Investiture: accord PSOE-Ciudadanos

Les choses finissent par arriver et confirment les craintes formulées en début de mois, l’accord signé entre la formation de centre-droit Ciudadanos et le PSOE sonne la fin de l’espérance de voir l’Espagne tenter de mettre en place une coalition de gauche. Le contenu de l’accord ne donne satisfaction ni sur le plan économique et social ni sur le plan institutionnel aux éventuels alliés de gauche. Le refus d’une consultation sur le statut de la Catalogne, une lutte contre la corruption plus cosmétique que réelle, le renoncement à revenir sur les réformes du Code du Travail de Zapatero et Rajoy sont quelques-uns des motifs qui ferment la porte à une alliance à gauche.

La question reste la même: comment cette coalition de centre droit pourra-t-elle obtenir la confiance du parlement quand elle ne dispose que de 130 sièges? Il faudrait l’abstention complaisante (ou négociée) des partis nationaliste de la droite basque et catalane, mais même ainsi ce ne sera pas suffisant. Il faudrait donc obtenir l’abstention du PP et c’est cette orientation que semblent dessiner les démarches engagées par Ciudadanos avec l’aval du PSOE auprès du PP. Or ce dernier a tout intérêt à ne pas accepter un tel marché car il est sans contrepartie. Il le met même en position de force pour réitérer sa demande d’une grande coalition qu’il intégrerait comme parti dominant sur la base, à peine modifiée, de l’accord PSOE-Ciudadanos.

En quelque sorte c’est la ligne González qui l’emporte au PSOE et la ligne Rajoy qui devient la plus vraisemblable. Mais pour renforcer sa position, le PP a intérêt à ce que se tiennent de nouvelles élections, dont il sortirait vainqueur en apparaissant comme le promoteur d’une unité nationale dont les socialistes ne veulent pas vraiment, de crainte de disparaître du paysage politique espagnol pour un bout de temps.

Pendant ce temps, le discours d’enfumage va bon train. Le leader socialiste laisse entendre qu’il existe un accord tacite entre le PP et Podemos pour empêcher la coalition « de progrès » qu’il a formé avec Ciudadanos de gouverner. C’est le principe du discours d’amalgame : qui n’est pas avec moi, à mes conditions, est contre moi. On retrouve donc le même discours sur la « pinza » qu’aimait beaucoup répéter Felipe González. Et si le PP comme Podemos et les communistes votent contre cette investiture aux deux tours prévus, il y aura de nouvelles élections et le PSOE remettra sur la table ce même élément de langage, en passant au second plan les questions de programme et de projet. Enfin, le raidissement des partis nationalistes de droite comme de gauche devant cette coalition qui apparaît comme bien peu encline au principe de multinationalité de l’Etat deviendra un élément de poids dans cette dernière étape de la procédure d’investiture.

Il y aura donc vraisemblablement un premier vote d’investiture le 2 mars et si la majorité absolue n’est pas obtenue, ce qui est certain, un second tour à la majorité relative quarante-huit heures plus tard. Sauf si la polémique juridico-constitutionnelle que le PP a ouverte aboutit, même s’il y a de faibles chances pour que ce soit le cas : le délai entre les deux votes fixé par la constitution est de 48 heures, le Président de la chambre (le socialiste Patxi López) propose que le second tour se tienne le samedi 5 mars, trois jours plus tard. Tout dépend donc de l’heure à laquelle le premier vote aura lieu (avant ou après minuit dans la soirée du 2 mars). Comme le prédisait Calpurnia à César : « O, Imperator, Méfie-toi des Ides de mars ! »

AVE CÉSAR !

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Kessel et « sa » guerre d’Espagne, un documentaire de P. Jeudy

Dimanche dernier 14 février, la chaîne publique de télévision La 5 diffusait un documentaire de 52 minutes de Patrick Jeudy, Dix jours dans la guerre d’Espagne. Le propos était intéressant, il s’agissait de retracer le périple du grand reporter Joseph Kessel dans ce pays en guerre depuis deux ans. Il effectue ce voyage pour Paris Soir fin novembre-début octobre 1938, autrement dit quand la guerre a tourné à l’avantage des troupes franquistes et avant que ne se produisent les événements du début 1939 (la perte de la Catalogne et le coup d’Etat avorté du colonel Casado). Le périple de Joseph Kessel qui, selon le documentariste, a reçu « un pont d’or » de Pierre Lazareff pour ramener articles et photographies, dure dix jours, du Perthus à Madrid.

Joseph Kessel

 

Joseph Kessel et le photographe Jean Moral en route vers Madrid

Ce film, dont le rythme de montage des images se rapproche plus du montage publicitaire, une sorte de vertige cadencé accumulant des images connues et d’autres moins connues, nous montre comment Kessel n’a pas vu la guerre, partageant son temps entre les bars ouverts et les hôtels de luxe (il loge au Ritz à Madrid). Son souci semble se concentrer sur les transports. Il est difficile de louer une voiture pour circuler en Espagne…, pour aller de Barcelone à Valence, il faut prendre le bateau…  Il faut partir par la route juchés sur le plateau d’un mauvais camion pour rallier Madrid… Il s’agit donc plutôt d’une sorte de road movie sans images (c’est ce vide que comblent celles qu’accumule Patrick Jeudy).

Enfin, le manque de tabac (le champagne, lui, coule à flot) semble être obsessif pour ce gros fumeur des temps où fumer ne provoquait pas le cancer du poumon. Sur ce dernier point, on peut mettre en parallèle les réflexions de Georges Orwell, gros fumeur également, mais bien meilleur journaliste, qui, se trouvant sur le front d’Aragon dix-huit mois plus tôt, disait : « Dans la guerre de tranchées, cinq choses sont importantes : le bois à brûler, les vivres, le tabac, les bougies et l’ennemi. » (Hommage à la Catalogne, p. 34). Il ajoutait : «Le pire, c’était le manque de tabac. Dans les premiers temps on nous avait distribué un paquet de cigarettes par jour, ensuite ce ne fut plus que huit cigarettes par jour, puis cinq. » (p.76).

Une question se pose : pourquoi Pierre Lazareff décide-t-il d’envoyer un grand reporter en Espagne ? Parce que la concurrence le faisait, pourrait-on répondre.

Mais il y a un autre argument, que j’ai retrouvé dans un récent ouvrage publié par un jeune universitaire espagnol, Mario Martín Gijón[1]. Il y relate comment le journal que dirigeait Pierre Lazareff (Paris Soir, quotidien à grand tirage, Martín Gijón avance le chiffre de 1 M 800 000 exemplaires), censurait ou refusait de publier les articles de son correspondant à Madrid, Louis Delaprée, qu’il devait trouver trop favorables à la République et trop critique envers la politique de non-intervention. Le journaliste finit par se révolter devant cette censure et consigna dans ses notes personnelles cette phrase assassine : « Le massacre de cent enfants espagnols est moins intéressant que le soupir de Mm Simpson, pute royale »[2]. Il critiquait sans ambiguïté le déséquilibre entre cette censure et la complaisance accordée à la love story entre le roi Edouard VIII et la roturière Wallis Simpson. Louis Delaprée est mort dans un accident d’avion en décembre 1936 en tentant quitter Madrid assiégé pour rentrer à Paris.

Ces précisions sont absentes du film de Patrick Jeudy.

Enfin, je m’attarderai sur une remarque curieuse du documentariste, remarque formulée au cours d’un entretien accordé à Laurent Etre pour le journal L’Humanité du 11 février dernier : «  Personnellement, j’ai été très étonné que peu de monde ait consacré quelque chose à la guerre d’Espagne, au cours des dernières décennies. »

Cette remarque est étrange alors que lui-même rappelle que Patrick Rotman prépare un film sur les Brigades Internationales et que jamais on n’a cessé, en France en particulier, de revenir en images sur la guerre civile espagnole et ses conséquences. Naturellement le discours global de tous ces films était soit conventionnel (le topique d’une Espagne pauvre, arriérée, analphabète) soit partisan (une Espagne révolutionnaire, combattante, féministe, etc.),  mais ce sont des dizaines de courts, moyens ou longs métrages qui ont été consacrées à ce conflit. Et je fais grâce à Patrick Jeudy des usages répétés de cette guerre comme référent général de toutes les guerres récentes (Afghanistan, Syrie, etc.), ou des nombreux ouvrages écrits publiés, phénomènes que j’ai déjà évoqués dans des billets plus anciens. Ce qui est vrai, c’est que le fonds de films n’a jamais passé la barre de la programmation télévisée ou rarement. Et si nous devions nous référer aux nombreux films de fiction espagnols qui évoquent cette période et qui sont largement méconnus en France, la liste serait longue.

Du côté des films militants je vous invite à aller jeter un coup d’œil sur  deux sites Internet :

La société de production Créav-Productions a produit une bonne dizaine de films sur le thème de la guerre d’Espagne et ses conséquences, tous réalisés par Dominique Gauthier et Jean Ortiz. En octobre dernier, ils éditaient leur dernier film, Compañeras, dont la structure est faite de trois éléments, témoignages, images d’archives et narration historique confiée à un(e) spécialiste (il s’agit ici de Geneviève Dreyfus-Armand). Il s’agit de récits et témoignages de femmes espagnoles ayant participé à tous les combats, de la guerre civile à la mort de Franco, en passant par la résistance française[3].

Et pour finir, citons le fonds de films Cinéarchives (archives filmées du PCF) qui propose quelques films sur l’Espagne dignes d’intérêt.

[1] La resistencia española (1936-1950), Badajoz, Departamento de Publicaciones de la diputación de Badajoz, 2014, 552 p.

[2] Les articles écrits  (censurés et non-censurés) par Louis Delaprée ont été publiés après sa mort, en 1937, par Tisnée, sous le titre Mort en Espagne, et réédités en 2009 en Espagne par Raíces dans une édition de Martin Michom sous le titre Morir en Madrid.

[3] Dominique Gauthier & Jean Ortiz, Compañeras, DVD, Créav-Productions, 2015, 70 mn.

 

L’Espagne au milieu du gué

 

Les législatives du 20 décembre dernier ont activé en Espagne une très intense période de négociations politiques pour tenter de constituer une majorité parlementaire apte à soutenir un nouvel exécutif. Après le renoncement ambigu de Mariano Rajoy, le Roi d’Espagne a appelé Pedro Sánchez, secrétaire général du PSOE, à engager des discussions avec les différents groupes parlementaires.

La réponse socialiste aux première propositions d’alliance de Pablo Iglesias a eu deux effets : enfermer Pedro Sánchez dans une impasse et réactiver les barons du parti. En effet, la réaction, publique le plus souvent, des anciens dirigeants du PSOE a été immédiate. Prenant pour argument la proposition de shadow cabinet d’Iglesias, ils la présentèrent tous (Rubalcaba, Corcuera, González), comme une insulte, élément de langage prémédité pour couper court à tout dialogue. José Luis Zapatero se montrait plus nuancé mais soulignait que gouverner avec une aussi faible majorité  (161 élus sur 350) était chose impossible, il en avait fait l’expérience en 2004 et 2008.

L’orientation des dirigeants socialistes historiques  a été en partie dévoilée par Felipe González lui-même, qui s’est dit obligé de s’exprimer  parce qu’il est « fatigué qu’on interprète sans cesse ce que l’on suppose qu’il pense ou qu’il devrait penser »[1]. En réalité, les appels directs ou indirects se sont multipliés et l’intervention de González était destinée à marginaliser toutes les décisions du secrétariat actuel du PSOE. Cette interview a été publiée un mois après le vote d’une résolution du PSOE qui affirmait que le parti socialiste voterait contre l’investiture d’un candidat du PP en prenant ensuite ses responsabilités comme « premier parti du changement ». Cette résolution s’en prenait aussi aux velléités d’autodétermination ou de séparatisme sous toutes les formes comme élément aggravant la fracture sociale et  réaffirmait le choix fédéral des socialistes. Ce dernier devrait conduire à une révision constitutionnelle proposée au vote référendaire des Espagnols. Le projet d’accord de législature peut être résumé en huit points: emploi, éducation, « régénération démocratique », lutte contre la pauvreté, contre la violence faite aux femmes, plan renforcé pour les retraites, réforme pour une constitution plus sociale et fédérale et  renouvellement des initiatives à l’intérieur de l’Europe et de la zone euro pour plus de politique sociale et une meilleure gouvernance.

Cinq jours avant la publication  de cette interview, un nouveau communiqué officiel du PSOE insistait sur « l’obligation constitutionnelle» pour le PP d’accepter de présenter sa candidature ou d’y renoncer définitivement. Le PSOE  s’engageait, en contrepartie,  à ne mener aucune action visant à mettre sur pied une alternative tant que le premier tour d’investiture n’aurait pas eu lieu.

Ces variations de position reflètent bien des tensions à l’intérieur du Parti Socialiste. Ces tensions ont  conduit Felipe Gonzalez à s’exprimer pour dénoncer le refus du PP et de Rajoy de s’engager  mais, dans le même temps, pour mettre en garde très clairement contre les « risques d’un éventuel accord avec Podemos». Il dénonce l’immobilisme et l’irresponsabilité du PP aussi bien que le « liquidationnisme » de Podemos. Pour lui, le PSOE a subi un échec clair et net dont il faut tirer les leçons (le plus faible nombre de députés jamais obtenu depuis l’élection de transition de 1977). Il laisse entendre que son parti ne devrait formuler une proposition qu’après l’échec annoncé du PP, avec ou sans Rajoy comme candidat au poste de chef du gouvernement. Obsédé par la tactique de « la pinza » (la tenaille), l’ex chef du gouvernement des années 80/90 ne répond pas vraiment à la question d’une grande coalition (PP+PSOE ou PP+PSOE+Ciudadanos) mais à celle d’une coalition PP-Ciudadanos comme si l’idée-même  idée même d’une coalition PP-PSOE ne pouvait être pensée. Une entente PSOE-Ciudadanos est envisagée sous la forme d’une coalition à trois (« tripartito ») avec  ce qu’il appelle « l’amalgame de Podemos » mais sans indiquer les limites programmatiques acceptables ni la place donnée aux uns et aux autres. Et l’élément essentiel du discours de González est contenu dans le titre donné à cette page : « Je crois que ni le parti socialiste ni le PP ne devraient empêcher l’autre de gouverner ».

En quelques mots, car le discours de Felipe Gonzalez est un chef-d’œuvre de non-dits, il pense que les choses ne sont pas mûres pour une grande coalition, il faut persuader les militants et les électeurs socialistes que celle-ci ne fonctionnerait pas comme une nouvelle « pinza » dont son parti ferait les frais. En même temps, elle représente un risque énorme, celle de signifier la fin du parti socialiste comme force dominante à gauche. Une abstention « négociée » du PSOE pourrait laisser le champ libre à un gouvernement minoritaire du PP, suggère cette formule.

Le 2 février, une initiative du Roi a modifié la donne. Il a demandé à Pedro Sánchez d’entamer un tour de consultations pour constituer une majorité de gouvernement. Ce tour a commencé le 3 février, mais, note Felipe González, ce sera difficile, tant les options sont loin d’être les mêmes entre les « liquidateurs » de Podemos et la proposition « réformiste et progressiste » du PSOE.

Donc, on attend de voir l’attitude à la fois des socialistes, qui tentent une ouverture au centre-droit vers Ciudadanos, et de Podemos, qui ne semble pas prêt à une alliance avec cette dernière formation. Les critiques pointent déjà et elles viennent de Xavier Domènech, leader d’En Comú Podem, fort de son très bon résultat en Catalogne, qui, tout en réitérant sa volonté de négocier avec le PSOE, ne comprend pas pourquoi l’associé prioritaire des socialistes est Ciudadanos. Il critique aussi la méthode des rencontres bilatérales et non celle d’une négociation globale. Sánchez rencontrait mercredi  Nueva Canarias, Coalición Canaria, Unidad Popular (IU) et Compromís. Jeudi, il rencontrait Ciudadanos,  Pablo Iglesias aujourd’hui et demain samedi, le PNV. Aucune rencontre n’était prévue dans une perspective d’accord, avec les nationalistes/indépendantistes basques et catalans (Bildu, ERC y DL) ni avec le PP.

Continuará…

 

 

[1]Felipe González: « Ni el PP ni el PSOE deberían impedir que el otro gobierne », Antonio Cano, El Pais, 28 janvier 2016.