Taqiyya et niyya, un article de Youssef El Alaoui

¿De Christo con el alma mora, o de Mahoma con el bautismo de Christo ? Morisques et dissimulation : entre taqiyya et niyya.

Tel est le titre de ce bel article publié ce mois-ci dans Les Cahiers de Framespa par le chercheur Youssef El Alaloui, maître de conférences à l’Université de Rouen Normandie .

Résumé:

Les morisques furent souvent accusés de pratiquer en secret la religion musulmane en application d’un précepte coranique (Coran XVI, 106) ; il s’agit de la taqiyya ou dissimulation. Largement divulgué par Louis Cardaillac (1977), ce concept a été utilisé sans discernement par de nombreux chercheurs, aboutissant à une impasse en refusant aux morisques, suspectés d’insincérité, toute possibilité de s’intégrer ou de s’assimiler à la société vieille-chrétienne. L’auteur se propose de faire le point sur les travaux récents sur la question et de les illustrer avec l’analyse du problème dans certains ouvrages de réfutation de l’islam, notamment des catéchismes, dans le cadre de leur évangélisation.

NMS partie 1

Notes sur les nouvelles formes de l’agir politique, France/Espagne

Podemos, Ciudadanos, La France insoumise, La République en marche: nouveaux partis, nouveaux mouvements sociaux ou artefacts parlementaires?

Serge Buj

Les élections législatives espagnoles du 26 juin et du 20 décembre 2015 comme l’élection présidentielle française de mai 2017 conduisent à poser un certain nombre de questions autour des phénomènes politiques qui se développent depuis quelques années en Espagne et en France ou, plus largement, dans les Etats constitués et dont la souveraineté repose sur le suffrage dit « universel » et l’exercice du pouvoir sur la démocratie de délégation, démocratie parlementaire.

Ces phénomènes sont le plus souvent classés comme NMS (nouveaux mouvements sociaux)[1] dans la mesure où  ils rejettent dans leur discours la forme-parti, tant en matière de structure (centralisée, hiérarchisée) que de fonctionnement, en particulier dans les prises de décision qui dépassent l’échelon local. Sont-ils proches de ce que furent les Conseils révolutionnaires de l’Europe du début du XXe siècle ou même des clubs de la Révolution Française? Sont-ils plutôt une manifestation parmi d’autres d’un mouvement de crise et  de rénovation du système des partis politiques ou sont-ils symptomatiques d’une période de grand  reclassement idéologique mondial? Telles sont les questions qui se posent au moment d’observer et d’apprécier les situations locales.

A partir de ces deux exemples nous tenterons de développer une réflexion sur la nature et le discours de ces NMS, y compris pour se demander si les traiter comme tel n’est pas aller trop vite en besogne.

Il est nécessaire aujourd’hui de réfléchir au lien qui peut exister entre les conditions de l’affaiblissement de la forme-parti et le surgissement de mouvements adoptant des formes distinctes, question assez similaire au conflit qui opposa et oppose toujours des formes intégrées, centralisées et hiérarchisées de l’expression religieuse, dont l’église catholique est un exemple caractéristique, et les nébuleuses de croyances qui se développent à sa périphérie monothéiste et qui, le plus souvent, se fédèrent autour d’une figure charismatique ou d’un discours livré « à portée de voix » autrement dit à l’échelle locale avec, de temps à autre, la conquête de positions dominantes à travers les médias. C’est, en gros, le même phénomène. En un sens, l’application de la rhétorique hobbesienne d’Ernesto Laclau et de Chantal Mouffe[2] a été parfaitement mise en route, non pas seulement par Podemos ou la France Insoumise, ni par Syriza mais bien par les partis nationalistes séparatistes (le Scottish National Party ou les partis nationalistes PDeCat et ERC en Catalogne), les nouvelles formes émergentes de la droite (Ciudadanos en Espagne ou les Cinque Stelle et la Ligue en Italie), et, cas d’exception par son efficacité et sa fulgurance, par la candidature d’Emmanuel Macron et la formation en quelques mois de son mouvement, La République en marche. Dans tous les cas que nous venons de citer,  le point commun c’est qu’il s’agit de mouvements défendant avec acharnement le mélange subtil entre la libre entreprise et un Etat autoritaire en matière de gestion des personnes, réduisant son intervention à la défense de l’entrepreneur comme figure sociale-clé. Nous sommes loin encore de la figure du Léviathan de Hobbes, ou du moins plus proche de sa caricature.[3] Ou encore assez proches des combinaisons libérales autoritaires prônées par Milton Friedmann ou Friedrich Hayek.

Dans l’histoire du XXe siècle, l’apparition de groupes spontanés, correspond à une certaine continuité historique. Un certain nombre de ces groupes émergents combinaient d’ailleurs aussi bien la revendication sociale que mystique[4]. Si nous prenons le cas des révoltes paysannes en Andalousie au début du XXe siècle, en s’opposant à la foi catholique, souvent considérée comme celle du maître, ce sont les idéaux anarchistes qui jouaient le rôle de ferment coagulateur de nombreuses luttes pour de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail[5]. Dans les cas que nous avons cités plus haut, la mystique est variable, elle peut-être libertarienne (moins d‘Etat) ou egocentrée (la « casa nostra » des nationalistes catalans), thaumaturgique (l’homme-providence, prophète, jupitérien et « maître des horloges »), elle peut aussi être xénophobe ou quelquefois résulter d’un cocktail subtil entre toutes ces croyances. Sans abandonner des objectifs très concrets, ces idéaux se teintaient fortement d’une certaine forme de « radicalisme illuminé » qu’Eric Hobsbawm, dans le cas de l’Espagne, qualifiait, faute de mieux, de «millénariste » en s’appuyant sur les études de terrain de Juan Díaz del Moral pour les années 1918-1920 (pendant le « triennio bolchevique ») et de Gérald Brenan pour les années 30 (The Spanish Laberinth, 1942)[6].


[1] Jean LOJKINE,  Une autre façon de faire de la politique, Le temps des cerises, Paris, 2012.

[2] Signifiants vides (l’ordre en tant que tel), relation hégémonique et posture antisystème. Voir à ce sujet Ernesto LACLAU, La guerre des identités, grammaire de l’émancipation, Paris, Editions de la Découverte, 2000/ 2015, 141 p.

[3] – Job 41:17 : « Quand il se dresse, les flots prennent peur et les vagues de la mer se retirent. »

[4] E. J. HOBSBAWM, Les Bandits, 4e édition revue et augmentée par l’auteur, traduction de l’anglais par J. P. Rospars et N. Guilhot de Bandits, Weidenfield & Nicolson Ltd, London. 2000 (1ère  édition en 1969), Paris, Zones, 2008, 21 p.

[5] Rose DUROUX, « Jacques Maurice, El anarquismo andaluz, una vez más », Cahiers de civilisation espagnole contemporaine [En ligne], 2 | 2008, mis en ligne le 26 octobre 2012, consulté le 20 juin 2016. URL :http://ccec.revues.org/863

[6] J. HOBSBAWM, Les primitifs de la révolte dans l’Europe moderne, Paris, Fayard, col. Pluriel, 2012 (p. 132); Juan DIAZ DEL MORAL, Historia de las agitaciones campesinas andaluzas, Alianza Editorial, Madrid, 1967. 509 p.; Gérald BRENAN, Le labyrinthe espagnol, origines sociales et politiques de la guerre civile, Paris, Editions Ruedo Ibérico, 1962, 281 p.

Le droit de décider ou le droit de choisir

Dans la constitution espagnole (comme dans d’autres), un référendum est consultatif et non pas « vinculante » ( voirArt. 92), il doit être suivi du vote d’une loi organique (majorité absolue requise), et, dans le cas de la mise en route d’une réforme constitutionnelle, un vote à la  majorité des 3/5e est requis suivi d’une ratification par référendum. Par conséquent, demander à tous les espagnols s’ils veulent que la Catalogne se sépare de l’Espagne non seulement est légal mais parfaitement légitime. Ou alors on passe par dessus la loi et c’est un coup de force et on accorde de la légitimité aux uns et pas aux autres.
Enfin il n’est pas question du droit de choisir (comme celui de choisir son sexe, son genre ou je ne sais quoi), mais dans le langage des indépendantistes du droit de décider (un droit émanant de la sphère civile: droit de décider de sa propre mort, par ex.). Les doctrinaires du droit de décider catalans avaient argumenté pendant ces dernières années pour qu’il soit étendu aux questions d’ordre constitutionnel vs le droit à l’autodétermination, les Cahiers de civilisation de l’Espagne contemporaine  ont publié il y a un an deux ou trois articles  qui argumentent dans ce sens. Or Puigdemont a glissé depuis le 1-O du droit de décider au droit à l’autodétermination sans qu’on sache pourquoi sinon qu’il figure dans les traités internationaux et dont on sait qu’il est inapplicable dans les faits. Un vote référendaire unilatéral à la majorité simple est un peu court comme mode d’application au regard de ce que j’écris plus haut en matière de réforme constitutionnelle.
On ne peut décider de la disparition d’un Etat ou de la création d’un autre Etat par application d’un droit civil étendu et à la majorité simple, on le fait par consentement après délibération de toutes les parties concernées (les Espagnols sont concernés, que je sache).
Ceci est une conséquence de la manie moderne de faire des droits de la personne un droit absolu pour magnifier le choix de l’individu de se prendre pour ce qu’il veut.
En tout cas, l’acceptation d’un droit de choisir en matière d’Etat est l’antithèse du principe fédératif, plutôt proche de ce qu’en Espagne on a appelé au XIXe siècle « el cantonalismo », issu d’une conception du droit de choisir qui s’opposait au fédéralisme « pactista » de Pi i Margall. Pendant les brefs mois de la Ière république, le canton de Cartagena proclama donc son indépendance et demanda à adhérer aux Etats Unis pour sortir de son isolement (La Catalogne pourrait-elle finir par demander à être intégrée, par exemple, à l’Etat belge, Etat fortement décentralisé et au fédéralisme différentiel?). Tout ceci a fini comme il était coutume au XIXe siècle: déclaration de guerre à l’Espagne, bombardements, assaut final et arrestation des promoteurs du coup puis amnistie.
En France, le droit de décider ou, pire, le droit de choisir devrait en toute logique être accordé aux Hauts de Seine qui en ont marre de payer pour les autres, et qui demanderaient, ipso facto, l’annexion du XVIe arrondissement de Paris comme prolongement naturel de leur entité cohérente entité ou à la Savoie en fonction de critères historiques et fromagers. Et à la Normandie « enfin réunifiée » qui pourrait réclamer en vertu du choix d’Edouard le confesseur, le retour de la couronne anglaise dans le giron normand de Guillaume.
On pourrait aussi imaginer le droit de choisir des catalans rattachistes à rester en Espagne en se partageant le territoire catalan avec les autres (en suivant l’exemple de la Corée du Vietnam post colonial ou de Chypre) puisque rien n’est plus au-dessus du droit de choisir… On pourrait leur laisser la côte maritime et le sud, plus rattachistes que les comarques intérieures et du nord.
 
Les séquelles de tout ce mic-mac seront profondes et durables. Les promoteurs de cette fuite en avant « choisiste » ne se sont pas bien rendu compte qu’ils allaient balkaniser la Catalogne, les catalans, les familles, les esprits ou alors ce sont des apprentis sorciers. Ils on joué avec le feu et tout le monde va s’y brûler les doigts quelle que soit l’issue de la chose. Seul le capital y retrouvera ses petits (dividendes). Ils recommencent donc à ambigüiser sur la question de l’indépendance en essayant de laisser croire que c’est la censure par le tribunal constitutionnel  de quelques passages du statut réformé de la Catalogne en 2010 qui est la cause de tout. Ce qui a été censuré c’est pour l’essentiel la création d’un organe judiciaire supplémentaire alors qu’il existe déjà un TSJ, une allusion à la parité dans l’effort fiscal (autrement dit un démenti au principe de solidarité), une chouillette autour du critère préférentiel et non paritaire de l’usage et enseignement de la langue catalane et c’est à peu près tout. Pas de quoi en faire un fromage de Savoie ou alors on accepte le critère du café para todos, le droit de choisir comme critère universel inaliénable et supérieur et  dans ce cas tout est permis.
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La guerre de Syrie et ses références

J’ai relevé le titre suivant dans sur la page Syrie de la chaîne d’info continue internationale France 24 : « À l’ONU, Paris dénonce des « crimes de guerre »[1] et compare Alep à Guernica ». Le sous-texte résume un élément du discours de l’ambassadeur de France à l’ONU, François Delattre :

« L’ambassadeur de la France à l’ONU a dénoncé dimanche des « crimes de guerre » commis à Alep. Il a comparé Alep à Sarajevo pendant la guerre en Bosnie et à Guernica pendant la guerre d’Espagne. »

J’ai déjà eu l’occasion de critiquer cet emploi abusif de la comparaison. Il est le plus souvent lié au besoin de créer une forte empathie par le discours, en ajustant des parallèles difficilement justifiables entre les guerres qui se développent ici et là et la guerre d’Espagne. En 1937 , la France tenait-elle le même discours devant la société des nations aussi bien pour le cas espagnol que pour le cas de l’Abyssinie?

Par ailleurs, les contextes étaient radicalement différents (qui étaient les insurgés ? s’agissait-il d’un objectif militaire ?). Comparaison n’est jamais raison mais émotion.

Ce petit « élément de discours » me fait penser à autre chose. Hier, journée dominicale de détente et de beau soleil, nombreux étaient les flâneurs qui se promenaient sur la digue de la plage de Saint-Laurent-sur-Mer, dans le Calvados. Le ciel était bleu azur, la mer déclinait toutes les tonalités possibles de bleus d’une autre sorte. Sur cette digue une plaque commémore un fait de l’histoire du XXe siècle extrêmement connu : le débarquement de 1944. Le nom de guerre de cette plage, qui était son nom de code, est bien commun de tous : Omaha Beach.

Elle résume les faits et insiste sur le fait que ce fut la plus meurtrière (bloody) des batailles du débarquement (1200 Gi’s sont morts sur cette plage). Or, en termes de militaires tués au combat, le débarquement en Provence d’août 1944 et le débarquement en Sicile de juillet 1943 ont été bien plus meurtriers.

Et puis, si on compte souvent les pertes militaires, on oublie les pertes civiles. Je rappelle qu’à quelques 20 kilomètres d’Omaha Beach, la ville de Saint-Lô fut totalement rasée par l’aviation anglo-américaine, provoquant la mort de 1500 civils. Ceci se passait dans la nuit du 6 au 7 juin 1944.

Donc, pourquoi Guernica ? Pourquoi ne pas évoquer le bombardement d’Hiroshima et de Nagasaki, le siège de Leningrad, la bataille de Stalingrad ou le bombardement de Dresde ? Ou les bombardements d’Hanoï et Haiphong de 1972 ? Parce que le souvenir du bombardement de Guernica est devenu un pur motif de discours, et plus grand-chose d’autre. Les chrétiens d’Alep doivent bien  penser quelque chose  de cet étrange usage.

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[1] Les guillemets à « crime de guerre » ne sont pas de moi, mais bien de l’éditeur de cette page.

Cómo freír huevos sin que salpiquen

Le Psoe va mal très mal. Les dissidents se considèrent comme victimes du manque de liberté d’expression et de démocratie à l’intérieur du parti. L’image est déplorable, bien sûr, mais elle est le reflet du danger d’implosion qui guette ce parti, confortablement installé depuis une quarantaine d’années dans le dense tissu de ce que Podemos appelle, concept sans grande pertinence mais qui reflète assez bien l’état des choses ressenti, « la casta ».

La dispute interne s’est amplifiée ces derniers temps autour de la convenance ou non pour ce parti de laisser le PP gouverner avec une majorité minoritaire au parlement. Elle est portée principalement par les Présidents de régions autonomes et par la vieille garde du parti, Gonzalez Márquez  et Pérez Rubalcaba en tête, deux anciens chefs de gouvernement socialiste.

Tout repose sur la demande du président de la région d’Estrémadure de la convocation d’une réunion du Comité Fédéral pour débattre « des conséquences d’éventuelles troisièmes élections législatives ». Bien évidemment, il ne s’agit pas pour ces opposants à Pedro Sánchez de demander aux 85 députés socialistes de s’abstenir lors d’un éventuel troisième tour d’investiture puisque la chose n’est jamais formulée, mais bien de monter une campagne publique d’isolement de la position apparemment intransigeante du secrétariat général actuel qui s’oppose, avec également certaines ambiguïtés dans le discours, à ce «blanc-seing » accordé au PP destiné à préserver une possibilité d’alternance pour la prochaine législature.

La dispute prend des allures de feuilleton télévisé, puisqu’elle se fait à coups de twitters, de formules émouvantes et passionnées mais elle ne traite jamais du contenu qui est pourtant simple : doit-on laisser le PP gouverner sans conditions ? doit-on confirmer l’idée déjà présente dans le pays que le programme du  PSOE ne rompra pas avec la politique d’austérité du gouvernement Rajoy ?

Dans un entretien accordé au quotidien El Mundo, à l’occasion de la campagne de promotion de son livre L’euro: Comment la monnaie unique menace l’avenir de l’Europe, Joseph Stiglitz élargit la question et la pose dans ces termes :

Una de las cosas que más le preocupa a la gente en una democracia es la economía. En Grecia, Portugal y España el 62% de los votantes dijeron que no querían austeridad; votaron por partidos anti-austeridad. Alemania y la Comisión Europea, sin embargo, dijeron lo siento, no tiene opción. Votan, pero dejan de tener derecho a determinar su futuro. Es muy malo para la democracia cuando la gente dice ‘creía que éramos una democracia y se les responde “no, nunca más en las cosas que importan porque abandonaste ese derecho”.

Rajoy está claramente equivocado. Cuando dice que su política funciona, se equivoca; ha sido un desastre. La austeridad casi nunca ha funcionado. No es una sorpresa. Su presidente celebra la recuperación porque la tasa de desempleo es sólo el 20%. Cualquiera fuera de España ve eso y piensa, deberías estar poniendo tu cabeza bajo tierra y con un desempleo juvenil del 50%. Sí, es malo para la economía no saber qué dirección va a tomar la política.

De ces sujets, il n’est pas question dans la querelle interne qui secoue le Psoe. Les dirigeants et cadres de ce parti sont surtout occupés à éviter de ne pas plumer leur poule aux œufs d’or et de casser le moins d’œufs qu’il soit possible pour faire une omelette à leur goût. Je donne donc un conseil aux socialistes, il y a toujours des trucs (ce que les cuisiniers appellent des tours de main) pour éviter la catastrophe, en voici un, à eux de s‘en inspirer… Cliquer ici.

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Un référendum parlementaire?

Félix Ovejero[1], professeur à l’Université de Barcelone, met en balance dans un point vue publié par El Pais ce matin, en quoi le savoir, la connaissance, participe de la décision humaine dans tous les domaines y compris en matière de choix politique.

La question de la décision est cruciale dans cette matière. Nous rappelions il y a quelques jours l’évaluation que faisait Julio Anguita du (relatif) recul de la coalition Podemos-IU aux dernières élections : « Cuando llegan los momentos decisivos mucha gente se asusta.” Ce recours à la peur du changement comme moteur principal des choix négatifs privilégie le choix personnel, individuel et n’est en aucune façon une explication « rationnelle » d’un vote régressif. L’explication rationnelle est difficile à former, nous pouvons l’admettre.

Cette individuation du choix des personnes en matière politique contingente repose sur un postulat que Félix Ovejero concrétise ainsi: «Uno de cada cuatro británicos cree que Churchill fue un personaje de ficción, no como Sherlock Holmes, que existió para un 58%. »

Autrement dit, l’ignorance des individus de l’histoire de leur propre société ou nation, leur non-volonté de savoir et d’user de ce savoir pour former la décision pourrait être la raison de choix contraires à leurs intérêts.

Or, en politique et, plus particulièrement dans les contextes politiques démocratiques, le choix de l’individu n’apparaît pas comme essentiel dans la mesure où il s’insère dans un processus global, collectif, aux allures sempiternellement  référendaire, qui donne à la décision globale une valeur supérieure aux choix de chacun.

Or, le délitement des formes-parti, la délégation de l’expertise à des think-tanks ou à des « spécialistes », phénomène qui dépasse largement les cadres nationaux, ont fini par considérer comme irrationnels les choix des individus au moment du vote, permettant ainsi à « ceux qui savent » de ne pas tenir compte de l’avis exprimé. les exemples abondent depuis les référendums revotés (Irlande, référendum sur le traité de Lisbonne revoté en 2009) aux référendums contredits par un vote parlementaire (France, 2005 -2008-2012) et aux référendums en voie de « non-application (Royaume-Uni 2016). J’ajouterai la persistance du discours politique dominant qui met en avant « l’ignorance » des citoyens qui s’opposent (ils n’ont pas lu le Traité de Lisbonne, ils n’ont pas lu la Loi Travail, etc.).

Or, il y a une certaine rationalité dans les votes examinés d’un point de vue collectif ou sociologique. Cette rationalité est peu perméable aux discours politiques, elle repose sur des constats concrets pur lesquels aujourd’hui il manque une gnose, ou pour le dire simplement une philosophie de cette rationalité. Cette intuition était déjà présente chez Marx et Engels dans les réflexions sur le rapport individu-collectif: « La véritable richesse intellectuelle de l’individu dépend entièrement de la richesse de ses rapports réels. » (L’idéologie allemande).

Cette difficulté est montrée dans le recours incessant, en particulier dans les discours de Pablo Iglesias, au concept très mouvant de «gente»

Si estamos aquí es por y para la gente.

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Ce concept de gente dont ont usé et usent encore les nationalistes catalans pour signifier par cette référence à la Santa Espina ( Som i serem gent catalana…) à la fois l’unité de corps mais aussi un rejet certain de l’autre:

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Le vote parlementaire peut être considéré comme un vote référendaire, nous dit Félix Ovejero, puisqu’il finit par être dichotomique. Naturellement, vu sous l’angle pratique, ce raisonnement signifie que le vote d’aujourd’hui en Espagne devrait permettre de trouver une solution à la crise parlementaire : soit par l’abstention socialiste, permettant ainsi une nouvelle législature de droite (même minoritaire), ou par la coalition improbable de tous les votes qui, avant-hier, se sont exprimés contraires à ce choix. Il faut éloigner le spectre de l’indécision qui serait un troisième tour d’élections en décembre, oublier le peuple et s’entendre sans l’entendre.

[1] Né en 1957, il est professeur d’économie, d’éthique et de sciences sociales. Il est l’un des fondateurs avec Arcadi Espada, Félix de Azúa et Albert Boadella de l’association fondée en 2005, Ciutadans de Catalunya , matrice du parti de centre-droit Ciudadanos. L’origine catalane de Ciudadanos trouve sa source unique dans une expression réactive au nationalisme catalan qui apparaît à ses yeux comme une absurdité dans les termes : « La nació, somiada com un ens homogeni, ocupa el lloc d’una societat forçosament heterogènia. »

Fin de partie?

La partie n’est pas facile pour le Psoe. Le PP et Ciudadanos ont singé un accord e législature en 150 points. Oui, 150 « engagements » aussi divers que variés. C’est la grande tendance de cette année 2016, année électorale, que de proposer des programmes détaillés et ordonnés par chapitres et points, comme un texte de loi.

Les comptes ont donc été faits, cette alliance PP-Ciudadanos, qui est  symétrique (ou presque) de l’alliance Psoe-Ciudadanos du mois de janvier dernier s’ assure 170 voix à l’occasion du vote pour l’investiture,vote de confiance qui devrait intervenir  au cours des prochaines 48 heures. Il manquera 6 voix pour que la majorité soit acquise. Le Psoe espère encore que l’un des partis nationalistes périphériques s’agrégera à cette alliance de droite, mais rien n’est sûr. Les contextes locaux du PNV, mis en danger sur sa gauche et du PDC (la nouvelle appellation de l’ancien parti de Pujol, CiU) en situation de grande faiblesse dans la province de Barcelone ne le leur permettent plus. S’abstenir  finirait de leur enlever tout crédit.

Il reste donc la solution qui est prônée par les médias, la droite et une bonne partie des militants socialistes, celle que Felipe González appelait de tous ses vœux dès le mois de janvier: l’abstention socialiste. Elle permettrait à l’Espagne d’avoir un gouvernement, certes minoritaire, mais  surtout elle éloignerait la perspective d’une troisième votation. Le discours officiel du secrétariat général du Psoe consiste à réaffirmer sa volonté de voter contre l’investiture… au premier tour et, dans un soupir à peine audible, d’espérer que d’autres se chargeraient du sale boulot au second,  tour pour lequel seule la majorité relative est nécessaire. Les calculs ont été faits pour ce second tour: 11 abstentions suffiraient. Les blocs nationalistes ont annoncé qu’ils voteraient non, il se pourrait donc que, pour ne pas porter la responsabilité de la convocation de troisièmes élections, onze députés socialistes s’abstiennent.

Et Podemos fait savoir que l’option d’une alliance de gauche avec les socialistes reste toujours possible si ces derniers sont décidés à ne pas permettre que le PP et Ciudadanos puissent obtenir la confiance du parlement. Bluff ou besoin d’exister dans les médias?

Vaya chisme…

Une pensée pour le Calife de Cordoue, Julio Anguita qui, à 74 ans,  annonce sa retraite médiatique et nous dit, avec sagesse: « Cuando llegan los momentos decisivos mucha gente se asusta. » et ajoute, pour conclure: « Los que me sientan muy mal son los cínicos. Y hoy esos en España son legión. » Suivez son regard…

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Tomas Serrano

Un gouvernement aux tirs au but?

Si on observe le résultat des élections du 26 juin, on peut noter qu’encore une fois aucune majorité ne s’est formée. Le Parti populaire sera, selon  la règle, le parti appelé à tenter de former un gouvernement, autrement dit de présenter un projet et un programme de législature devant le Parlement.

S’il obtient la majorité absolue (176 sur 350) à au premier vote, il y aura un gouvernement de droite. S’il ne l’obtient pas, dans un délai assez court de huit jours, un vote à la majorité simple sera suffisant et il y aura aussi un gouvernement de droite.

Autrement dit, nous verrons dans un premier temps s’engager des tractations pour former une coalition majoritaire ou proche de la majorité requise et, dans un deuxième temps, des tractations pour obtenir l’abstention « bienveillante »de certains groupes . Avec 137 élus le Parti populaire est sorti renforcé de ce scrutin, il peut donc négocier le vote participatif actif de certains élus régionalistes et, peut-être, trouver une base d’accord pour signer un pacte de gouvernement avec Ciudadanos dont le score s’est effrité. Il peut aussi, ce qu’il a fait avec constance, demander aux socialistes, qui ont perdu 5 sièges, de former une grande coalition, que ces derniers refuseront pour ne pas perdre définitivement leur rôle d’alternative à la droite et de signer ainsi leur arrêt de mort politique.  Quelle que soit l’hypothèse, il y aura un gouvernement de droite.

Un a alliance à gauche est difficilement envisageable, car elle aurait besoin du soutien des indépendantistes et nationalistes catalans qui ne manqueraient pas de poser la question du droit à l’autodétermination auquel le Psoe est farouchement opposé. Il y aura donc un gouvernement de droite.

Le quotidien El Mundo propose un petit jeu interactif qui permet de former et modifier toutes les combinaisons possibles. Un jeu de société simple et divertissant.

PP 7.906.185 33,03% 137
PSOE 5.424.709 22,66% 85
PODEMOS-IU-EQUO 3.201.170 13,37% 45
C’s 3.123.769 13,05% 32
ECP 848.526 3,55% 12
PODEMOS-COMPROMÍS-EUPV 655.895 2,74% 9
ERC-CATSÍ 629.294 2,63% 9
CDC 481.839 2,01% 8
PODEMOS-EN MAREA-ANOVA-EU 344.143 1,44% 5
EAJ-PNV 286.215 1,20% 5
EH Bildu 184.092 0,77% 2
CCa-PNC 78.080 0,33% 1

26 juin, accord IU-Podemos

Le récent accord électoral entre Podemos, Izquierda Unida et les alternatifs modifie considérablement la donne électorale en Espagne. Si on examine les récentes enquêtes d’opinion publiées (El Pais aujourd’hui), la coalition de gauche se placerait devant le PSOE en matière d’intentions de votes même si, conséquence du découpage électoral qui favorise la représentation du centre et des zones rurales, ce dernier conserverait un léger avantage en sièges. Cet accord en 50 points, outre qu’il définit une nouvelle politique économique et financière (création, à partir des banques nationalisées -dont Bankia- d’un consortium d’investissement bancaire d’Etat, renégociation de la dette et redéfinition du déficit), dresse des propositions sociales visant à rompre avec la politique d’austérité et à encourager la demande. Par ailleurs, ce programme présente de fortes propositions à teneur écologique en matière énergétique (point 1). La présentation de l’accord sur la place de la Puerta del Sol indique clairement que cet accord vise à capitaliser symboliquement le 15-M, cinq ans après les faits qui s’y sont déroulés.

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En un sens, cette étape donne un intérêt renouvelé à la campagne, le PSOE hésitant entre combattre avec acharnement cette coalition qui pourrait conquérir une position hégémonique à gauche et obliger le parti socialiste à un accord négocié, ou le pousser un peu plus vers une grande coalition avec le PP, coalition participative ou coalition tacite. En effet la mécanique institutionnelle accorde  au parti arrivé en tête la priorité de proposer une offre de gouvernement et il ne fait aucun doute qu’il s’agira du PP. Les socialistes auront donc l’alternative de s’abstenir au cours de la séance d’investiture pour laisser gouverner un PP minoritaire ou allié à Ciudadanos ou d’accepter une coalition avec la gauche mais cette fois sans pouvoir être en mesure de fixer leurs propres conditions. Choix difficile, mais Felipe González avait déjà tranché dans un entretien accordé au journal El País le 29 janvier dernier: il faut laisser le PP gouverner, « Ni el PP ni el PSOE deberían impedir que el otro gobierne. »

Investiture: accord PSOE-Ciudadanos

Les choses finissent par arriver et confirment les craintes formulées en début de mois, l’accord signé entre la formation de centre-droit Ciudadanos et le PSOE sonne la fin de l’espérance de voir l’Espagne tenter de mettre en place une coalition de gauche. Le contenu de l’accord ne donne satisfaction ni sur le plan économique et social ni sur le plan institutionnel aux éventuels alliés de gauche. Le refus d’une consultation sur le statut de la Catalogne, une lutte contre la corruption plus cosmétique que réelle, le renoncement à revenir sur les réformes du Code du Travail de Zapatero et Rajoy sont quelques-uns des motifs qui ferment la porte à une alliance à gauche.

La question reste la même: comment cette coalition de centre droit pourra-t-elle obtenir la confiance du parlement quand elle ne dispose que de 130 sièges? Il faudrait l’abstention complaisante (ou négociée) des partis nationaliste de la droite basque et catalane, mais même ainsi ce ne sera pas suffisant. Il faudrait donc obtenir l’abstention du PP et c’est cette orientation que semblent dessiner les démarches engagées par Ciudadanos avec l’aval du PSOE auprès du PP. Or ce dernier a tout intérêt à ne pas accepter un tel marché car il est sans contrepartie. Il le met même en position de force pour réitérer sa demande d’une grande coalition qu’il intégrerait comme parti dominant sur la base, à peine modifiée, de l’accord PSOE-Ciudadanos.

En quelque sorte c’est la ligne González qui l’emporte au PSOE et la ligne Rajoy qui devient la plus vraisemblable. Mais pour renforcer sa position, le PP a intérêt à ce que se tiennent de nouvelles élections, dont il sortirait vainqueur en apparaissant comme le promoteur d’une unité nationale dont les socialistes ne veulent pas vraiment, de crainte de disparaître du paysage politique espagnol pour un bout de temps.

Pendant ce temps, le discours d’enfumage va bon train. Le leader socialiste laisse entendre qu’il existe un accord tacite entre le PP et Podemos pour empêcher la coalition « de progrès » qu’il a formé avec Ciudadanos de gouverner. C’est le principe du discours d’amalgame : qui n’est pas avec moi, à mes conditions, est contre moi. On retrouve donc le même discours sur la « pinza » qu’aimait beaucoup répéter Felipe González. Et si le PP comme Podemos et les communistes votent contre cette investiture aux deux tours prévus, il y aura de nouvelles élections et le PSOE remettra sur la table ce même élément de langage, en passant au second plan les questions de programme et de projet. Enfin, le raidissement des partis nationalistes de droite comme de gauche devant cette coalition qui apparaît comme bien peu encline au principe de multinationalité de l’Etat deviendra un élément de poids dans cette dernière étape de la procédure d’investiture.

Il y aura donc vraisemblablement un premier vote d’investiture le 2 mars et si la majorité absolue n’est pas obtenue, ce qui est certain, un second tour à la majorité relative quarante-huit heures plus tard. Sauf si la polémique juridico-constitutionnelle que le PP a ouverte aboutit, même s’il y a de faibles chances pour que ce soit le cas : le délai entre les deux votes fixé par la constitution est de 48 heures, le Président de la chambre (le socialiste Patxi López) propose que le second tour se tienne le samedi 5 mars, trois jours plus tard. Tout dépend donc de l’heure à laquelle le premier vote aura lieu (avant ou après minuit dans la soirée du 2 mars). Comme le prédisait Calpurnia à César : « O, Imperator, Méfie-toi des Ides de mars ! »

AVE CÉSAR !