Fous et aveugles

Tis the time’s plague when madmen lead the blind.

William Shakespeare, King Lear

Ce qui se passe en Catalogne depuis le 1er octobre 2017 est un coup de force. Comment donner un autre nom à ce « glissement » de légalité d’une constitution validée par une majorité écrasante d’espagnols et de catalans en 1978 dont la mise à l’épreuve quotidienne depuis quarante ans a montré combien elle pouvait accorder de libertés individuelles et collectives, de droits particuliers, de compétences locales à tous les espagnols (selon leur volonté et leur choix) vers une légalité nouvelle et particulière fondée sur un supposé élan millénaire (cette mystique millénariste imprègne les deux textes) d’une catalanité qui trouverait sa source dans l’histoire. Ce « roman » national  est le seul argument qui soutient tout l’édifice (la notion bien étrange de « droits historiques », en particulier) ?

On est sidéré par le texte de la résolution (en réalité deux textes, le premier signé le 10 octobre par l’alliance de circonstance JUNTS PEL SÍ  et un second élaboré le 27 qui met en place le « processus de constituante » et CUP votée par le Parlement de Catalogne à une majorité simple de deux voix (70 votes favorables dans une assemblée de 175 membres élus). Ce texte d’un autre âge nous présente l’Espagne comme un oppresseur alors que la société politique catalane aurait joué un rôle clé et exemplaire dans la mise en place et l’application de la Constitution de 1978 :

 

Des de l’aprovació de la Constitució espanyola de 1978, la politica catalana ha tingut un paper clau amb una actitud exemplar, lleial i democràtica envers Espanya, i amb un profund sentit de l’Estat .

Cette exagération rhétorique de l’attitude de la classe politique catalane tout au long des quarante dernières années est ridicule –en quoi fut-elle plus exemplaire que celle qui représentait toute la variété culturelle et sociale de l’Espagne de cette même époque ?- On se le demande, sinon souvenons-nous des jeux politiques nauséabonds que joua la maison-mère du parti de Carles Puigdemont (CiU devenu depuis le PDeC), accordant son soutien au PP ou au PSOE en tant que force d’appoint quand les circonstances le permettaient pour troquer quelques compétences supplémentaires contre le soutien de politiques le plus souvent antisociales dont furent victimes tous les Espagnols.

Une autre étrangeté imprègne ce texte. Il s’agit du « glissement », encore une fois de l’usage primitif du droit de décider au droit à l’autodétermination qui aurait été exercé le 1er octobre par 43% des catalans avec un vote favorable de 39% des inscrits. En effet, les juristes proches de la mouvance indépendantiste avaient constamment défendu l’usage du premier contre celui du second[1].

Il y en a d’autres, comme par exemple  celui qui consisterait à réexaminer, de façon unilatérale, les traités internationaux signés par l’Espagne afin de déterminer ceux qui pourraient être maintenus en l’état ou être subrogés (point 7). Ce réexamen aurait pour effet, non seulement d’obliger l’Etat espagnol à envisager leur mise à jour mais également les autres parties des traités internationaux (on pense particulièrement à celui qui lie l’Espagne à l’Union européenne) à reprendre les traités signé avec l’Espagne. En effet, il est évident que si l’UE acceptait l’extension du traité de 1986 à une Catalogne maîtresse de son sort, l’Espagne pourrait de facto demander son retrait de l’Union. Mais l’article 49 des traités prévoit que la procédure d’admission d’un nouvel Etat dans l’UE doit obtenir l’aval unanime du Conseil des Ministres, ce qui permettrait à l’Espagne (et à d’autres nations) de bloquer la demande d’adhésion de la Catalogne:

Tout Etat européen qui respecte les valeurs visées à l’article 1bis[2] et s’engage à les promouvoir peut demander, peut demander à devenir membre de l’Union. Le Parlement européen et les parlements nationaux sont informés de cette demande. L’Etat demandeur adresse sa demande au Conseil, lequel se prononce à l’unanimité après avoir consulté la Commission et après approbation du Parlement européen qui se prononce à la majorité des membres qui le composent. Les critères d’éligibilité approuvés par le Conseil européen sont pris en compte. Les conditions de l’admission et les adaptations que cette admission entraîne en ce qui concerne les traités sur lesquels est fondée l’Union, font l’objet d’un accord entre les Etats membres et l’Etat demandeur. Ledit accord est soumis à la ratification par tous les Etats contractants, conformément à leurs règles constitutionnelles respectives.

 

Naturellement, les huit pages de la proposition de résolution accordée entre les partis séparatistes le 10 octobre comprennent une sorte d’historique justificatif, comme si le choix de l’indépendance avait été fait devant l’attitude intransigeante de l’Etat espagnol, alors que l’alternative ne lui laissait en droit aucune marge. Il aurait fallu pour cela que le peuple espagnol (catalans compris) donne mandat au gouvernement central pour négocier d’égal à égal avec des institutions régionales et leur accorde ce que la constitution de 1978 ne prévoit pas : le droit à exercer son droit particulier à la sécession par la voie référendaire. Il aurait donc fallu un référendum en Espagne. Il ne respecterait pas l’article 139. 2 qui sanctionne toute autorité à limiter la libre circulation des citoyens, violerait l’Article 150.3 qui l’autorise à harmoniser les dispositions légales des autonomies dans l’intérêt général en créant un cas d’espèce particulier, ne respecterait pas l’article 152 de sa propre constitution qui donne, en vertu du principe de la séparation des pouvoirs, la compétence du contrôle de l’action des gouvernements autonomes au Tribunal constitutionnel, au Conseil d’Etat et à la Cour des Comptes. Il ne respecterait pas non plus l’article devenu célèbre, le 155.1 qui dit :

Si una Comunidad Autónoma no cumpliere las obligaciones que la Constitución u otras leyes le impongan, o actuare de forma que atente gravemente al interés general de España, el Gobierno, previo requerimiento al Presidente de la Comunidad Autónoma y, en el caso de no ser atendido, con la aprobación por mayoría absoluta del Senado, podrá adoptar las medidas necesarias para obligar a aquélla al cumplimiento forzoso de dichas obligaciones o para la protección del mencionado interés general.

Et, pour finir il violerait l’article 92 qui prévoit les conditions d’exercice du référendum qui doit être consultatif et non pas « vinculante » (ayant valeur de loi constitutionnelle) comme le proclament les séparatistes et s’adresse à tous les citoyens et non à une partie déterminée par le territoire, des critères historiques, culturels ou même ethniques:

  1. Las decisiones políticas de especial trascendencia podrán ser sometidas a referéndum consultivo de todos los ciudadanos.

  2. El referéndum será convocado por el Rey, mediante propuesta del Presidente del Gobierno, previamente autorizada por el Congreso de los Diputados.

  3. Una ley orgánica regulará las condiciones y el procedimiento de las distintas modalidades de referéndum previstas en esta Constitución.

On le voit, si l’Etat espagnol devait suivre les voies indiquées par la résolution catalane, il deviendrait lui-même passible de la sanction des autres pouvoirs pour non respect des textes fondateurs et de la sanction ultime qui serait celle du vote des Espagnols.

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Ainsi il ne reste comme justification ultime aux séparatistes que le droit du fait accompli, un acte qui fait revenir à la surface des choses la fameuse et énigmatique formule du sulfureux Carl Schmitt qui peut être traduite de deux manières : « Est souverain celui qui décide dans la situation exceptionnelle » ou « « Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle »[3]

On le voit bien, les deux pages de la résolution (qui s’adresse au peuple catalan et « aux peuples du monde ») viennent justifier l’existence d’une situation exceptionnelle et invoquent le droit  que s’accordent les institutions catalanes de décider de cette situation exceptionnelle, de décider dans cette situation, leur décision étant d’entamer un processus de séparation de l’Espagne et d’ouvrir un débat constituant du nouvel Etat. C’est donc bien un coup de force.

[1] On pourra lire à toutes fins utiles le doissier pulbié par les Cahiers de civilisation de l’Espagne contemporaine « Constitution et ‘Droit de décider’ en Catalogne »et, en particulier l’article de Mercè Corretja Torrens, « Le fondement démocratique du droit de décider des Catalans », Cahiers de civilisation espagnole contemporaine [En ligne], 17 | 2016, mis en ligne le 18 janvier 2017. URL : http://ccec.revues.org/6230 ; DOI : 10.4000/ccec.6230

[2] L’Union est fondée sur les valeurs de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d’égalité, de l’Etat de droit, ainsi que de respect des droits de l’homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités. Ces valeurs sont communes aux Etats membres dans une société caractérisée par le pluralisme, la non-discrimination, la tolérance, la justice, la solidarité et l’égalité entre les femmes et les hommes.

[3] « Souverän ist, wer über den Ausnahmezustand entscheidet », Théologie Politique, Paris, Gallimard, NRF, 1988, version de 1922, traduction de Jean-Louis Schlegel, p. 15.

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Un référendum parlementaire?

Félix Ovejero[1], professeur à l’Université de Barcelone, met en balance dans un point vue publié par El Pais ce matin, en quoi le savoir, la connaissance, participe de la décision humaine dans tous les domaines y compris en matière de choix politique.

La question de la décision est cruciale dans cette matière. Nous rappelions il y a quelques jours l’évaluation que faisait Julio Anguita du (relatif) recul de la coalition Podemos-IU aux dernières élections : « Cuando llegan los momentos decisivos mucha gente se asusta.” Ce recours à la peur du changement comme moteur principal des choix négatifs privilégie le choix personnel, individuel et n’est en aucune façon une explication « rationnelle » d’un vote régressif. L’explication rationnelle est difficile à former, nous pouvons l’admettre.

Cette individuation du choix des personnes en matière politique contingente repose sur un postulat que Félix Ovejero concrétise ainsi: «Uno de cada cuatro británicos cree que Churchill fue un personaje de ficción, no como Sherlock Holmes, que existió para un 58%. »

Autrement dit, l’ignorance des individus de l’histoire de leur propre société ou nation, leur non-volonté de savoir et d’user de ce savoir pour former la décision pourrait être la raison de choix contraires à leurs intérêts.

Or, en politique et, plus particulièrement dans les contextes politiques démocratiques, le choix de l’individu n’apparaît pas comme essentiel dans la mesure où il s’insère dans un processus global, collectif, aux allures sempiternellement  référendaire, qui donne à la décision globale une valeur supérieure aux choix de chacun.

Or, le délitement des formes-parti, la délégation de l’expertise à des think-tanks ou à des « spécialistes », phénomène qui dépasse largement les cadres nationaux, ont fini par considérer comme irrationnels les choix des individus au moment du vote, permettant ainsi à « ceux qui savent » de ne pas tenir compte de l’avis exprimé. les exemples abondent depuis les référendums revotés (Irlande, référendum sur le traité de Lisbonne revoté en 2009) aux référendums contredits par un vote parlementaire (France, 2005 -2008-2012) et aux référendums en voie de « non-application (Royaume-Uni 2016). J’ajouterai la persistance du discours politique dominant qui met en avant « l’ignorance » des citoyens qui s’opposent (ils n’ont pas lu le Traité de Lisbonne, ils n’ont pas lu la Loi Travail, etc.).

Or, il y a une certaine rationalité dans les votes examinés d’un point de vue collectif ou sociologique. Cette rationalité est peu perméable aux discours politiques, elle repose sur des constats concrets pur lesquels aujourd’hui il manque une gnose, ou pour le dire simplement une philosophie de cette rationalité. Cette intuition était déjà présente chez Marx et Engels dans les réflexions sur le rapport individu-collectif: « La véritable richesse intellectuelle de l’individu dépend entièrement de la richesse de ses rapports réels. » (L’idéologie allemande).

Cette difficulté est montrée dans le recours incessant, en particulier dans les discours de Pablo Iglesias, au concept très mouvant de «gente»

Si estamos aquí es por y para la gente.

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Ce concept de gente dont ont usé et usent encore les nationalistes catalans pour signifier par cette référence à la Santa Espina ( Som i serem gent catalana…) à la fois l’unité de corps mais aussi un rejet certain de l’autre:

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Le vote parlementaire peut être considéré comme un vote référendaire, nous dit Félix Ovejero, puisqu’il finit par être dichotomique. Naturellement, vu sous l’angle pratique, ce raisonnement signifie que le vote d’aujourd’hui en Espagne devrait permettre de trouver une solution à la crise parlementaire : soit par l’abstention socialiste, permettant ainsi une nouvelle législature de droite (même minoritaire), ou par la coalition improbable de tous les votes qui, avant-hier, se sont exprimés contraires à ce choix. Il faut éloigner le spectre de l’indécision qui serait un troisième tour d’élections en décembre, oublier le peuple et s’entendre sans l’entendre.

[1] Né en 1957, il est professeur d’économie, d’éthique et de sciences sociales. Il est l’un des fondateurs avec Arcadi Espada, Félix de Azúa et Albert Boadella de l’association fondée en 2005, Ciutadans de Catalunya , matrice du parti de centre-droit Ciudadanos. L’origine catalane de Ciudadanos trouve sa source unique dans une expression réactive au nationalisme catalan qui apparaît à ses yeux comme une absurdité dans les termes : « La nació, somiada com un ens homogeni, ocupa el lloc d’una societat forçosament heterogènia. »

Le repos des guerriers avant la bataille, version 2016

L’été français a été mouvementé et rude. Je n’évoque pas le temps qu’il a fait, chaleurs extrêmes dans le sud, petites températures bien modestes  dans l’ouest .

Mais ce sont surtout de belles images qui ont peuplé les imaginaires des deux côtés des Pyrénées.

Tout d’abord il y a eu cette image d’un futur démissionnaire les pieds dans l’eau.

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Le titre de Paris Match était sans équivoque puisqu’il nous montrait le ministre préféré des plus de 65 ans en vacances sur la Côte basque avec son épouse, en short et tee-shirt , saluant un baigneur en tenue intégrale.

Chacun se souvient de celles de Nicolas Sarkozy (il en existe des centaines):

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Ou de  beaucoup d’autres.175c76b81cef8b592fb04965da8e9ddd

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En Espagne les étés 2015 et 2016 n’ont pas failli. Les leaders politiques se sont aussi autorisé quelques images plus ou moins allégoriques:

Par exemple Mariano Rajoy en 2015, façon nageur en eaux troubles:

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… ou Pablo Iglesias dans une version chrsitique du Lagon Bleu:

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En 2016, année d’incertitudes électorales, l’été du chef du gouvernement était studieux et sportif:

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Aucune image de Pablo Iglesias n’était disponible, entretenant ainsi le mystère sur son lieu de vacances. Le secrétaire général du Psoe était finalement le seul à proposer un véritable alignement sur la coutume:

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Chacun se demandera quel livre lisait Pedro Sánchez à travers ses polaroïds pendant que son épous l’enduisait de crème anti-uv. Peut-être  Le Prince de Machiavel, en letra gorda (à cause des lunettes ).

¡Del Bosque presidente!

La métaphore footballistique du titre de mon dernier billet pouvait sembler de circonstance. Dans les faits, elle devient de plus en plus vraisemblable depuis la démission de Vicente del Bosque de son poste de sélectionneur de la Roja.

Les polémiques qui se développent autour du nom de son éventuel successeur sont assez proches de ce que l’Espagne s’apprête à vivre en matière politique dans les semaines qui viennent. La valse-hésitation du Psoe entre les deux postures possibles (voter non à l’investiture d’un gouvernement Rajoy ou s’abstenir pour laisser la droite gouverner à condition que la droite se trouve un autre leader) illustre bien le fait que, par ces temps de crise, chacun ouvre son parapluie.

On pourrait donc s’acheminer vers une tractation consensuelle: proposer Vicente del Bosque, homme avare en promesses, comme chef de gouvernement et demander à la Fédération espagnole de football de nommer Mariano Rajoy comme nouveau sélectionneur. Mais attention, l’UEFA veille au grain

Vicente Del Bosque

Investiture: accord PSOE-Ciudadanos

Les choses finissent par arriver et confirment les craintes formulées en début de mois, l’accord signé entre la formation de centre-droit Ciudadanos et le PSOE sonne la fin de l’espérance de voir l’Espagne tenter de mettre en place une coalition de gauche. Le contenu de l’accord ne donne satisfaction ni sur le plan économique et social ni sur le plan institutionnel aux éventuels alliés de gauche. Le refus d’une consultation sur le statut de la Catalogne, une lutte contre la corruption plus cosmétique que réelle, le renoncement à revenir sur les réformes du Code du Travail de Zapatero et Rajoy sont quelques-uns des motifs qui ferment la porte à une alliance à gauche.

La question reste la même: comment cette coalition de centre droit pourra-t-elle obtenir la confiance du parlement quand elle ne dispose que de 130 sièges? Il faudrait l’abstention complaisante (ou négociée) des partis nationaliste de la droite basque et catalane, mais même ainsi ce ne sera pas suffisant. Il faudrait donc obtenir l’abstention du PP et c’est cette orientation que semblent dessiner les démarches engagées par Ciudadanos avec l’aval du PSOE auprès du PP. Or ce dernier a tout intérêt à ne pas accepter un tel marché car il est sans contrepartie. Il le met même en position de force pour réitérer sa demande d’une grande coalition qu’il intégrerait comme parti dominant sur la base, à peine modifiée, de l’accord PSOE-Ciudadanos.

En quelque sorte c’est la ligne González qui l’emporte au PSOE et la ligne Rajoy qui devient la plus vraisemblable. Mais pour renforcer sa position, le PP a intérêt à ce que se tiennent de nouvelles élections, dont il sortirait vainqueur en apparaissant comme le promoteur d’une unité nationale dont les socialistes ne veulent pas vraiment, de crainte de disparaître du paysage politique espagnol pour un bout de temps.

Pendant ce temps, le discours d’enfumage va bon train. Le leader socialiste laisse entendre qu’il existe un accord tacite entre le PP et Podemos pour empêcher la coalition « de progrès » qu’il a formé avec Ciudadanos de gouverner. C’est le principe du discours d’amalgame : qui n’est pas avec moi, à mes conditions, est contre moi. On retrouve donc le même discours sur la « pinza » qu’aimait beaucoup répéter Felipe González. Et si le PP comme Podemos et les communistes votent contre cette investiture aux deux tours prévus, il y aura de nouvelles élections et le PSOE remettra sur la table ce même élément de langage, en passant au second plan les questions de programme et de projet. Enfin, le raidissement des partis nationalistes de droite comme de gauche devant cette coalition qui apparaît comme bien peu encline au principe de multinationalité de l’Etat deviendra un élément de poids dans cette dernière étape de la procédure d’investiture.

Il y aura donc vraisemblablement un premier vote d’investiture le 2 mars et si la majorité absolue n’est pas obtenue, ce qui est certain, un second tour à la majorité relative quarante-huit heures plus tard. Sauf si la polémique juridico-constitutionnelle que le PP a ouverte aboutit, même s’il y a de faibles chances pour que ce soit le cas : le délai entre les deux votes fixé par la constitution est de 48 heures, le Président de la chambre (le socialiste Patxi López) propose que le second tour se tienne le samedi 5 mars, trois jours plus tard. Tout dépend donc de l’heure à laquelle le premier vote aura lieu (avant ou après minuit dans la soirée du 2 mars). Comme le prédisait Calpurnia à César : « O, Imperator, Méfie-toi des Ides de mars ! »

AVE CÉSAR !

Partie à deux

Après que les médias espagnols aient rivalisé d’ingéniosité et de matraquage publicitaire pour organiser des débats de campagne électorale entre les quatre leaders des formations les mieux représentées par les sondages, la dernière semaine a vu se jouer un retour spectaculaire vers le bipartisme puis que le seul débat organisé avant-hie l’a été entre Pedro Sánchez, le leader du PSOE et Mariano Rajoy, qui avait refusé tout débat à quatre, yenvoyant ses seconds couteaux , ou personne, selon le cas. Ainsi a pu apparaître en pleine lumière la VP de son gouvernement,  Soraya Sáenz de Santamaría, appelée désormais « la menina », à cause de sa petite taille, bien sûr, mais aussi parce qu’elle serait présentée comme le successeur possible de Mariano Rajoy. On critique le fait d’avoir monté une « Operation Menina« , autrement dit d’avoir orchestré sa propre succession, opération dont les tenants et aboutissants relèvent plus de l’enfumage ou de la spéculation que du débat sur les politiques menées ou à mener.

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La salita, equipo crónica, 1970

Le plus curieux c’est qu’après avoir adoré les débats à quatre (comme au mus) et pas à cinq (comme au poker), c’est-à-dire sans les communistes, cette semaine les médias ont adoré les débats à deux, à l’ancienne. Comme s’ils manifestaient une certaine jalousie face au système à deux tours français et aux grands duels de fin de campagne après lesquels « après avoir choisi, on élimine ». Le républicanisme médiatique à la française avance donc ses pions dans cette monarchie parlementaire où changer de roi n’est ni source d’émotions ni de surprises divertissantes.

Elections municipales et régionales en Espagne

Il est difficile de dire ce matin si la percée électorale de Podemos et de Ciudadanos a un sens profond et aura des conséquences dans la structuration électorale des partis politiques en Espagne. Ces deux formations nées du ras-le-bol des classes moyennes devant les effets désastreux des politiques d’austérité menées par le gouvernement du PSOE puis par celui du PP depuis 2008, ont gagné une certaine visibilité sans pour autant conquérir de positions véritablement hégémoniques.

Leur percée rappelle, toutes choses égales par ailleurs, la poussée poujadiste des années cinquante en France, avec son fameux slogan « Sortez les sortants » avec des nuances profondes, il s’agissait de la manifestation de ras-le-bol d’une autre fraction de la classe moyenne, les commerçants et artisans, alors puissante en France et à l’aube d’un déclin social définitif…  avant sa résurgence sous des formes plus politiques sous la bannière du FN qui se présentait aussi et se présente encore comme « anti-système ».

Ciudadanos est plutôt de droite, plutôt hyper-réformiste au sens moderne du terme, autrement dit c’est une formation libérale, favorable à la réduction du poids de l’administration, mais pour le maintien d’une politique sociale, et également et surtout  marquée par une forme de nationalisme unitaire espagnol.

Podemos est né du discours anti-crise des années 2000 en Espagne, de ces mêmes classes moyennes,  plus jeunes et très diplômées. Les accents de son discours sont à dominante anti-capitaliste, menant une critique des banques et du système financier, défendant aussi l’idée d’une juste répartition des richesses et d’ une démocratie participative et réactive.

Les deux partagent le même point de vue critique sur l’état avancé de corruption des professionnels de la politique en Espagne.

Il est difficile d’évaluer leur percée aux municipales qui ont eu lieu ce dimanche 24 mai, pourtant il s’agissait d’un scrutin mobilisant tous les Espagnols sur la totalité du territoire national. En effet, Ciudadanos n’a pas présenté de listes partout et obtient un résultat global de 6, 65% des voix. Podemos a adopté une autre stratégie. Certainement conscients   de la jeunesse de leur organisation,  ses dirigeants ont probablement pensé qu’il serait difficile de poursuivre la campagne tribunicienne de conquête hégémonique de l’espace des idées engagée au cours de ces deux dernières années en se voyant assigné un pourcentage de voix qui figerait à jamais Podemos dans un rôle subalterne. Aussi ont-ils choisi de ne pas se présenter à ces élections sous leurs couleurs mais de se fondre dans des alliances locales à géométrie variable avec les écologistes ou même les communistes locaux. Ce fut le cas à Madrid et Barcelone, avec un certain succès.

Il en a été différemment pour les élections des parlements régionaux qui concernaient toute l’Espagne sauf l’Andalousie, la Catalogne, la Galice et le Pays Basque, quatre régions dont le degré d’‘autonomie est élevé et qui représentent, à elles seules,  près de 45% de la population.

Ces élections se faisant à la proportionnelle de circonscription (chaque province –l’équivalent espagnol de nos départements- en constituant une), Podemos a présenté des listes sous son label dans chacune d’entre elles avec des résultats variables mais significatifs (de 8% en Estrémadure à un peu plus de 20% en Aragon).

Ce sont donc deux percées mais qui ne sont pas suffisantes pour renverser la vapeur politique en Espagne.

D’un point de vue global, le mécanisme du choix électoral reste le même : on sanctionne celui qui gouverne –le PP perd beaucoup de ses positions dominantes-. La différence c’est que le vote contre au lieu de profiter aux socialistes a choisi de se porter sur ces candidatures critiques, signe que les Espagnols n’oublient pas que le PSOE a été un contributeur actif aux politiques d’austérité engagées depuis 2008. C’est là la nouveauté. Les effets collatéraux sont toujours les mêmes : ce sont les communistes (Izquierda Unida) qui perdent, et qui perdent même, ici ou là, toute visibilité, Podemos ayant agi comme une pompe aspirante de ses voix, voire de ses militants et même de ses cadres -tel est le cas de Madrid, tant aux élections municipales qu’aux régionales. Il résiste dans ses vœux bastions historiques, ici ou là (Asturies, Andalousie) mais sort très affaibli du scrutin.

Je reviendrai plus tard sur deux détails et une question :

Les détails:

  1. La tête de liste de la coalition madrilène qui talonne la droite pour le gain de la mairie de Madrid est présentée par un article d’El País sous le label-jeu de mot cholokhovien « el don apacible »… peut-être pour souligner qu’elle fut communiste et activiste pendant le franquisme. Elle est en passe de devenir une sorte d’Enrique Tierno Galván au féminin –Mater matuta ou Pasionaria des classes moyennes- si elle est élue, ce qui est loin d’être fait.
  2. Pablo Iglesias a déclare au soir du scrutin que « les grandes villes montraient la voie, qu’elles étaient le moteur du changement». Quand le sociologue politique reprend la main…
  3. La question:

Quelles seront les stratégies d’alliances des uns et des autres? Alliances sur programme ou alliances sous forme de partage du gâteau: tu me laisses faire ici et je te soutiendrai là-bas?