Yaourt et compagnie

Dans mes vieux souvenirs de cinéma (oui, encore…) il y a la Grande Evasion (The Great Escape, un film de John Sturges de 1963). Un groupe de prisonniers de guerre anglais et américains qui tentent de s’évader d’un Stalag. Steve Mc Queen joue le rôle d’un expert de l’évasion… ratée et du mitard (on le surnomme The Cooler King), Charles Bronson celui d’on colosse claustrophobe, James Coburn est un flegmatique canadien amateur de vélo, Donald Pleasance, un faussaire aveugle et James Gardner un adepte de l’économie du troc et du vol à la tire. 

Il a aussi les Allemands, gardiens du camp et officiers. Le commandant du camp, Kommandant Von Luger est interprété par Hannes Messemer, acteur allemand rompu à l’interprétation de rôles d’officier élégant (on le voit dans Paris-brûle-t-il, daube – ou navet miltaire- de René Clément). Les choses deviennent intéressantes quand on lit sur Wikipedia, l’Encyclopédie du pire, que pour la version française, Hannes Messemer avait été doublé par Howard Vernon. Il se trouve que, malgré son pseudo very british (avec la touche normande indispensable), Howard Vernon était un acteur allemand qui ajoutait à ses doublages une qualité supplémentaire: une voix monocorde, élégante, légèrement nasillarde, amplifiant la froideur spirituelle (nietschéenne?) du personnage incarné par Hannes Messemer.

Les plus jeunes ont tôt fait le parallèle entre The Great Escape et la série télévisée Papa Schultz ou Stalag 13 (Hogan’s heroes). Le truculent personnage du sous-officier allemand Schultz était interprété par l’acteur John Banner, né en Autriche, qui avait fui les persécutions nazies dont étaient victimes les juifs. Le côté bêta et sympathique du personnage était amplifié par le fait qu’il était doublé, dans la version française, par un acteur français, Philippe Domat, qui avait, pour la circonstance, pris un accent allemand refait, ce qui, en France provoque toujours un effet comique assuré. La différence entre les deux personnages passait donc par le doublage qui, dans le premier cas, donnait un accent allemand crédible dans un contexte dramatique, dans le second cas un accent propre à ce que l’on appelle justement « le comique d’accent ».

Lundi dernier, je regardais un énième épisode de la série FBI, portés disparus (Without a Trace) dont l’action se déroulait dans le mileu russophone de New York, comme une sorte de reminiscence des films de James Gray, dont je dirai tout le bien que je pense une autre fois. Les acteurs interprétant les rôles de russes étaient doublés dans un français fortement teinté d’accent russe et agrémenté des karacho, spassiva et niepanemaiou de rigueur. Tout ceci fonctionnait à peu près jusqu’à ce qu’une scène nous présente trois russophones -une femme et deux hommes- discutant entre eux dans une salle de restaurant désert, scène de prélude indispensable au nouement de l’action. Imperturbablement, les trois personnages continuaient à parler ce yaourt franco-russe qui était le leur depuis le début de l’épisode alors que le réalisme aurait voulu qu’ils parlent en russe. Etait-ce un effet de la schizophrénie de la situation? Etait-ce pour ne pas alerter les services de l’immigration? Ou pour se faire comprendre par les 5 millions et des poussières de téléspectateurs qui suivaient cet épisode, une ouverture volontairement comique vers le fameux quatrième mur de toute représentation théatrale? On ne le saura pas, mais on note là une différence avec les films de James Gray, dans ses films, quand on parle russe, on parle russe. C’est simple kak pravda, mais pas très grand public.

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