte politique à l’intérieur des institutions. Dans cet esprit, seule la conviction culturelle des masses (« de la société civile ») peut conduire à un dépassement des données politiques dominantes. Une vision du changement à perte de vue, comme une promesse philosophique qui emprunte son relativisme à Antonio Gramsci, bien sûr, mais aussi à Lao Tseu : « Il n’y a point de chemin vers le bonheur. Le bonheur c’est le chemin.  Le but n’est pas seulement le but, mais le chemin qui y conduit. »

Qui s’engagera dans un tel combat qui est plus proche de la mission évangélique que de la lutte politique (combinaison immorale de forces mesurées et antagonistes) ou sociale (lutte pour le partage des richesses) ?

Un gouvernement aux tirs au but?

Si on observe le résultat des élections du 26 juin, on peut noter qu’encore une fois aucune majorité ne s’est formée. Le Parti populaire sera, selon  la règle, le parti appelé à tenter de former un gouvernement, autrement dit de présenter un projet et un programme de législature devant le Parlement.

S’il obtient la majorité absolue (176 sur 350) à au premier vote, il y aura un gouvernement de droite. S’il ne l’obtient pas, dans un délai assez court de huit jours, un vote à la majorité simple sera suffisant et il y aura aussi un gouvernement de droite.

Autrement dit, nous verrons dans un premier temps s’engager des tractations pour former une coalition majoritaire ou proche de la majorité requise et, dans un deuxième temps, des tractations pour obtenir l’abstention « bienveillante »de certains groupes . Avec 137 élus le Parti populaire est sorti renforcé de ce scrutin, il peut donc négocier le vote participatif actif de certains élus régionalistes et, peut-être, trouver une base d’accord pour signer un pacte de gouvernement avec Ciudadanos dont le score s’est effrité. Il peut aussi, ce qu’il a fait avec constance, demander aux socialistes, qui ont perdu 5 sièges, de former une grande coalition, que ces derniers refuseront pour ne pas perdre définitivement leur rôle d’alternative à la droite et de signer ainsi leur arrêt de mort politique.  Quelle que soit l’hypothèse, il y aura un gouvernement de droite.

Un a alliance à gauche est difficilement envisageable, car elle aurait besoin du soutien des indépendantistes et nationalistes catalans qui ne manqueraient pas de poser la question du droit à l’autodétermination auquel le Psoe est farouchement opposé. Il y aura donc un gouvernement de droite.

Le quotidien El Mundo propose un petit jeu interactif qui permet de former et modifier toutes les combinaisons possibles. Un jeu de société simple et divertissant.

PP 7.906.185 33,03% 137
PSOE 5.424.709 22,66% 85
PODEMOS-IU-EQUO 3.201.170 13,37% 45
C’s 3.123.769 13,05% 32
ECP 848.526 3,55% 12
PODEMOS-COMPROMÍS-EUPV 655.895 2,74% 9
ERC-CATSÍ 629.294 2,63% 9
CDC 481.839 2,01% 8
PODEMOS-EN MAREA-ANOVA-EU 344.143 1,44% 5
EAJ-PNV 286.215 1,20% 5
EH Bildu 184.092 0,77% 2
CCa-PNC 78.080 0,33% 1

L’échec d’Unidos podemos

Après les élections législatives, le temps de l’analyse autocritique a commencé. Les deux perdants de ce scrutin sont sans conteste Ciudadanos et Unidos podemos. Les pertes du PSOE (qui passe de 90 à 85 sièges, son résultat le plus médiocre depuis 1977) sont relatives puisque ce parti a su éviter le sorpasso, autrement dit de se voir reléguer en troisième position.   Son résultat en pourcentage est à peine supérieur à la coalition de gauche (22,6% et 21,1% respectivement) puisque un seul  petit point les sépare, ce qui confirme que le réformisme social-libéral est en crise profonde.

Ciudadanos a souffert du vote utile des électeurs de droite et de son alliance de circonstances des premières élections. Comment Ciudadanos pourrait-il engager un processus de soutien au PP dans de telles conditions, à moins de passer pour la future éternelle « force d’appoint » à laquelle tous les centrismes ont été condamnés en Europe depuis des lustres?

L’échec de l’alliance Podemos+Izquierda unida est plus complexe à analyser. Nous avions déjà dit que Podemos, fidèle à son habitude, celle du traitement opportuniste et mécanique du vote, avait senti que le million de voix obtenu en décembre par la gauche pouvait lui permettre de se situer à un niveau de voix  l’autorisant, en attirant des électeurs du centre (gauche et droit), à passer devant le PSOE.

Mais la politique n’est pas un jeu de société. La revendication d’une paternité social-démocrate, les appels à la défense de la patrie (concept encore fraîchement connoté par l’usage qu’ne faisait le franquisme, encore vif dans les mémoires) visaient à rassembler cet électorat modéré, indécis, dont la caractéristique majeure est de voter selon un réflexe de peur, peur de l’avenir, peur du changement, peur de perdre. Des peurs irrationnelles, bien sûr, mais qui ont toujours un effet sur les décisions de vote. Par ailleurs, le million d’électeurs d’Izquierda Unida, a, semble-t-il, peu apprécié ces grands écarts constants du disocurs « podemita », les résultats à Madrid et dans les Asturies le confirment.

Et prendre pour modèle programmatique les catalogues d’IKEA n’a pas été d’un meilleur effet, signe ambigu de cynisme politique et d’humour petit-bourgeois. D’autant que les produits IKEA ne sont pas vraiment fiables, semble-t-il.

Il est à craindre que Podemos, dans son incapacité à mener une authentique autocritique qui ne soit pas que cosmétique, revienne à ses vieilles lunes populistes à la Laclau, celle d’une mouvement « ni de gauche, ni de droite », ainsi qu ‘Iglesias l’affirmait il y a à peine deux ans:

« Soy de izquierdas, pero el debate político izquierda-derecha es de trileros ». On se demande finalement qui a joué au bonneteau dans cette affaire.

 

Crecepelo Podemos

 

La politique en langue des signes

Sandrine Morel, dont la perception de la vie espagnole est toujours très juste, commente ainsi dans le Monde d’aujourd’hui les variations de look de Pablo Iglesias et, en particulier, le fait que désormais il porte une cravate de temps à autre:

« Sa nouvelle apparence préfigure-t-elle sa transformation en un« réformiste de merde », comme il imagine qu’on le qualifiera s’il arrive au pouvoir, dans le documentaire de Fernando Leon Politica, Manual de instrucciones, sorti sur les écrans espagnols le 3 juin ? Lui qui avait renoncé à son piercing pour se présenter aux élections, finira-t-il par couper sa queue-de-cheval ? »

Question essentielle… diraient les cyniques. Mais pas aussi insignifiante qu’on pourrait le penser. Regardons l’histoire et le passé d’un autre réformiste… Felipe González:

En 1974 avec Alfonso Guerra et Enrique Múgica:

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En 1977 au cours d’un meeting électoral:

Felipe Gonzalez levanta el puño en un mitin electoral en 1977, en el estadio de f¿tbol General Moscardo de Usera, en Madrid.

En 1995, avec George H.W. Bush:

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Difficile de rester le même et de devenir un autre…  Tout ceci est l’illustration d’une vérité biologique: nous changeons de corps tous les quinze ans. Peut-être même d’âme.

On peut aussi penser que ces signes correspondent à une deuxième étape du sorpasso, celle du discours attrape-tout, discours pour gagner. Ou l’effet euphorisant des sondages.  Ou parce qu’ autant l’habit fait le moine, autant le moine fait l’habit…

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