NMS partie 5

Quelques repères historiques espagnols

Dans le cas de l’Espagne, la constitution de ce que l’on appelle aujourd’hui les NMS dans leur forme contemporaine, fondamentalement associative, est une affaire aussi ancienne en Espagne que le suffrage universel (1891). Ces mouvements sociaux prennent des formes multiples et ont une origine diverse selon qu’ils sont l’émanation d’une demande locale, de l’implantation locale d’un dessein plus ample ou une combinaison des deux.

Tout d’abord ils furent le fait de l’Eglise ou des laïcs liés de très près à l’Eglise catholique, à l’image de ce que fut le catholicisme social en France, et à la faveur de nouvelles lois protégeant les associations (1887).

Après le grand mouvement caritatif social catholique des années 1880-1900 (avec une figure emblématique, celle de Concepción Arenal, femme, catholique et sociologue avant la lettre), dès le début du XXe siècle le sociologue universitaire catholique Severino Aznar crée une association, La Paz social, à visée éducative – El Curso social– qui, au-delà du fait de représenter une réponse explicite de l’Eglise aux « ravages » que produit dans ce pays l’idéologie socialiste dénoncés par la De rerum novarum, suscitera le développement d’ un puissant mouvement associatif chrétien à profil social. Il sera à l’origine des fraternités ouvrières de l’Action catholique (HOAC) et d’un mouvement coopératif ouvrier significatif dont le fleuron est toujours aujourd’hui la Mondragón Corporación Cooperativa, la plus grande entreprise coopérative du monde, créée au Pays basque par un prêtre au tout début des années quarante avec l’intention première de former des techniciens de haut niveau.

Ces mouvements, reconnus par la loi pendant le franquisme, le seront dans un cadre légal associatif qui ne changera pas substantiellement au cours de la dictature (Décret du 25 janvier 1941 sur le droit d’association, lui-même limité par l’article 28 de la loi de sécurité intérieure, véritable loi anti-terroriste, datée de mars 1941). En 1964, une tentative pour ouvrir légèrement cet espace aux associations de type politique sera portée par les éléments les plus libéraux du régime. Elle restera sans effet puisque la loi prévoyait dans son article 1-3 qu’étaient proscrites toute les associations dont les visées seraient « contraires aux Lois fondamentales du régime », celles qui mettraient en danger « la morale et l’ordre public » ainsi que celles qui « représenteraient un danger pour l’unité politique et sociale de l’Etat.»[1]

Dans ce cadre législatif qui interdit la création de toute association ayant des fins politiques ou sociales (partis et syndicats libres) les associations liées à l’Eglise et non soumises à la loi (Article 2-1) joueront un rôle décisif dans la création des Commissions Ouvrières (dont on peut dire que la genèse au tournant des années 50/60 en fait un NMS typique) en accord ou collaboration avec les secteurs communistes clandestins de cette époque. Dans un cadre politico-institutionnel extrêmement étroit, frôlant souvent l’illégalité, un mouvement associatif très diversifié verra le jour en s’appuyant le plus souvent sur l’église des paroisses de quartiers ou sur les aumôneries d’usines. Dans ces lieux, les réunions étaient permises, sans contrôle policier, par conséquent, se retrouver entre gens du même quartier, de la même entreprise, de la même école ou de la même université était possible. On pouvait y traiter de l’organisation de fêtes, mais on pouvait aussi s’y réunir pour tenter de trouver une solution collective à tel ou tel problème ou à telle ou telle question collective de voisinage ou professionnelle.

Par exemple, avec le développement accéléré de l’urbanisation qui se produit à la même époque, c’est un mouvement incarné par  des associations de quartier (movimiento vecinal), qui va jouer un rôle prépondérant dans la solidarisation de demandes concrètes fondamentales (droit au logement, droit à l’éducation, droit à l’accès aux soins)[2]. Ce mouvement, concentré principalement dans les grandes agglomérations et leurs nouveaux quartiers populaires, Madrid, Barcelone, Bilbao, Séville et leurs banlieues, et animé une fois de plus par des militants communistes et des fraternités liées à l’Eglise catholique, jouera aussi un rôle déterminant dans la lutte globale contre le régime. Citons le cas emblématique d’une association animée par un prêtre jésuite devenu communiste, le père Llanos dans un quartier de Madrid, où il exerça son apostolat à partir de 1955[3]. Cette association est connue par le nom de cet immense bidonville devenu quartier urbanisé après des années de luttes et de protestations, El Pozo del tío Raimundo. La figure de Llanos, toujours considéré positivement depuis peut très bien correspondre à une figure apostolique, mais aussi à ces figures individuelles charismatiques qui ont synthétisé l’élan associatif de ces années-là : l’association de la composante charitable et humaniste de l’Eglise et du communisme social. Il y eut des figures similaires en Catalogne et au Pays Basque qui surent développer des mouvements du même ordre.

Le mouvement des associations de quartier continuera à être présent et formera en 1980 une première coordination qui essaimera dans toute l’Espagne et existe toujours. Elle est devenue l’un des appuis du mouvement social local qui donna non seulement le 15 mai 2011 mais aussi, antérieurement, un soutien à tous les mouvements liés au droit au travail (mileuristas), au droit au logement, à l’éducation, etc. A Madrid, existe la Federación Regional de asociaciones de vecinos7[4] , à Barcelone, la Federació d’associacions de veïns i veines de Catalunya8[5] dont le rôle est plus coordinateur que centralisateur. Dans les Asturies le mouvement fut similaire. L’historienne Claudia Cabrero le souligne:

Dans les années 60 eurent lieu les premières mobilisations de quartier dont les femmes constituaient le contingent le plus dynamique. C’set en 1969 que se déroula l’évènement le plus significatif, la manifestation des cierges. Un groupe de femmes du quartier de Barredos, à la tête desquelles se trouvait Aida Fuentes Concheso réussit à rassembler 1500 habitants du quartier qui, un cierge allumé à la main, marchèrent vers la Mairie de Laviana. La Garde civile bloqua la manifestation, blessant un participant, mais finalement les manifestants obtinrent gain de cause. On leur promit la mise en route de l’alimentation électrique du quartier bloquée pour cause de conflit entre la mairie et la compagnie d’électricité. De ces premières actions revendicatives, on est passé dans les années 70 à une “pression organisée”, avec pétitions, occupation de locaux publics, assistance aux conseils municipaux pour faire connaître leurs demandes. [6]

On pourrait multiplier les exemples, mais il faut souligner que ces mouvements sont nés et ont vécu dans ce cadre légal étroit et continuent encore à conserver une certaine capacité offensive dans les grandes concentrations populaires. Il n’est pas non plus sans intérêt de souligner qu’ils donnaient aux femmes un rôle prépondérant. Les travaux de José Babiano sur ces mouvements et leur articulation avec les luttes politiques apportent d’abondants éléments vesr lesquels nous pouvons renvoyer avec grand profit.[7]

Si nous intéressons à la création des Commissions ouvrières à la fin des années cinquante et au début des années soixante, nous retrouvons un contexte similaire. La loi syndicale interdit tout autre syndicat que la CNS, syndicat intégré au pouvoir d’Etat, ce que l’on appelle par traditions le syndicat vertical à cause de sa structure corporative qui nie l’existence d’intérêts de classe. Cette structure syndicale va voir se développer dans ses marges des structures que l’on qualifierait aujourd’hui de « spontanées » qui vont rapidement se multiplier et s’enraciner de façon souple au sein des grandes entreprises puis se fédérer par branches et se constituer en confédération en 1964.

La première phase fut est celle de la création au sein des entreprises de commissions qui tentaient de peser sur les syndicats officiels pour obtenir quelques avancées en matière de salaires et de conditions de travail. La première commission fut créée en 1957 par les mineurs de La Camocha, dans les Asturies. L’insistance aujourd’hui sur la célébration de ce fait protestaire correspond bien à l’état d’esprit de la création de ces entités. S’exprimait avant tout une volonté unitaire dépassant les différences politiques, ce que le PCE soulignait encore à l’occasion de la célébration du 50e anniversaire de sa création :

En janvier 1957, un phalangiste connu, un communiste clandestin, un militant catholique, un socialiste de cœur et un mineur sans engament déclaré défièrent la dictature franquiste pendant neuf jours. Leur action, soutenue par 1500 travailleurs de La Camocha, fut à l’origine d’un mythe : la mine de la région de Gijón fut le berceau des Commissions Ouvrières.[8]

Elles vont devenir commissions ouvrières et s’étendre à travers tout le pays à partir des grèves de 1962, date qui mérite encore qu’elle soit pensée dans un principe de continuité et de rupture dans les formes prises par les mouvements sociaux pour agir dans un espace social totalement cadenassé par la répression, telle est l’analyse proposée par l’historien Xavier Domènech, par ailleurs député élu au Parlement de Catalogne et président du groupe En comú-Podem  :

En réalité, le printemps 1962, malgré l’effet optique qu’il peut encore projeter, n’a pas été le début d’un cycle de conflits comme en 1956, mais la transition d’un modèle de conflictualité expansive dans un temps donné à un autre modèle, polycentrique et installé dans un cadre régional qui se cherchait encore. [9]

C’est en septembre 1964 qu’un comité de liaison à l’échelle nationale verra le jour, esquisse d’une future confédération. Cette création  verra émerger une figure charismatique de ces commissions ouvrières, celle du communiste Marcelino Camacho Abad.

Ces quelques exemples viennent souligner le fait que, quand les canaux légaux et institutionnels ne donnent pas de voie à l’expression des conflits, et, à propos du franquisme, nous ne sommes pas dans un contexte d’Etat affaibli mais bien d’Etat autoritaire et répressif, le mouvement associatif devient le lieu où se combinent actions légales et actions illégales à travers lesquelles s’exprime la demande sociale.


[1] Ley 191/1964 de 24 de diciembre, de Asociaciones, BOE n° 311 du 28 décembre 1964, page 17334.

[2] http://www.zabalganabatuz.org/2013/04/20/auzo-del-movimiento-de-barrios-al-movimiento-vecinal/

[3] José María de Llanos Pastor, Fundación Gustavo Bueno, http://www.filosofia.org/ave/001/a032.htm

[4] http://www.aavvmadrid.org/

[5] http://www.favb.cat/

[6] La Nueva España, , 13 mai 2011,

[en ligne]: http://www.lne.es/gijon/2011/05/13/claudia-cabrero-asociaciones-vecinalesfranquismo- escuelas-democracia/1073972.html

[7] Del hogar a la huelga, trabajo, género y movimiento obrero durante el franquismo, Madrid, Fundación 1ero

de mayo, 2007.

[8] Secretaría de Comunicación del PCE/ la Nueva España / 25 février 2007.

[9] Xavier DOMÈNECH SEMPERE, El cambio político (1962-1976). Materiales para una perspectiva desde abajo, Barcelone, Espai marx, 10 avril 2016.

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NMS partie 4

Horizontalité vs verticalité

La prétention à l’horizontalité et la pratique du consensus dans la prise des décisions constituent une rupture dans la conception de l’intervention sociale, hiérarchisée et même militarisée des partis mais que de la même façon selle subit l’usure du temps et  finit souvent par fédérer, unir et hiérarchiser à son tour ses organisations et ses pratiques lorsque l’échelle d’intervention devient plus large que locale et que les conflits d’intérêts deviennent trop aigus. C’est les cas dans les multiples polémiques qui n’ont pas manqué de surgir au moment de la désignation de responsables nationaux  ou dans les choix de candidatures aux élections nationales. Pourtant dans les discours, on se réclame d’une démocratie délibérative, celle du choix de la discussion comme méthode. Il n’en reste pas moins que les praticiens de la politique préfèrent continuer à penser leur rassemblement  comme une troupe en mouvement et non comme un forum, avec un maître mot, l’efficacité et la décision.  C’est ce que revendique par exemple Manolo Monereo, l’un des fondateurs de Podemos, dans un article récent qui pose la question même de la structuration de ce mouvement : affirmer l’ancrage local des organisation de base (les cercles), former des cadres politiques ayant vocation à la gestion des affaires publiques, consolider une équipe dirigeante « efficace, capable, plurielle et unie », autrement dit passer de l’état liquide à l’état solide.[1]  

Même si on doit fortement nuancer le sens même de l’horizontalité comme fonctionnement émancipé des bases, le vieil expert en partis qu’est Jean-Luc Mélenchon le dit en tentant d’expliquer que le mouvement France Insoumise ne sera jamais un parti politique :

…dans le mouvement, on s’efforce de ne jamais en faire un sujet de conflictualité interne. Il n’y a donc pas de « majorité », de « minorités », pas de plateformes concurrentes, pas d’orientation générale opposée les unes aux autres. Autrement dit : le mouvement se soucie d’abord d’être inclusif et collectif davantage que formellement « démocratique », sachant à quelles violences et dérives conduisent les soi-disant pratiques « démocratiques » organisées par les règlements intérieur des partis traditionnels. 

 Il est un lieu de rassemblement où chaque personne décide individuellement et au coup par coup du niveau de son engagement et de sa participation effective aux diverses tâches et campagnes qui sont proposées. Dans les faits, tout repose évidemment sur la plate-forme internet qui permet ce que l’on appelle « l’horizontalité ». Pour ma part, je n’aime guère ce terme. D’abord parce qu’il sous-entend souvent une opposition à la verticalité qui est parfois tout simplement incontournable dans l’organisation d’une action. Ensuite, parce que les connexions rendues possibles par une telle plate-forme vont dans tous les sens ; elles sont par définition polymorphes.[2]

Pour autant, parmi les députés élus sous ce sigle en juin 2017 (17), huit appartiennent au Parti de gauche, deux à Ensemble, deux au PCF, les autres étant soit des élus indépendants (dont François Ruffin) soit des ralliés. Ceci signifie clairement que si la France Insoumise n’est pas un parti, l’ossature militante qui soutient le tout est bel est bien le Parti de Gauche, autrement dit un parti conventionnel né d’une dissidence du PS, qui a conservé sa structure hiérarchique et ses racines politiques. On en vient donc à se demander qui décide de quoi dans FI, certainement la structure dominante, celle des cadres du Parti de Gauche qui souhaitent donner leur agrément à toute initiative des groupes FI de base[3]. La Charte des groupes d’appui de la France Insoumise  rappelle qu’aucun groupe d’appui « …ne peut engager la France insoumise dans des élections hors d’un cadre national. Une cohérence nationale est indispensable à la réussite de nos objectifs. Aucun groupe ou rassemblement de groupes d’appui ne peut constituer de structuration ou d’outils intermédiaires à l’échelle d’un département, d’une région ou tout autre échelon en dehors de ceux décidés par le mouvement. ». La « sortie » de Jean-Luc Mélenchon contre l’accord électoral FI-PCF en Corse en vue des élections territoriales de décembre 2017 exprimée dans un tweet daté du 3 septembre 2017 en illustre bien la pratique: « Des insoumis ont engagé une liste avec le PCF en Corse sans prendre aucun avis. Je ne soutiens pas cette initiative et condamne cette tambouille. » On mesurera le sens de la formule « prendre un avis » qui ne se donne plus la peine de masquer la verticalité du fonctionnement de la France Insoumise. Ce qui permet au secrétaire national du PCF, Pierre Laurent, quand il évoque le prochain congrès de son parti le présente comme celui de sa transformation en spécifiant clairement et non sans une certaine ironie que le centralisme  des anciens Partis léninistes devient celui des anti-léninistes et vice-versa:

Une chose est sûre : il n’est pas question de construire un mouvement sous la forme de La République en marche ou de LFI. « Ce sont des organisations ultra-centralisées, explique M. Laurent. Au contraire, on veut construire quelque chose qui soit coopératif, très ouvert et très décentralisé. »[4]


[1] Manolo MONEREO, « Los dilemas estratégicos de Podemos: la esperanza como problema político», El viejo Topo, n° 352, mai 2017.

[2] Jean-Luc MELENCHON, « À propos du mouvement «La France insoumise», L’ère du peuple, dimanche 28 mai 2017. http://melenchon.fr/2017/05/28/a-propos-du-mouvement-la-france-insoumise/

[3]https://lafranceinsoumise.fr/groupes-appui/charte-groupes-dappui-de-france-insoumise/

[4] « Entre Mélenchon et le PS, le PCF se rêve en pivot de la gauche anti-Macron »,Le Monde, 15 septembre 2015.

NMS partie 3

Une question de circonstances et d’époque

Dans le monde ibérique, le mouvement associatif  de défense des intérêts des humbles est né au XXe siècle pendant les périodes de restriction des libertés, autrement dit, en particulier, pendant les deux dictatures militaires espagnoles (1923-1930 et 1939-1975). Sans aller plus loin, les zones d’influences idéologiques des différents courants politiques du tournant du siècle, carlisme légitimiste, républicanisme fédéraliste. Courants qui continuent à s’exprimer et à se retraduire sans cesse dans les nouveaux espaces politiques.

Dans le cas français, les assises politiques des partis ont connu des périodes de stabilisation mais sans pour autant échapper aux crises politiques profondes et en subir de grandes modifications. Nous renvoyons à ce qu’a très bien développé Jean-Claude Michéa sur les deux socialismes issus de l’affaire Dreyfus, celui qui « fusionne » avec la gauche républicaine et celui qui résiste à cette fusion[1]. La première grande crise ouverte est celle qui fracturera le mouvement socialiste au moment de la guerre de 14-18, creusant une ligne de partage entre le socialisme pacifiste et le socialisme patriote et la scission qui s’en suivit, entre partisans de la deuxième et de la troisième internationale. La suivante correspondra à la transformation radicale du paysage politique en deux étapes, à la Libération tout d’abord, avec le surgissement d’un gaullisme mêlant défense de la souveraineté nationale et recherche du dépassement des conflits sociaux par le corporatisme et, en 1958, en pleine crise politique née du traitement violent de la question coloniale, dans l’étape de conquête du pouvoir menée par un De Gaulle qui, seul, se proclamant « au-dessus des partis », avait mis en sommeil le RPF, forme-parti créée à son initiative en 1947.

L’intérêt de la comparaison tient au fait que le bouleversement actuel du paysage politique n’est pas propre à la France et à l’Espagne mais est bien assez général dans l’Europe d’aujourd’hui où il prend des formes aussi diverses que le Mouvement En marche et La France Insoumise en France, Cinque Stelle et Lega en Italie, Syrisa en Grèce ou même les nouvelles mouvances ultranationalistes et xénophobes en Allemagne, Pologne, Hongrie, Autriche, aux Pays-Bas et en Grande-Bretagne, formes qui « percolent » ou vont le faire (le mouvement nationaliste Vox créé tout récemment en Espagne est le dernier avatar de la sorte). Il est évident qu’il ya de fortes dissemblances entre tous ces nouveaux mouvements[2], la plus importante étant que ceux qui se classent dans les espaces hyper-nationalistes ne prétendent pas « faire de la politique autrement », critère très fortement présent chez les autres, mais affirment clairement être également des mouvements de « remplacement » des formes-parti jugées défaillantes et obsolètes.

Le discours de remplacement est également repris par FI : « Je ne veux pas affaiblir le PS, je veux le remplacer », a déclaré le jeudi 11 mai 2017 à Marseille le leader de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, venu officialiser sa candidature aux législatives dans la 4e circonscription des Bouches-du-Rhône, où il affrontait notamment le député socialiste sortant, Patrick Mennucci déclarait, en consonance visible avec une partie de l’électorat qui se portait sur ce candidat :« Nous allons tourner la page des gens qui nous ont trahis pendant cinq ans. » Naturellement, ce discours est repris au moment où FI tente de percer dans le cadre d’élections législatives, dont le scrutin majoritaire est la clé de voûte, alors que l’élection présidentielle est fondamentalement une élection proportionnelle avec un double-seuil d’élimination : 5% des inscrits et la qualification des deux candidats arrivés en tête au premier tour.

C’est pour cette raison qu’une réflexion s’imposesur la corrélation entre l’absence de libertés publiques et droits fondamentaux ou leur affaiblissement, la défaillance des politiques administrées (ce que certains appellent « le recul de l’Etat ») et le surgissement dans les années soixante et soixante-dix de mouvements culturels ou de voisinage militant.[3]

C’est le sens même de la thèse développée par Régis Debray, celle du lien entre « le changement dans la matière organisée » et « le changement dans les organisations matérialisées » qui touche aussi bien la forme-église que la forme-parti :

« … substitution du Mouvement, fluide et ondoyant, au Parti, pyramide rigide de l’âge industriel, que ses derniers rescapés appellent pudiquement une famille, terme moins compromettant. […] Substitution du transversal au vertical, du réseau au camp, de la connexion à l’affiliation, et de la marque (commerciale) à l’étiquette (idéologique). »[4]

Il nous faut aussi réfléchir au fait que ces mouvements se fondent et s’articulent souvent (ou en tout cas prétendent le faire) sur des territoires qui n’ont pas de correspondances immédiate avec celui de l’imperium étatique. Souvent beaucoup plus liés à des espaces plus restreints, ils n’existent qu’à l’échelle du quartier, de l’usine, de l’université ou de la communauté sociale[5] et se projettent comme solidaires.


[1] Jean-Claude Michéa, Notre ennemi, le capital, Paris,  Climats, 2016, 313 p.

[2] Objets Politiques Non-identifiés pour reprendre la formule employée par Marc Lazar à propos de LaREM dans son blog en  novembre 2017. Un blog hébergé par l’Institut Montaigne, l’un des premiers soutiens logistiques ayant contribué à l’irrésistible ascension d’Emmanuel Macron (https://www.institutmontaigne.org/blog/lrm-un-opni).  Ce blog contient un avertissement sans frais qui, un an plus tard laisse éclore toute sa saveur : « LRM n’échappera pas aux luttes de pouvoir, aux affrontements politiques, par exemple entre les marcheurs plutôt de gauche, du centre, de droite, ou entre les jeunes et les plus âgés. Les conditions dans lesquelles il est né, autour d’Emmanuel Macron et pour lui, font que ce moment génétique marqué par l’importance du charisme du créateur pèsera longtemps sur la trajectoire de ce mouvement-parti. Il ne devra donc pas simplement se colleter à la fameuse loi d’airain de l’oligarchie établie par Roberto Michels dans un livre célèbre publié en 1911 selon laquelle tout parti crée sa propre caste. Il lui faudra aussi gérer la routinisation du charisme cher à Max Weber et éviter que LaREM se contente d’établir une monocratie alors que ses soutiens ont été séduits et attirés par les possibilités d’être associés à l’élaboration de politiques innovantes et de vraiment agir en commun. » 

[3] « La grande révolution des quartiers du monde » chantée par les toulousains du groupe des « Fabulous troubadours » dans les années 90, http://chichechambery.free.fr/spip/spip.php?article11.

[4] Régis DEBRAY, Le nouveau pouvoir, Paris, Cerf, 2017, p. 17

[5]

NMS partie 2

Ni gauche ni droite ?

On peut considérer le discours fasciste espagnol de ses débuts dans les années trente comme filiale d’un autoritarisme ethnocentré, teinté de volksgeist, identique à celui du nazisme austro-allemand et du fascisme italien. Le vieux concept du « ni gauche ni droite » avait pris des couleurs en Espagne avec cette force politique nouvelle dont le nom signalait que la volonté peut tout, comme le laisse entendre le nom même de la nouvelle formation apparue au cours de cette dernière décennie, Podemos. Ce concept ayant été repris sous toutes ses variantes possibles par le leader de ce mouvement, ce dernier  a été soupçonné de reprendre ce que José Antonio Primo de Rivera disait dans son discours de fondation de Falange Española en 1933:

Qu’il soit clair dorénavant que notre mouvement, qui n’est pas un parti mais un mouvement antiparti, n’est ni de droite ni de gauche. Parce qu’au fond la droite aspire à perpétuer une organisation économique même si elle est injuste et la gauche n’exprime pas autre chose que le désir de l’annihiler, même si en le faisant, beaucoup de bonnes choses devront disparaître. Ensuite tout ceci est habillé par les uns et les autres de tout un lot de considérations spirituelles. Que ceux qui nous écoutent et sont de bonne foi, qu’ils sachent que ces considérations spirituelles se retrouvent toutes dans notre mouvement qui, pour rien au monde, ne liera son destin aux intérêts d’un groupe ou aux intérêts d’une classe, intérêts qu’occulte la division superficielle entre droite et gauche.[1]

Naturellement, le ton est celui d’un manifeste qui se veut rassembleur et prône la conciliation entre classes sociales. La réapparition de ce type de discours dans les années 2010 ne surprend pas, si l’on peut considérer que la répétition est le propre même du discours politique, puisque les options sont maigres. La critique de ce ni droite ni gauche est venu essentiellement de l’extrême-gauche, la droite préférant se présenter comme centriste selon le même principe « attrape-tout », la gauche modérée préfèrant parler de fascismo cool, expression que Pablo Iglesias avait lui-même employée pour critiquer un petit parti socialiste dissident, aujourd’hui moribond, UPyD[2], qui lui-aussi se disait ni de droite ni de gauche:

Les périodes de crises ouvrent de grandes opportunités. Ce sont des périodes pendant lesquelles les mouvements de gauche se déploient       avec grande facilité, mais aussi le fascisme et d’autres formes réactionnaires de restauration du régime. L’émergence d’UPyD en est un bon exemple. Cette organisation présente de nombreuses caractéristiques du fascisme cool, quand elle dit : « Nous ne sommes ni de gauche ni de droite, nous sommes espagnols ».[3]

On le constate, Pablo Iglesias, diplômé en sciences politiques, disposait alors d’une grande capacité d’autoanalyse. Le concept de fascisme cool a une histoire, et Pablo Iglesias dispose de suffisamment de culture politique pour ne pas employer ce concept sans raison. La question (et le problème) c’est que sa vision tacticienne de l’espace politique espagnol d’aujourd’hui l’a amené à se ranger sous la bannière même de ce qu’il critiquait il y a à peine quelques années, autrement dit avant qu’il ne devienne une figure non seulement présente dans les médias mais également au parlement et une figure-clé depuis la motion de censure qui en a fini avec le deuxième gouvernement Rajoy.

Revenons au concept de fascisme cool. Il apparaît aux Etats-Unis en 1932 lorsqu’il s’est agi de définir ce qu’était le régime japonais de l’époque. L’expression était considérée comme équivalente à une autre, celle de fascisme légal. Mais il était aussi une tentative d’explication des nouvelles modalités de « containment » de l’extrême droite qui tentai et tente toujours de faire oublier les fondements de ses orientations politiques: régression sociale, libéralisme économique, haine de l’étranger, glorification d’une élite sociale, génétique et possédante. Ou encore il s’agit d’un concept plaqué sur une  analyse des dérives des systèmes et institutions démocratiques, par exemple telle qu’elle apparaît dans une nouvelle forme de critique du parlementarisme qui rappelle furieusement le phalangisme social historique ou l’anti-parlementarisme réactionnaire du XIXe siècle[4]. On tourne souvent autour du concept politique d’ami-ennemi développé par Carl Schmitt[5] mais la différence entre le discours fasciste ou « centriste » et le discours niniste, c’est que le premier est fondé sur un principe d’identité des groupes qui s’opposent, alors que le second repose sur une opposition dont nous reparlerons entre « ceux d’en haut » et « ceux d’en bas », les ninistes se reconnaissant naturellement  dans une position de défense « du peuple de l’ombre ».

Dans Reconnaître le fascisme, Umberto Eco énumère quatorze caractéristiques du fascisme dont il dit qu’elles peuvent être combinées à l’infini mais « …il suffit que l’une d’entre elles soit présente pour faire coaguler une nébuleuse fasciste ». Dans ce cas, on peut tout à fait abuser de ce qualificatif qui devient « syntagme vide » ou affirmer avec le sémioticien italien qu’il est très vite devenu la synecdoque (la pars pro toto) des totalitarismes parce qu’il était un totalitarisme fuzzy, autrement dit infiniment malléable puisque sans contours bien définis.[6]

Mais, si on y regarde de près, le ninisme est la part commune de tout discours qui vise la conquête du pouvoir par les urnes. Proclamer n’être ni de droite et ni de gauche ou et l’un et l’autre, c’est recherche la voie médiane, l’électeur médian théorique. Dit en termes journalistiques : « une élection se gagne au centre », même si la chose est plus complexe qu’il n’y paraît. Cette complexité, le sociologue espagnol José Maria Maravall a tenté de l’expliquer à partir d’un corps de doctrine anglo-saxon dans un livre qui a été publié en Espagne en 2008[7] et qui ne tient pas compte d’un vecteur essentiel, les contextes sociaux, alors que ces derniers vont jouer un rôle crucial au moment où la crise immobilière et financière éclatera aux Etats-Unis et en Europe. Il développe l’idée selon laquelle, dans un contexte électoral, la position d’origine de chaque groupe, en position hégémonique ou minoritaire, les thèmes transversaux (l’autorité, la compétence, l’honnêteté) peuvent in fine séduire plus que les discours de position (programmes, politiques sociales). Ces études de la variation du vote tiennent compte d’un présupposé, celle d’une assez forte fidélité de l’électorat à ce que les politiciens habillent de la métaphore de « famille » politique. Voici ce qu’il soutient: « Il est certain que les positions idéologiques des individus sont très stables ; il est également certain que l’idéologie et les affinités de parti filtrent beaucoup les perceptions politiques. » [MARAVALL, 37]. Le présupposé repose donc sur un dogme, celui qui veut que les variations de majorité ne concernent qu’une faible partie de l’électorat, l’électorat moyen ou médian, celui dont on pense qu’il peut incliner son choix dans un sens ou dans l’autre à partir de critères transversaux essentiellement.

Pour Pablo Iglesias, c’est le refus de la gauche et de la droite comme concepts opératoires qui heurte, ce que certains ont appelé en Espagne son ninisme. Reconnaissons que, peut-être grâce aux critiques qui lui sont faites, ce ninisme donne à son discours la force rhétorique nécessaire pour intéresser (ou séduire au sens littéral du terme) une partie de l’opinion publique. Pourquoi? Parce que les lois dites d’alternance au pouvoir ont toujours laissé croire que le PP c’était la droite et le PSOE, la gauche, comme en France, les Républicains et le PS et qu’il n’y avait rien d’autre sous le soleil. Le rejet de ces deux partis par les espagnols correspond à celui qu’ont exprimé les français, rejet récupéré avec habilité par les lepénistes, la France Insoumise ou les macronistes[8] à travers les fameux slogans qui parlent d’eux-mêmes, l’UMPS, le « dégagisme » et le ninisme agrégatif du « gauche et droite en même temps » anti-extrêmes, « des modernes contre l’ancien monde » ou des « progressistes contre les populistes ». Le macronisme n’étant pas avare de discours, il n’est pas non plus avare de slogans transformistes. Il est vrai que les socialistes espagnols et français ont volontiers annexé le label de « gauche » pour se l’attribuer en toute exclusivité alors que les citoyens-électeurs ne voient pas quelle est la différence de fond entre la politique dite de gauche et celle de ce qu’ils continuent à qualifier de droite. Mais nous y reviendrons.

Le fascisme cool serait donc l’apanage de ceux qui ne veulent plus de cette alternance d’étiquettes et veulent une alternance politique authentique. Or la politique est une affaire de programmes et d’alliances, jamais une affaire de positionnement par le discours. Etre ici ou là, être en haut ou en bas, à gauche ou à droite, relève plus de la « décision fonctionnelle », du faire démocratique,  pour reprendre un  propos de Schumpeter[9]. Ce qui importe c’est faire quoi et avec qui et, une fois au pouvoir, user, avec discernement et dans des limites fixées par les droits subjectifs acquis, du monopole de la violence (ou de la contrainte) légitime de l’Etat. Si « l’affaire Benalla » qui a choqué la France en juillet 2018 a une certaine utilité, c’est qu’elle montre combien la fragilité peut apparaître au moment où ce monopole devient « action partagée » par de personnes qui ne disposent pas des prérogatives requises pour son exercice. Dans son temps et dans un contexte plus violent encore, on peut aussi évoquer ici l’affaire des GAL, police parallèle mise en place pour porter des coups à ETA par l’Etat espagnol en usant de la violence physique et de l’assassinat comme moyens d’intervention.   


[1]José Antonio PRIMO DE RIVERA, Teatro de la Comedia, Madrid, 29/10/1933, discours de fondation de la Phalange espagnole (les traductions de l’espagnol sont de l’auteur).

[2] Unión Progreso y Democracia, parti fondé en 2007 par quelques militants du Psoe (dont la figure la plus connue est celle qui fut son porte-parole jusqu’en 2015, Rosa Díez) et des membres du collectif anti-ETA ¡Basta ya !

[3] Pablo IGLESIAS, entretien accordé  à La Opinión A Coruña le 20 septembre 2013.

[4] Juan Donoso Cortés critique le parlementarisme avec véhémence. Dans sa lettre au directeur de la Revue des deux mondes de novembre 1852, il le considère comme mauvais gouvernement celui qui perd le sens du bien commun pour se noyer dans l’inefficacité et la parole. Il est aussi le fossoyeur de l’unité du pouvoir (d’un, il le fait trois), de sa pérennité puisqu’il le fait reposer sur le contrat. Ces deux travers le conduisent à l’impuissance, celle-ci finissant par créer les conditions propices à la révolution ou à la dictature, in « Ensayo sobre el catolicismo, el liberalismo y el socialismo. Otros escritos”.

[5] « Enemigo » es sólo un conjunto de personas que, por lo menos de un modo eventual — esto es: de acuerdo con las posibilidades reales — puede combatir a un conjunto idéntico que se le opone. Enemigo es solamente el enemigo público, porque lo que se relaciona con un conjunto semejante de personas — y en especial con todo un pueblo — se vuelve público por la misma relación. El enemigo es el hostis, no el inmicus en un sentido amplio; el polemios, no el echthros.” Carl Schmitt, De lo político.

[6] Umberto ECO, Reconnaître le fascisme, Paris, Grasset, 2017, 51 p.

[7] José María MARAVALL, La confrontación política, Madrid, Taurus, 2008, 282 p.

[8] Il faudrait aussi se demander si ces néologismes dont la racine est le nom du leader autoproclamé ne signalent pas à leur tour à la fois une certaine vacuité idéologique et sous la forme du don de sa propre personne à la chose publique et un pas vers de nouvelles formes de totalitarisme charismatique, su le mode pétainiste : « …je fais à la France le don de ma personne pour atténuer son malheur. », Message radiodiffusé du Maréchal Pétain, 17 juin 1940.

[9] « La démocratie est une méthode politique, en d’autres termes, un certain type d’organisation institutionnelle visant à aboutir à des décisions politiques – législatives et administratives – et, par conséquent, elle ne peut constituer une fin en soi, indépendamment des décisions qu’elle sécrète dans des conditions historiques données. » Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie. La doctrine marxiste. Le capitalisme peut-il survivre ? Le socialisme peut-il fonctionner ? Socialisme et démocratie. (1942) 1942. Paris, Petite bibliothèque Payot, texte de la 2e édition, 1946. Paris: 1965, 433 pages, p. 179.

NMS partie 1

Notes sur les nouvelles formes de l’agir politique, France/Espagne

Podemos, Ciudadanos, La France insoumise, La République en marche: nouveaux partis, nouveaux mouvements sociaux ou artefacts parlementaires?

Serge Buj

Les élections législatives espagnoles du 26 juin et du 20 décembre 2015 comme l’élection présidentielle française de mai 2017 conduisent à poser un certain nombre de questions autour des phénomènes politiques qui se développent depuis quelques années en Espagne et en France ou, plus largement, dans les Etats constitués et dont la souveraineté repose sur le suffrage dit « universel » et l’exercice du pouvoir sur la démocratie de délégation, démocratie parlementaire.

Ces phénomènes sont le plus souvent classés comme NMS (nouveaux mouvements sociaux)[1] dans la mesure où  ils rejettent dans leur discours la forme-parti, tant en matière de structure (centralisée, hiérarchisée) que de fonctionnement, en particulier dans les prises de décision qui dépassent l’échelon local. Sont-ils proches de ce que furent les Conseils révolutionnaires de l’Europe du début du XXe siècle ou même des clubs de la Révolution Française? Sont-ils plutôt une manifestation parmi d’autres d’un mouvement de crise et  de rénovation du système des partis politiques ou sont-ils symptomatiques d’une période de grand  reclassement idéologique mondial? Telles sont les questions qui se posent au moment d’observer et d’apprécier les situations locales.

A partir de ces deux exemples nous tenterons de développer une réflexion sur la nature et le discours de ces NMS, y compris pour se demander si les traiter comme tel n’est pas aller trop vite en besogne.

Il est nécessaire aujourd’hui de réfléchir au lien qui peut exister entre les conditions de l’affaiblissement de la forme-parti et le surgissement de mouvements adoptant des formes distinctes, question assez similaire au conflit qui opposa et oppose toujours des formes intégrées, centralisées et hiérarchisées de l’expression religieuse, dont l’église catholique est un exemple caractéristique, et les nébuleuses de croyances qui se développent à sa périphérie monothéiste et qui, le plus souvent, se fédèrent autour d’une figure charismatique ou d’un discours livré « à portée de voix » autrement dit à l’échelle locale avec, de temps à autre, la conquête de positions dominantes à travers les médias. C’est, en gros, le même phénomène. En un sens, l’application de la rhétorique hobbesienne d’Ernesto Laclau et de Chantal Mouffe[2] a été parfaitement mise en route, non pas seulement par Podemos ou la France Insoumise, ni par Syriza mais bien par les partis nationalistes séparatistes (le Scottish National Party ou les partis nationalistes PDeCat et ERC en Catalogne), les nouvelles formes émergentes de la droite (Ciudadanos en Espagne ou les Cinque Stelle et la Ligue en Italie), et, cas d’exception par son efficacité et sa fulgurance, par la candidature d’Emmanuel Macron et la formation en quelques mois de son mouvement, La République en marche. Dans tous les cas que nous venons de citer,  le point commun c’est qu’il s’agit de mouvements défendant avec acharnement le mélange subtil entre la libre entreprise et un Etat autoritaire en matière de gestion des personnes, réduisant son intervention à la défense de l’entrepreneur comme figure sociale-clé. Nous sommes loin encore de la figure du Léviathan de Hobbes, ou du moins plus proche de sa caricature.[3] Ou encore assez proches des combinaisons libérales autoritaires prônées par Milton Friedmann ou Friedrich Hayek.

Dans l’histoire du XXe siècle, l’apparition de groupes spontanés, correspond à une certaine continuité historique. Un certain nombre de ces groupes émergents combinaient d’ailleurs aussi bien la revendication sociale que mystique[4]. Si nous prenons le cas des révoltes paysannes en Andalousie au début du XXe siècle, en s’opposant à la foi catholique, souvent considérée comme celle du maître, ce sont les idéaux anarchistes qui jouaient le rôle de ferment coagulateur de nombreuses luttes pour de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail[5]. Dans les cas que nous avons cités plus haut, la mystique est variable, elle peut-être libertarienne (moins d‘Etat) ou egocentrée (la « casa nostra » des nationalistes catalans), thaumaturgique (l’homme-providence, prophète, jupitérien et « maître des horloges »), elle peut aussi être xénophobe ou quelquefois résulter d’un cocktail subtil entre toutes ces croyances. Sans abandonner des objectifs très concrets, ces idéaux se teintaient fortement d’une certaine forme de « radicalisme illuminé » qu’Eric Hobsbawm, dans le cas de l’Espagne, qualifiait, faute de mieux, de «millénariste » en s’appuyant sur les études de terrain de Juan Díaz del Moral pour les années 1918-1920 (pendant le « triennio bolchevique ») et de Gérald Brenan pour les années 30 (The Spanish Laberinth, 1942)[6].


[1] Jean LOJKINE,  Une autre façon de faire de la politique, Le temps des cerises, Paris, 2012.

[2] Signifiants vides (l’ordre en tant que tel), relation hégémonique et posture antisystème. Voir à ce sujet Ernesto LACLAU, La guerre des identités, grammaire de l’émancipation, Paris, Editions de la Découverte, 2000/ 2015, 141 p.

[3] – Job 41:17 : « Quand il se dresse, les flots prennent peur et les vagues de la mer se retirent. »

[4] E. J. HOBSBAWM, Les Bandits, 4e édition revue et augmentée par l’auteur, traduction de l’anglais par J. P. Rospars et N. Guilhot de Bandits, Weidenfield & Nicolson Ltd, London. 2000 (1ère  édition en 1969), Paris, Zones, 2008, 21 p.

[5] Rose DUROUX, « Jacques Maurice, El anarquismo andaluz, una vez más », Cahiers de civilisation espagnole contemporaine [En ligne], 2 | 2008, mis en ligne le 26 octobre 2012, consulté le 20 juin 2016. URL :http://ccec.revues.org/863

[6] J. HOBSBAWM, Les primitifs de la révolte dans l’Europe moderne, Paris, Fayard, col. Pluriel, 2012 (p. 132); Juan DIAZ DEL MORAL, Historia de las agitaciones campesinas andaluzas, Alianza Editorial, Madrid, 1967. 509 p.; Gérald BRENAN, Le labyrinthe espagnol, origines sociales et politiques de la guerre civile, Paris, Editions Ruedo Ibérico, 1962, 281 p.

Le traité d’Aix-la-Chapelle et le bilinguisme

Depuis quelques jours, la chronique médiatique se déchaîne à propos des critiques avancées par les uns et les autres (les « souverainistes » français, dit-on) contre le Traité portant  « sur la coopération et l’intégration franco-allemandes » signé entre la France et la RFA le 22 janvier dernier. Ce traité dit « d’Aix-la-Chapelle », renoue avec une tradition remontant à 1963 de traités bilatéraux qui définissent et redessinent les contours de la coopération franco-allemande. Je note que le Traité d’Aix-la-Chapelle est « de coopération et d’intégration », le second terme de son intitulé étant sûrement celui qui a créé le plus d’équivoques et attiré le plus de critiques.

Sans enter dans le détail du texte, relativement bref par ailleurs (12 pages et 28 articles) pour déterminer si cette intégration voulue est synonyme de perte de souveraineté ou de mise en commun des ressources, je retiens que le préambule indique que les deux parties agissent, dans le cadre de ce traité « conformément à leurs règles constitutionnelles et juridiques nationales respectives ». Cette conformité suppose que le traité soit ratifié par les deux parlements et que son contenu soit conforme aux constitutions respectives des deux Etats, examen qui revient aux tribunaux constitutionnels de chacun des deux pays.  S’il y a conformité le traité devient un texte de rang constitutionnel, s’il n’y a pas conformité sur tel ou tel point ou aspect, soit il est modifié et renégocié, soit la constitution est modifiée selon les procédures connues d’avance et fixées par le texte fondamental lui-même.

Langues d’apprentissage

Voici donc la question qui se pose. Dans le texte du traité de 1963 la question des langues est placée sous le signe exclusif de leur apprentissage:

Les deux Gouvernements reconnaissent l’importance essentielle que revêt pour la coopération franco-allemande la connaissance dans chacun des deux pays de la langue de l’autre. Ils s’efforceront, à cette fin, de prendre des mesures concrètes en vue d’accroître le nombre des élèves allemands apprenant la langue française et celui des élèves français apprenant la langue allemande.

Dans le dernier texte, la question de l’apprentissage est toujours évoquée dans le chapitre 3, « Culture, enseignement, recherche et mobilité ». Est rappelé le rôle de l’OFAJ et encouragée la mise en place de programmes destinés à la jeunesse et d’une plate-forme numérique. Dans les articles 10 et 11 on retrouve les mêmes propos, dans un langage correspondant au contexte actuel, c’est-à-dire en mettant plus l’accent sur les coopérations dans l’enseignement supérieur:

Article 10
Les deux États rapprochent leurs systèmes éducatifs grâce au développement de l’apprentissage mutuel de la langue de l’autre, à l’adoption, conformément à leur organisation constitutionnelle, de stratégies visant à accroître le nombre d’élèves étudiant la langue du partenaire, à une action en faveur de la reconnaissance mutuelle des diplômes et à la mise en place d’outils d’excellence franco-allemands pour la recherche, la formation et l’enseignement professionnels, ainsi que de doubles programmes franco-allemands intégrés relevant de l’enseignement supérieur.
Article 11
Les deux États favorisent la mise en réseau de leurs systèmes d’enseignement et de recherche ainsi que de leurs structures de financement. Ils poursuivent le développement de l’Université franco-allemande et encouragent les universités françaises et allemandes à participer à des réseaux d’universités européennes.

Donc rien de bien nouveau si ce n’est qu’on est étonné d’apprendre entre les lignes qu’il y a encore une difficulté à reconnaître les diplômes acquis dans un pays ou dans l’autre, des décennies après la mise en place des coopérations universitaires, mais c’est l’une des réalités européennes: il y a de véritables politiques de protection des diplômes nationaux en Europe relevant de la crainte d’une concurrence déloyale dans les métiers de haute qualification.

Langues d’usage et bilinguisme

Pour entrer dans le vif de la question, il faut tout d’abord comprendre que nous sommes dans le traitement des questions transfrontalières (chapitre 4). La proposition est celle qui verra la mise en place d’un « comité de coopération transfrontalière » (Art. 14) dont le rôle n’est en rien nouveau si on se fie aux structures de dialogue déjà instaurées dans un cadre interrégional, avec l’eurorégion  Pyrénées-Méditerranée qui rassemble les Baléares, l’Occitanie et la Catalogne, par exemple. Ici la nuance tient au fait que ce comité sera piloté par les deux Etats, même si les entités transfrontalières locales y seront associées, ce qui n’est pas le cas dans les instance de coopération interrégionales qui entrent dans le domaine de compétences des seules régions et dans un cadre juridique européen (Règlement (CE) n°1082/2006 du Parlement et du Conseil du 5 juillet 2006, Règlement (CE) n°1302/2013 du Parlement et du Conseil du 17 décembre 2013).

Là ou il a un réel changement c’est quand on lit l’article 15 du traité. Que stipule-t-il?

« Les deux Etats sont attachés à l’objectif du bilinguisme dans les territoires frontaliers et accordent leur soutien aux collectivités frontalières afin d’élaborer et de mettre en oeuvre des stratégies appropriées.  »

On peut remarquer que la promotion du bilinguisme n’est définie que vaguement: bilinguisme dans l’affichage commercial? Bilinguisme dans les administrations des « territoires frontaliers », autrement dit, dans les communes, les Intercoms, peut-être aussi les région entières. Disons, pour être clairs: l’Alsace est-elle un « territoire frontalier » ou seules le sont les communes dont l’une des limites est la frontières franco-allemande? Ou, faut-il comprendre que l’allemand pourrait être envisagé comme l’autre langue de l’Alsace ou seulement comme l’autre langue de zones strictement frontalières, à Strasbourg et à Kehl mais pas à Hagenau ni Freudenstadt?

Dernier point: la question elle-même du bilinguisme pose problème.

La Constitution française stipule dans  son article 2 que « La langue de la République est le français. »Cet article s’applique partout sur le territoire français, même en Corse où une proposition votée en 2013 par le parlement corse proposant que le corse soit langue co-officielle de l’Île a été rejetée par l’Etat, rejet confirmé par Emmanuel Macron en février 2018: «  »Le bilinguisme, ce n’est pas la co-officialité ». Formule mystérieuse, puisqu’on peut se demander alors ce que peut bien être le bilinguisme étendu à des espaces publics (« territoires » dit le texte), et non pas limité à des pratiques privées? Personne n’a jamais interdit à personne de parler allemand en Alsace.

Introduire le principe de bilinguisme de territoires c’est consacrer une co-officialité de fait des deux langues dans le même espace. Envisagé ainsi, le Conseil Constitutionnel devra trancher et nous expliquer en quoi le bilinguisme n’est pas la co-officialité. S’il n’y a en effet pas de signe égal juridique entre les deux langues sur ces territoires, c’est qu’il n’y a pas et il n’y aura pas de bilinguisme territorial. Sinon il faut adopter le schéma de la constitution espagnole qui, dans son article 3, ne se pose pas la question oiseuse de la différence supposée entre co-officialité et bilinguisme, mais bien de l’application de plein droit du principe bilingue:

Article 3.
1. Le castillan est la langue espagnole officielle de l’État. Tous les
Espagnols ont le devoir de la savoir et le droit de l’utiliser.
2. Les autres langues espagnoles seront également officielles
dans les Communautés autonomes respectives, conformément à
leurs statuts.

Je remarque pour finir que sur le site officiel franco-allemand, dans le résumé des 15 objectifs du traité, cet élément n’apparaît pas.