Kessel et « sa » guerre d’Espagne, un documentaire de P. Jeudy

Dimanche dernier 14 février, la chaîne publique de télévision La 5 diffusait un documentaire de 52 minutes de Patrick Jeudy, Dix jours dans la guerre d’Espagne. Le propos était intéressant, il s’agissait de retracer le périple du grand reporter Joseph Kessel dans ce pays en guerre depuis deux ans. Il effectue ce voyage pour Paris Soir fin novembre-début octobre 1938, autrement dit quand la guerre a tourné à l’avantage des troupes franquistes et avant que ne se produisent les événements du début 1939 (la perte de la Catalogne et le coup d’Etat avorté du colonel Casado). Le périple de Joseph Kessel qui, selon le documentariste, a reçu « un pont d’or » de Pierre Lazareff pour ramener articles et photographies, dure dix jours, du Perthus à Madrid.

Joseph Kessel

 

Joseph Kessel et le photographe Jean Moral en route vers Madrid

Ce film, dont le rythme de montage des images se rapproche plus du montage publicitaire, une sorte de vertige cadencé accumulant des images connues et d’autres moins connues, nous montre comment Kessel n’a pas vu la guerre, partageant son temps entre les bars ouverts et les hôtels de luxe (il loge au Ritz à Madrid). Son souci semble se concentrer sur les transports. Il est difficile de louer une voiture pour circuler en Espagne…, pour aller de Barcelone à Valence, il faut prendre le bateau…  Il faut partir par la route juchés sur le plateau d’un mauvais camion pour rallier Madrid… Il s’agit donc plutôt d’une sorte de road movie sans images (c’est ce vide que comblent celles qu’accumule Patrick Jeudy).

Enfin, le manque de tabac (le champagne, lui, coule à flot) semble être obsessif pour ce gros fumeur des temps où fumer ne provoquait pas le cancer du poumon. Sur ce dernier point, on peut mettre en parallèle les réflexions de Georges Orwell, gros fumeur également, mais bien meilleur journaliste, qui, se trouvant sur le front d’Aragon dix-huit mois plus tôt, disait : « Dans la guerre de tranchées, cinq choses sont importantes : le bois à brûler, les vivres, le tabac, les bougies et l’ennemi. » (Hommage à la Catalogne, p. 34). Il ajoutait : «Le pire, c’était le manque de tabac. Dans les premiers temps on nous avait distribué un paquet de cigarettes par jour, ensuite ce ne fut plus que huit cigarettes par jour, puis cinq. » (p.76).

Une question se pose : pourquoi Pierre Lazareff décide-t-il d’envoyer un grand reporter en Espagne ? Parce que la concurrence le faisait, pourrait-on répondre.

Mais il y a un autre argument, que j’ai retrouvé dans un récent ouvrage publié par un jeune universitaire espagnol, Mario Martín Gijón[1]. Il y relate comment le journal que dirigeait Pierre Lazareff (Paris Soir, quotidien à grand tirage, Martín Gijón avance le chiffre de 1 M 800 000 exemplaires), censurait ou refusait de publier les articles de son correspondant à Madrid, Louis Delaprée, qu’il devait trouver trop favorables à la République et trop critique envers la politique de non-intervention. Le journaliste finit par se révolter devant cette censure et consigna dans ses notes personnelles cette phrase assassine : « Le massacre de cent enfants espagnols est moins intéressant que le soupir de Mm Simpson, pute royale »[2]. Il critiquait sans ambiguïté le déséquilibre entre cette censure et la complaisance accordée à la love story entre le roi Edouard VIII et la roturière Wallis Simpson. Louis Delaprée est mort dans un accident d’avion en décembre 1936 en tentant quitter Madrid assiégé pour rentrer à Paris.

Ces précisions sont absentes du film de Patrick Jeudy.

Enfin, je m’attarderai sur une remarque curieuse du documentariste, remarque formulée au cours d’un entretien accordé à Laurent Etre pour le journal L’Humanité du 11 février dernier : «  Personnellement, j’ai été très étonné que peu de monde ait consacré quelque chose à la guerre d’Espagne, au cours des dernières décennies. »

Cette remarque est étrange alors que lui-même rappelle que Patrick Rotman prépare un film sur les Brigades Internationales et que jamais on n’a cessé, en France en particulier, de revenir en images sur la guerre civile espagnole et ses conséquences. Naturellement le discours global de tous ces films était soit conventionnel (le topique d’une Espagne pauvre, arriérée, analphabète) soit partisan (une Espagne révolutionnaire, combattante, féministe, etc.),  mais ce sont des dizaines de courts, moyens ou longs métrages qui ont été consacrées à ce conflit. Et je fais grâce à Patrick Jeudy des usages répétés de cette guerre comme référent général de toutes les guerres récentes (Afghanistan, Syrie, etc.), ou des nombreux ouvrages écrits publiés, phénomènes que j’ai déjà évoqués dans des billets plus anciens. Ce qui est vrai, c’est que le fonds de films n’a jamais passé la barre de la programmation télévisée ou rarement. Et si nous devions nous référer aux nombreux films de fiction espagnols qui évoquent cette période et qui sont largement méconnus en France, la liste serait longue.

Du côté des films militants je vous invite à aller jeter un coup d’œil sur  deux sites Internet :

La société de production Créav-Productions a produit une bonne dizaine de films sur le thème de la guerre d’Espagne et ses conséquences, tous réalisés par Dominique Gauthier et Jean Ortiz. En octobre dernier, ils éditaient leur dernier film, Compañeras, dont la structure est faite de trois éléments, témoignages, images d’archives et narration historique confiée à un(e) spécialiste (il s’agit ici de Geneviève Dreyfus-Armand). Il s’agit de récits et témoignages de femmes espagnoles ayant participé à tous les combats, de la guerre civile à la mort de Franco, en passant par la résistance française[3].

Et pour finir, citons le fonds de films Cinéarchives (archives filmées du PCF) qui propose quelques films sur l’Espagne dignes d’intérêt.

[1] La resistencia española (1936-1950), Badajoz, Departamento de Publicaciones de la diputación de Badajoz, 2014, 552 p.

[2] Les articles écrits  (censurés et non-censurés) par Louis Delaprée ont été publiés après sa mort, en 1937, par Tisnée, sous le titre Mort en Espagne, et réédités en 2009 en Espagne par Raíces dans une édition de Martin Michom sous le titre Morir en Madrid.

[3] Dominique Gauthier & Jean Ortiz, Compañeras, DVD, Créav-Productions, 2015, 70 mn.

 

Janus et la guerre civile

Après avoir consciencieusement lu le Carnet du Monde  de l’édition du 19 octobre (page 29) pour bien m’assurer que j’étais encore de ce monde-ci (un rituel propre à tous ceux qui, comme moi, lisent de plus en plus le journal  en diagonale et à partir de la dernière page),  je suis passé à  la lecture d’un article de plus haut calibre, page 27,  dont le titre pouvait être interprété de différentes manières : Une CLIO extravertie. Ne croyez pas qu’il s’agissait de nous parler des avancées méthodologiques de la science historique (pour ça, il fallait aller voir dans le Supplément Livres de ce même quotidien). Il s’agissait tout bonnement de nous présenter la dernière version de la CLIO, « incarnation de la nouvelle esthétique Renault ».

L’article correspond à une vieille tradition de la presse depuis que  la Nationale 7 et le Guide Michelin existent, un article critique, comme on trouve dans un journal digne de ce nom des articles de critique théâtrale, cinématographique, musicale, culinaire, tauromachique, hippique, sportive, et j’en passe. Et l’auto reste dans ce genre de production journalistique un objet féminin, nous verrons que cela a une certaine importance.

Dans ses toutes dernières lignes une expression pouvait être prise comme un signe d’humour de son rédacteur (Jean-Michel Normand) adressé aux lecteurs. Je cite :

« Avec cette Clio très aguicheuse, lancée quelques mois après une Peugeot 208 plus pondérée que la 207, le rituel bras de fer entre petite Renault et petite Peugeot se joue désormais à fronts renversés. »

« Galbes, museau effronté », cette version devient « appétissante » même si, malgré son train-avant « agile » et ses « suspensions raffermies », lorsqu’on visite un peu son « intimité », je veux dire son intérieur, on est un peu déçu, nous dit le chroniqueur, puisque « l’habitacle brille par son conformisme et la qualité moyenne des matériaux utilisés ». Le bon sens populaire du mâle acheteur est de retour, puisque « la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a » et qu’il faut « se méfier des apparences ».

Mais si je reviens à la dernière phrase de l’article, c’est pour souligner l’émergence dans le langage de la presse (ou dans celui de ceux qui s’y expriment, experts et spécialistes de tout poil) d’une expression épatante comme on le disait dans les années 50,  « à fronts renversés ». Si j’ai bien compris ce qui relève du front renversé entre la petite Renault et la petite Peugeot, c’est que la Clio, d’ordinaire sage est devenue « aguicheuse » alors que la Peugeot 208 est présentée comme « plus pondérée » que sa version 207. En gros, la fonction d’aguichage a changé de bord, les mouches ont changé d’âne, etc. C’est ça « le front renversé».

Il ne fait aucun doute que dans ce tricotage voluptueux des mille façons de séduire l’acheteur, la Peugeot porte des couettes, une jupe bleu marine plissée au-dessous du genou et la Clio une minijupe provocante et des appâts bien en évidence.

Mais je me suis demandé pourquoi « à front renversé ». La réponse est simple : il s’agit d’une expression à la mode. Employée à tort et à travers pour expliquer par métonymie commet tel objet ou tel fait est l’équivalent d’un autre pourvu qu’on en renverse les termes.

Voici un exemple de front renversé renversant qui nous ramène vers l’Espagne. La pensée historique a fait de la guerre civile 1936-1939 la répétition symbolique de toutes les guerres civiles, opposant la démocratie humaniste au démon despotique. Les récents commentaires sur la « Révolution arabe » dont on nous abreuve depuis deux ans ne se sont pas privés, peut-être par souci médiatique (créer des « éléments de langage »  utilisables par tous) de nous servir du front renversé à toutes les sauces.

Le 9 septembre dernier, dans  Les Echos, Dominique Moïsi publie un point de vue, La Syrie et le spectre de la guerre d’Espagne, dont je retiens une première phrase :

« Hier, de la même manière, mais à front renversé bien sûr, l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste soutenaient sans états d’âme les rebelles franquistes, tandis que les régimes démocratiques distillaient au compte-gouttes leur soutien aux républicains espagnols. »

Nombreux sont les commentateurs qui ont tenté de comparer la guerre en Lybie à la guerre d’Espagne, mais à front renversé, bien sûr. Là, c’est le tour de la Syrie… Pour Dominique Moïsi, Alep c’est Guernica, les islamistes, les anarchistes et communistes d’alors, et tout à l’avenant :

« Hier soutenir les républicains, c’est-à-dire aussi les anarchistes et les communistes, n’était-ce pas faire le « lit des rouges » au moment où risquait de s’étendre sur l’Europe l’ombre portée de l’URSS ? On sait jusqu’où cette logique conduisit l’Europe et le monde. Aujourd’hui les « fondamentalistes Islamistes » ne sont-ils pas l’équivalent de ce qu’étaient les « rouges » hier ? »

Pauvre Guerre d’Espagne, instrumentalisée par les uns et les autres, un jour peut-être il nous faudra citer Machado pour comparer des bagnoles, Picasso pour choisir entre le moulé à la louche et le pasteurisé,  pourvu qu’on prenne toujours la peine de renverser les fronts.

Et, à propos, en espagnol, comment dit-on  « à front renversé » ? Je ne sais pas. Une expression me revient cependant, que j’ai pris la précaution de vérifier sur Frikipedia :

http://www.frikipedia.es/friki/Caraculo

Renversant, non?