L’indice Euribor, le cauchemar espagnol

Si je vous dis EURIBOR, vous allez imaginer que je souhaite évoquer ce soir une utopie orwellienne, une village de l’est européen (de triste mémoire) ou un Béhémoth menaçant tapi dans la froidure de notre planète.

Rien de tout cela. EURIBOR est un indice. L’un de ces indices économiques qui gouvernent le monde. Ses soubresauts, ses fièvres et ses sautes d’humeur effraient els espagnols depuis plusieurs années. Son nom complet à partir duquel a été conçu cet acronyme est Euro interbank offered rate. Il s’agit d’un taux de référence du marché monétaire dont la traduction en français est franchement ridicule : TIBEUR. Publié à échéances régulières il est sert de base de calcul au prix de l’argent des prêts interbancaires pour «les banques européennes de premier plan» comme l’indique la page d’accueil de son site internet,

http://fr.euribor-rates.eu/que-est-ce-que-euribor.asp

Cet animal statistique fait peur aux espagnols. Pourquoi? Parce qu’il sert de base au calcul des taux de référence des hypothèques, donc des prêts immobiliers. Comme on peut le lire sur la page  de ce même site intitulée «EURIBOR et votre hypothèque»:

«De nombreuses banques prêtent  de l’argent sous forme d’hypothèques. dans bien des pays européens, il est courant de prendre une hypothèque avec un taux variable… En cas de taux d’hypothèque variable, le taux d’hypothèque à payer varie généralement en fonction du taux EURIBOR»

Expliqué en terme simples, si vous achetez un bien immobilier en Espagne -c’est-à-dire dans la zone Euro-, la garantie du prêt qui vous est accordé repose sur le bien acquis lui-même (l’hypothèque). Pour obtenir un prêt de longue durée vous ne pouvez souscrire un prêt à taux fixe, les banques vous vendent un prêt à échéance de 25 ans (juste avant la crise de 2008 les banques espagnoles  proposaient un étalement des remboursements de trente, quarante, voire cinquante ans) à condition que vous acceptiez que le taux d’intérêt soit variable. Autrement dit, les intérêts de votre crédit sont réévalués tous les trois mois en fonction des variations de cet indice. S’il baisse, vous payez moins, s’il augmente, votre mensualité s’alourdit.

Fin 2006, il était de 3, 335%, en juillet 2007, il passait la barre des 4% (4, 076%), en octobre 2008, au moment du déclenchement de la crise financière, ilatteignait  presque 5% (4,846%) pour dégringoler après avril 2009 à moins de 1%. Cette stagnation des taux était du aux baisses des taux d’intérêts fixés par la Banque européenne et, surtout aux effets considérables de la crise sur le marché de l’immobilier en Espagne et sur la capacité de solvabilité des épargnants espagnols.

Les hausses de l’indice des années 2006-2008 ont pris à la gorge de nombreux acquéreurs de logements espagnols et ont conduit les banques à saisir les biens achetés devant la multiplication des défauts de paiement de nombreux clients. le résultat fut catastrophique et le développement en chaîne n’a pas encore provoqué tous les dégâts possibles. Comme la cerise sur le gâteau de la crise, les prix de l’immobilier avaient subi une hausse spectaculaire entre 1996 et 2006, le prix moyen du m2 étant passé de 250 euros environ à près de 3000 en dix ans. L’endettement privé a donc enflé démesurément, les banques ont commencé à faire face à des manques de liquidité devant les défauts de remboursement, le secteur du bâtiment entrait dans une crise profonde, puisque la paralysie quasi-complète des travaux de construction devenait impérative, des dizaines de milliers de logements restant sans acquéreurs. Cette paralysie entrainaît à son tour la disparition de centaines de milliers d’emploi à un rythme soutenu.

En Espagne on considère souvent que la crise de 2008 est la conséquence de la crise des subprimes américains. C’est faire preuve d’une certaine dose d’irresponsabilité. C’est la politique espagnole du logement, imitation ibérique du système en vogue aux Etats-Unis, qui a conduit à la catastrophe.

Vous comprendrez donc que chaque frémissement à la hausse d’EURIBOR fait trembler les espagnols endettés. La prévision de hausse de l’indice pour la fin de l’année le situe à un niveau critique selon les spécialistes (2,5%) entre janvier et mai 2011, en seulement quatre mois, il a augmenté de 1 point passant de  1,555% à 2, 159%.

 

http://www.bolsafin.com/MENU/Euribor.htm

Ces chiffres peuvent ne rien signifier mais quand on les projette sur les taux réels variables pratiqués on en a froid dans le dos. C’est ce que montre un article récent d’Iñigo de Barrón (El País,  samedi 28 mai) qui se demande comment dans un pays en pleine récession sociale, avec  presque 5 millions de chômeurs, sera supporté ce coup de ciseaux supplémentaires aux revenus modestes. Cette variation de 1 point alourdit considérablement la facture-logement des ménages, l’exemple que donne le journaliste spécialiste de questions financières du grand quotidien espagnol:

Representa un aumento de unos 800 euros anuales (67 al mes) en una hipoteca tipo de 150.000 euros a 25 años. Es un alza del 10,8% en el coste del crédito, una cantidad nada despreciable. Si el préstamo es a 30 años, la subida rondará el 12,8%.

C’est pour cette raison que José Blanco, ministre des affaires délicates du gouvernement Zapatero (chargé du ministère appelé sans aucun humour « du développement »), fait une tournée européenne pour vendre de l’immobilier espagnol (près d’un million de logements vides dans les zones balnéaires),

http://www.elmundo.es/elmundo/2011/02/24/suvivienda/1298541716.html

C’est pour cette raison aussi que les agences de notation baissent la note de l’Espagne (Agence Fitch le 28 mai dernier), que les espagnols n’en peuvent plus de payer la crise par tous les bouts et que moins que jamais ce pays n’est à l’abri de la banqueroute, entrant dans le cercle des PIGS, selon l’expression très élégante utilisée par la finance anglaise pour stigmatiser les pays européens en difficulté.

Et on comprend encore plus pourquoi les indignés espagnols ne renoncent pas.

http://www.cookingideas.es/espanistan-20110526.html

 

PS: Merci à tous ceux, proches et amis,qui trouvent sur le Net  ces liens qui témoignent de la vivacité et de la pugnacité des Espagnols en temps de crise profonde.

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Indignation et football

Vendredi matin, à Barcelone, sur la Place de Catalogne, les «indignats» ont été délogés par la police («els mossos d’esquadra»). Le Gouvernement catalan, par la vois de son Conseller chargé de l’ordre public, Felipe Puig, a justifié ce «ménage» quelquefois abrupt par la nécessité de contrôler une situation qui deviendrait difficile à gérer en cas de victoire de l’équipe du Barça contre Manchester U. («possibles esdeveniments deportius»), ce soir samedi à Wembley. Il craint que des groupes de semeurs de troubles ne mettent à profit la bonne foi des «indignés» et la joie des «cules» -supporteurs du Barça, à prononcer coulés, por favor– pour créer des incidents violents dans le centre de la ville.

Une fois la charge policière terminée, les «acampados» ont réinvesti cet espace, aussi nombreux qu’au premier jour, si l’on en croit la presse espagnole ce matin. Le souci était sécuritaire, autrement dit il s’agissait de faire le vide de tout ce qui aurait pu servir de projectile improvisé dans le matériel de camping  accumulé par les protestataires.

C’est le propre de la mécanique répressive que de frapper des «gens de bonne foi», en les sachant de bonne foi, pour éviter que des personnes de mauvaise foi ne les instrumentalisent. Tout en respectant un principe de proportionnalité dans l’usage de la violence, naturellement.

Ce partage entre la bonne foi et la mauvaise foi est naturellement un prétexte. La seule vraie raison de la «facilitació de la neteja» de la place c’est de ne pas voir le triomphe footballistique (éventuel) du nationalisme catalan teinté de revendications sociales. Et surtout que le nouveau Président de la Generalitat, Artur Mas, ne puisse tirer le profit d’image maximum de cette victoire (éventuelle) du Barça. La fête serait gâchée…

Dessin publié par le quotidien El Periódico en juin 2009

 

 

 

 

 

Voir à ce propos:

http://www.elsingulardigital.cat/cat/notices/2011/05/

http://politica.elpais.com/politica/2011/05/27/actualidad/1306489864_137130.html

 

Samedi 28 mai: Ha ganyat el Barça…

Juan José Linz, le premier « transitologue » espagnol (2)

De la transitologie comme science prédictive

En 1990, La Revista Española de Investigaciones Sociológicas publie un article de ce même sociologue portant cette fois clairement sur le thème des transitions (Transiciones a la democracia). Par habitude macro-politique, Juan José Linz revient sur ce qui constitue désormais le cœur de ses recherches, le passage de formes autoritaires de l’Etat vers la forme considérée comme la seule possible : la démocratie libérale. Il annonce d’emblée qu’il va surtout centrer son analyse sur les processus de restauration, autrement dit sur le cas de pays qui disposaient déjà d’une certaine expérience démocratique. Dans ce groupe, nous trouvons naturellement l’Espagne, moins conventionnellement, l’Allemagne, qui, en somme n’a connu comme période démocratique que la parenthèse de la République de Weimar et, curieusement, nous ne trouvons pas la France, dont le processus engagé au moment de la Libération intéressera pourtant un certain nombre d’historiens espagnols. Mais ne lui tenons pas rigueur de ces petites incohérences, en 1990, le sujet qui agite l’Europe et le monde est l’écroulement du système soviétique et la fin du bloc de l’Est.

Toujours amateur de modèles, Juan José Linz reprend celui des dix voies de transition proposées par Alfred Stepan, avec qui il a collaboré dans l’écriture de deux ouvrages qui les ont consacrés comme experts en «transitologie ». Si je reprends les termes employés par Guy Hermet dans la note de lecture qu’il publia en 1997 dans la Revue Française de Science Politique c’est pour bien insister sur le fait que le cas espagnol est très présent dans cette recherche des « mécanismes » transitionnels. Les énumérer serait fastidieux et inutile.

Retenons la distinction par groupes qu’il propose. Le premier groupe est constitué par les Etats qui, à l’issue de la guerre, ont changé à la suite d’une intervention extérieure (libération, occupation). Le deuxième, par ceux dont le pouvoir autoritaire engage et contrôle le processus de démocratisation. Le troisième est constitué par les Etats où le changement est mené par les forces d’opposition. L’Espagne pourrait entrer dans le deuxième groupe puisqu’une partie de la classe dirigeante a su neutraliser l’autre partie pour conduire la transition. Encore une fois, Juan José Linz nous explique que ce sont les acteurs de cette période difficile qui comptent. Leurs qualités, leur sens de la responsabilité (celle des opposants aussi) sont fondamentales pour maintenir l’ordre et ne pas laisser le champ libre aux extrêmes.

Il ne nie pas l’importance des mouvements populaires ou des manifestations de rue, mais il affirme que « sans leaders et sans organisation » un peuple peut être poussé vers de positions intransigeantes, ce qui conduit non pas à la révolution, mais à la répression. Le choix du modèle d’Etat futur lui paraît secondaire à ce moment-là du changement, encore une fois, tout dépend des hommes en charge du processus.

Après une longue digression sur la périodisation possible de ces étapes de transition et surtout sur leur date de fin (signature et approbation d’un texte constitutionnel consensuel ou rotation par alternance de nouvelles forces politiques), il aborde la question de la consolidation ou pérennisation des nouvelles règles politiques et sociales

Pour lui, seule l’alternance entre administrations (l’anglicisme employé est certainement là pour nous suggérer un changement d’équipes, pas de politique) laisse du temps pour faire face aux crises et aux problèmes économiques et sociaux. Cette fois-ci son texte est accompagné de conseils aux leaders politiques. Il leur demande de persuader les gens < las gentes > de la valeur des libertés recouvrées, de la possibilité d’assumer le changement par des méthodes pacifiques, mais aussi d’accepter que « l’héritage catastrophique des gouvernements non-démocratiques » ne puisse être surmonté à court terme. Leur tâche ingrate de gouvernants consiste à dire au peuple <al pueblo > que la démocratie n’apportera pas d’amélioration économique, que les améliorations sociales ne seront que marginales et que « l’Etat ne peut pas tout », quelles que soient ses qualités ou les qualités de ceux qui exercent le pouvoir.

Les analyses, documentées, sont souvent liées à l’utilisation de modèles anglo-saxons, qui servent toujours de fondement à une analyse des sociétés comme ensembles en crise perpétuelle recherchant par des mesures de type collectif (ce serait là la seule fonction de l’Etat) à modérer la demande de justice, à lisser les conflits et à user du pouvoir politique essentiellement comme d’un pouvoir du discours. Il faut convaincre des masses gouvernées essentiellement par la peur de la violence, de la perte, du vide. Mais les lignes développées à caractère prescriptif n’ont rien de bien innovant, nous pouvons douter que les hommes qui ont conduit la transition aient réellement eu besoin des conseils éclairés de notre politologue. En ce sens, la pensée politique de Linz, puisque tout de même, bien qu’usant de techniques analytiques, il en laisse apparaître quelques traits, était trop conservatrice pour pouvoir intéresser les politiques. Bien sûr, il fallait ruiner les espérances, ou, comme il le dit lui-même, les décourager, mais qui peut penser que le courage qu’il réclame des gouvernants passerait par un discours « réaliste » ?

C’est avoir oublié la fable machiavélique du lion et du renard, plus rudimentaire mais tellement plus efficace:

. «Les hommes sont si aveugles, si entraînés par le besoin du moment, qu’un trompeur trouve toujours quelqu’un qui se laisse tromper.»

Machiavel, Le Prince

Juan José Linz, le premier « transitologue » espagnol (1)

Puisqu’on a parlé de transition et de modèles à propos des évènements de Tunisie et d’Egypte, il serait peut-être temps de parler de ce modèle de transition espagnol que les gouvernants espagnols voulaient proposer aux tunisiens comme base d’inspiration. Le mouvement du 15 mai semble montrer que l’histoire propose quelquefois des retournements cocasses, s’il ne s’agissait pas de la vie des gens et de leur avenir. En effet, ce n’est pas le sacrosaint «modèle espagnol de transition» qui s’impose en Tunisie, tel que tentaient de le «vendre» les membres du gouvernement Zapatero(voir la dépêche d’Europa Press du 2 mars dernier: Zapatero viaja este miércoles a Túnez para ofrecer asesoramiento en la transición) mais plutôt «le modèle d’insurrection tunisien» qui est en train de s’imposer en Espagne. Il m’a semblé intéressant de revenir sur la science « transitologique » ou du moins sur l’une de ses figures espagnoles les plus visibles, Juan José Linz. On verra que prédire l’avenir, même armé de toute la science conceptuelle et comptable possible est un art qui comporte des risques.

Juan José Linz

En 2007, dans la revue Pôle Sud, Miguel Jerez Mir publie un article qui tente d’évaluer les racines de l’influence de Juan J. Linz sur la sociologie et la science politique. L’année précédente, l’association française de science politique organisait à Montpellier un colloque international en hommage au sociologue espagnol (pensé comme politologue pour les besoins du colloque). Une grande partie des interventions ont été publiées par la Revue internationale de politique comparée.

Ce qui retient l’attention dans la masse de travaux que ce sociologue installé aux Etats-Unis a entrepris, c’est son étude des élites politiques espagnoles. S’étalant sur trois décennies, ses travaux embrassent une longue période qui englobe tout autant les années de la dictature de Primo de Rivera, la IIème République, le franquisme que la période de la transition.

La configuration de ses recherches et sa cible lui ont été inspirées par Francisco J. Conde, selon ce que Miguel Jerez Mir en déduit des entretiens qu’il a pu mener avec Linz lui-même. Il y rapporte que c’est à partir de 1947 qu’au contact de Conde et de ses séminaires de l’Instituto de Estudios Políticos, il découvrira la littérature sociologique, en commençant par Auguste Comte et Wilfried Pareto.

Son départ à 22 ans pour l’Université de Columbia scellera son avenir académique et donnera certainement à sa formation un tour différent, une vision externalisée de la question espagnole. Ajoutons que l’influence de l’empirisme sociologique, alors dominant aux Etats-Unis, jouera un rôle primordial dans les travaux de ce sociologue qui se situera très tôt du côté de l’empirisme et des études de terrain, s’éloignant ainsi de la sociologie philosophique de sa formation initiale.

Penser le changement politique

En 1980 et en 1990, Juan Linz tente, à dix ans de distance, de proposer une analyse des situations politiques des pays du sud de l’Europe et de l’Espagne en particulier, à travers deux longs articles repris et publiés par la Revista de Estudios Políticos.

Le premier article (La frontera sur de Europa: tendencias evolutivas) est un essai de politiques comparées dans lequel, alors que ces pays n’ont pas encore intégré l’espace communautaire, il tente de mettre en relief les aspects positifs et négatifs de la Grèce, du Portugal, de l’Italie et de l’Espagne. Même si les chiffres (ici, essentiellement des chiffres économiques) sont présents, on perçoit très clairement ce qu’est la nouvelle orientation de cet auteur, passer de la sociologie analytique des sociétés à la sociologie politique et, dans une dernière étape, à des études caractéristiques de la science politique : l’études de grands ensembles géopolitiques parsemée de considérations politiques et historiques.

La thèse du retard économique des pays de l’Europe du sud est simple : ce sont des sociétés qui ont toujours eu vis-à-vis du capitalisme une position fortement réticente. Alors que le couple idéal signifiant le progrès matériel pour les masses travailleuses est « capitalisme + démocratie libérale », cette réticence est due à la force des partis communistes (pour alimenter son raisonnement Linz inclut la France dans ce groupe de pays dans lesquels, dit-il, le capitalisme n’a pas été véritablement légitimé), puis à ce qu’il appelle « les élites précapitalistes » et aussi à l’Eglise catholique. Les régimes autoritaires qui ont sévi, en particulier en Espagne et au Portugal, n’ont pas permis que se développe une société de contrepoids institutionnels (les syndicats) qui auraient obligé à forcer une certaine forme de redistribution des richesses. Ces régimes étaient, de plus, liés à une conception corporative de la société, à une tradition antilibérale et même à l’héritage d’une pensée fasciste, facteurs qui, combinés, contribuaient à renforcer cet esprit anticapitaliste. Pour Linz, c’est là le trait commun principal entre les catholiques et les communistes, mais aussi un frein à l’hégémonie d’une gauche libérale dans ces pays fortement catholiques (pour les besoins de la démonstration, il n’est plus question de la France, on ne sait pourquoi, ni de la Grèce, écartée parce que majoritairement orthodoxe).

Le défaut de l’article est qu’il s’arrête en chemin pour nous livrer une expertise politique dans laquelle la situation espagnole est analysée à l’aide de tout un arsenal de considérations dont nous livrons quelques échantillons :

Peut-il se former une coalition PSOE-UCD contre les extrêmes ?

Faut-il croire à ceux qui prétendent que l’Espagne se prépare à un système d’alternance bipartite ?

A ces deux questions Linz répond négativement. Mais il souligne que les larges consensus qui se sont faits jour (la négociation de la Constitution et des Pactes de la Moncloa) laissent penser à un profil plutôt à l’italienne.

On peut sourire aujourd’hui lorsque ces prévisions argumentées de Juan José Linz sont passées au crible de l’histoire, mais ce long détour vers un exercice mal maîtrisé de politologue le ramène à son point de départ : les pressions alimentées par la conception catholique du bien commun <bonum comune> sont encore trop fortes pour que l’attelage parfait entre la démocratie pluraliste et l’esprit du capitalisme puisse fonctionner comme c’est le cas dans les pays anglo-saxons. Si les nationalismes périphériques inquiètent J.J. Linz, il estime que le modèle consociatif, qu’il emprunte à Arend Lijphart, ne pourra s’appliquer, ce qui, traduit en termes politiques, revient à dire qu’il est peu probable qu’un gouvernement régionaliste disposant d’un soutien majoritaire capable de parler au nom de la région pourra négocier et obtenir un accord consociatif avec le gouvernement.

Les politiques catalane et basque des années suivantes vont le démentir de la façon la plus parfaite. Se fondant sur des présupposés simplistes qui placent en premier lieu comme critère principal les contradictions linguistiques (la bataille des langues régionales contre l’espagnol est perdue d’avance), qui analysent également la politique et son exercice comme soumis à des figures de premier plan, il ne perçoit pas combien la capacité de lissage ou de gestion des conflits a été plus forte. Il ne voit pas non plus que ce que nous pourrions appeler un consensus critique a pu être le moteur de l’unité espagnole, une unité instable, changeante, soumise à questionnement, bien sûr, mais qui ne singularise en rien l’Espagne d’autres nations. Il cherche simplement à montrer que ce modèle consociatif dont il dit qu’il fonctionnerait aux Pays-Bas, en Belgique et en Italie, ne pourrait fonctionner en Espagne. Pour l’anecdote, signalons qu’il est plus inquiet de la position des Iles Canaries, trop proches de l’Afrique et trop éloignées du centre, mûres, selon lui, pour devenir un foyer séparatiste.

Quels sont donc les possibles qu’il dégage de son analyse, jouant ainsi le rôle d’expert auquel rêvait certains sociologues espagnols, pour laisser le soin aux politiques de choisir et de décider ?

Il avance peu de choses. Si nous résumons son diagnostic nous relevons quelques points :

  1. 1. Les nationalismes constituent une menace sérieuse.
  2. 2. L’alternance au pouvoir lui semble difficile car la recherche du consensus l’interdit.
  3. 3. Les nécessaires mutations –urbaine, technologique, scientifique- de ces sociétés méditerranéennes seront probablement source de nouvelles tensions.

Il termine par un appel aux élites. Il leur demande d’ajuster les possibilités de changement aux contraintes héritées du passé et aux contraintes de ces temps de crise économique. Il cite Giuseppe di Palma comme pour excuser l’insuffisance de ses propositions :

Quand les évènements deviennent aléatoires, quand les élites et les experts ne peuvent compter que sur une information limitée et déformée, quand l’évaluation du risque n’est pas toujours rationnelle ni universelle, il devient difficile de prédire quel tour vont prendre les régimes et les coalitions, à moins de ne pas en tenir compte.

Avec cette conclusion insatisfaisante, Juan José Linz pose déjà, peut-être sans le savoir, les termes d’une sorte de défaite de l’expert. Il se retrouve impuissant dans son analyse quand le réel ne correspond pas à un modèle préétabli. Ce volontarisme du modèle et du classement de critères doit être universel, les faits doivent être prévisibles, l’information limpide. Au fond, Juan José Linz sent confusément que la science de l’analyse du tout social, celle qui se fonde sur les patterns, ne fonctionne pas dès que l’on entre dans le réel. L’expert en politique prédictive est donc en panne, l’admirable cosmos humain est indéchiffrable. La recherche de l’isonomie ou de l’équilibre par la gestion des conflits en système devient alors impossible.

15-M: insurrection et modèle

Le Mouvement dit des « indignés » ou plutôt maintenant du 15-M (15 mai) a, nous dit-on, pris par surprise les hommes politiques espagnols, plus préoccupé par les élections municipales, les uns pour gagner quelques villes, les autres pour éviter d’en perdre trop.

Il serait naïf de penser qu’il les a surpris au fond, peut-être est-ce la forme qui les a déroutés. Cette manifestation qui se transforme en «acampada» sur l’une des places les plus symboliques d’Espagne, la Puerta del Sol, et qui se répand comme poudre dans d’autres villes doit être réfléchie.

Certains y voient (certainement à juste raison) une sorte de reprise d’un « modèle d’insurrection tunisien » auquel il en manque que sa fleur emblématique (l’œillet, la rose et le jasmin sont déjà pris).

Une sorte d’exportation d’un modèle insurrectionnel déjà expérimenté, insurrection pacifique telle qu’on a pu la voir fonctionner en RDA à la fin des années 80, en Pologne et ailleurs. Mais la référence la plus proche, c’est celle du modèle tunisien d’insurrection. Il y aurait donc des modèles de stratégie insurrectionnelle? Oui. L’histoire en propose une multitude. Mais il en existe un, qui n’est pas à aller chercher trop loin dans l’espace géopolitique qui est celui du « pronunciamiento ».

Une vision fausse de cette procédure de révolte populaire a voulu en faire l’équivalent strict du « golpe », qui usait de la force armée en installant une « junta » militaire en guise de pouvoir d’exception chargé de redresser la pays avant de passer la main. Or il n’y a rien de plus éloigné de la coup d’Etat militaire au sens classique du terme que ces mouvements populaires ou en tout cas, multitudinaires.

La double caractéristique de cet acte est d’être pacifique et de s’accompagner d’une déclaration d’intention, d’un manifeste lu à travers tout le pays.

Comme à l’origine du premier pronunciamiento, en 1820, il y eut un militaire, le Colonel Riego, et que ceux qui suivirent étaient aussi le fait de militaires jusqu’au dernier, celui des capitaines Fermín Galán Rodríguez y Ángel García Hernández en décembre 1930, la confusion s’est vite installée entre « pronunciamiento » et « golpe » même dans les esprits éclairés.

La réalité était assez différente. Même si les insurgés usaient de la force des armes, ils devaient bénéficier d’un certain soutien populaire sans lequel leur action tournait court. Le pronunciamiento de Riego aboutit au rétablissement de la Constitution de 1812 puisque telle était la demande des insurgés, demande assortie de la dénonciation d’injustices évoquées dans l’extrait ci-dessous du « bando » de l’insurgé :

«Las órdenes de un rey ingrato que asfixiaba a su pueblo con onerosos impuestos, intentaba además  llevar a miles de  jóvenes a una guerra estéril, sumiendo en la miseria y en el luto a sus familias. Ante esta situación he resuelto negar obediencia a esa inicua orden y declarar la constitución de 1812 como válida para salvar la Patria y para apaciguar a nuestros hermanos de América y hacer felices a nuestros compatriotas. ¡Viva la Constitución

Celui de Galán et Hernández s’acheva par l’arrestation des deux officiers soulevés, leur condamnation à mort par un tribunal militaire et leur exécution le 14 décembre 1930. CV’est moins leur insurrection qui fit d’eux des héros populaires que leur exécution. Ils devinrent des figures de martyrs républicains.

D’où nait cette confusion ? L’explication n’est pas évidente. L’élite de l’armée, comme corps constitué, représentait dans l’Espagne du XIXème siècle un corps social aux idées avancées, sensible à l’influence française, une élite cultivée et, on le voit dans le court extrait de la proclamation du colonel Riego, assez pacifiste.

L’inexpérience politique de Galán et Hernández qui demandaient l’instauration de la République les conduisit à l’échec, même si, quelques mois plus tard, à la faveur d’élections municipales, la République était proclamée du haut des balcons des mairies à travers tout le pays.

La proclamation de la République prit l’allure d’un pronunciamiento civil qui gagna tout le pays ou, du moins, ses principales villes. Un manifeste civil repris par des multitudes en mouvement qui aboutira à une transition pacifique.

Dans ce cas, nous pouvons parler de phénomène comparable à celui qui se déroule en ce moment en Espagne, d’autant plus troublant qu’il se déroule au beau milieu d’élections municipales comme en avril 1931 mais sans aucune traduction électorale, cette fois.

Le texte qui circule sur la place publique (c’est-à-dire sur Internet) prend la forme d’un programme alternatif de gouvernement en 13 points.

En voici la synthèse:

Abolition des lois considérées comme répressives et injustes: Loi SINDE, réprimant le téléchargement pirate, le Plan dit du « processus » de Bologne -réforme universitaire-, la loi sur les résidents étrangers, la loi règlementant les partis politiques et la loi électorale.

–  Mesures fiscales et économiques: une TVA progressive, l’établissement de la taxe Tobin sur les profits de la spéculation financière, la nationalisation des banques sauvées de la banqueroute grâce aux emprunts publics , gestion par l’Etat des entreprises en difficultés, réduction des dépenses militaires, fermeture des usines d’armement, retrait de l’Espagne des conflits dans lesquels elle est engagée (Afghanistan et Lybie).

Mesures sociales: transports gratuits pour les chômeurs, salaire minimum de 1200 euros mensuels, fin des emplois abusifs de stagiaires et boursiers.

Mesures environnementales: privilégier les transports en commun, fermeture immédiates des centrales nucléaires.

Mesures à caractère institutionnel: proclamation de la 3ème République, démocratie participative, mandat impératif (par Internet), interdiction pour des inculpés d’être candidats à un mandat électif, fin du financement de l’Eglise par l’Etat.

Enfin, une mesure symbolique: demande de la condamnation du franquisme, comme acte majeur de recouvrement de la mémoire historique.

Il est certainement naïf, improvisé, oublie certaines questions économiques fondamentales (le droit au logement, par exemple), mais il est révélateur de ce qui macère depuis longtemps dans une société prise à la gorge par la dette privée (essentiellement contractée pour acquérir un logement), l’absence d’une authentique politique sociale, le chômage des jeunes de moins de 35 ans, la maigreur des retraites, un système de santé en panne…

Tout ceci était connu depuis longtemps, mais à l’évidence les bonnes affaires liées à la politique des sols, au marché de l’immobilier (les prêts à taux variable, le système des prêts immobiliers gagés sur hypothèque) enrichissaient et continuent d’enrichir une bonne partie du milieu des affaires et par l’effet pervers du fameux trickle-down (effet de ruissellement) une bonne partie des élites politiques. Il suffit de faire le compte des affaires de corruption traitées sur la place publique en Espagne au cours de ces dix dernières années.

Ces faits, connus de tous, ont conduit au gonflement de la dette privée depuis le début des années 2000 -législature Aznar-, de 65% du PIB en 1997 à 220% en 2006 et à 400% aujourd’hui. Et, par voie de conséquence à l’explosion des prix de l’immobilier, à l’asphyxie progressive des ménages à revenu modeste par le jeu de l’indexation des taux de crédit variable sur l’indice Euribor et à une généralisation de la précarité, l’une des plus spectaculaires d’Europe.

On comprend donc très bien que les mesures d’austérité préconisées par le FMI et l’Europe qui ont touché de plein fouet les petits revenus et la classe moyenne salariée, ont provoqué cette explosion.

D’autant plus tragique dans sa version politique que c’est un gouvernement socialiste (dont la politique de laisser-faire cosmétique était célébrée à tort partout en Europe) qui a contribué à cette impasse sociale. Qui se souvient qu’en 2007 la presse française donnait à Ségolène Royal le surnom flatteur de « la Zapatera »? Qui se souvient qu’en 2007, au cours du débat d’avant second tour, Nicolas Sarkozy, commentant son souhait d’une « France de propriétaires », donnait l’Espagne en exemple?

http://www.zarrapastroso.com/2011/05/ver-puerta-del-sol-en-directo.html

Nostalgie d’une Espagne insolite/ Celtiberia Show, Luis Carandell

Il existe un curieux ouvrage sans cesse réédité depuis plus de quarante ans avec une constance désarmante. C’est un de ces livres à feuilleter, à lire dans tous les sens comme un almanach ou un magazine humoristique. Il s’agit de Celtiberia Show de Luis Carandell.
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Disons quelques mots de l’auteur: né à Barcelone en 1929, il a mené une carrière de journaliste de presse écrite, parlée et télévisée après avoir fait des études de droit. Les titres de presse dans lesquels il a travaillé sont emblématiques de ces années de dictature pendant lesquelles de minuscules espaces de liberté pouvaient être trouvés si l’on avait un réel talent d’écriture et une certaine malice. Luis Carandell ne manquait ni de l’une ni de l’autre de ces qualités.
Humour décapant, paradoxal, catalan tellement attaché à ses origines qu’il disait volontiers: « Soy un catalán integral, por lo tanto sólo puedo vivir en Madrid » (citation rapportée par Elsa Fernández Santos, dans le quotidien El País du 30 août 2002 à l’occasion des hommages rendus à ce « caballero » après son décès).
On peut lire les textes des nombreux hommages rendus à, cette occasion sur le site http://www.joanducros.net/corpus/Luis%20Carandell.html
L’ouvrage est une compilation d’articles publiés dans Triunfo entre 1968 et 1970. Il présente lui-même son ouvrage comme un petit musée de pièces originales qui sont mises en page et commentées, des petites annonces, des encarts publicitaires, des affiches, toutes sortes d’objets hétéroclites glanés assez souvent par des lecteurs qui donnaient à sa chronique un charme désordonné irrésistible.
Des textes et documents qui, affichant la volonté de l’efficacité publicitaire, font surtout preuve d’efficacité comique ou de beaucoup d’humour. En voici deux.
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Cette Espagne un peu désuète peut sembler avoir disparu et pourtant je peux vous affirmer que ce n’est pas vrai du tout. En voici une preuve.
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Cette photographie a été prise à Madrid dans une rue paisible et sans cachet… Méta-texte, sous-texte mystérieux… Commet lisez-vous cette annonce? Certains y verront de troubles promesses…
¡Qué paisanaje!

Règle et usage, l’accent tonique

Se conformer aux règles de la grammaire de l’espagnol est un casse-tête pour tout étranger qui tente de respecter ce qu’il pense être «la correction» écrite et parlée de la langue. Il pense que cette «correction» est unanimement partagée par les hispanophones auxquels elle  ne poserait aucun problème.

Quand on examine d’un peu plus près tel ou tel aspect de la langue, de ses règles exprimées par les grammaires de l’espagnol (qu’elles soient le fait de grammairiens espagnols ou non) et de l’usage quotidien qui en est fait, on peut cependant commencer à douter du ton quelquefois péremptoire des bibles grammaticales (le côté «sûr de soi et dominateur» des énonciateurs de règles).

J’ai choisi un exemple, tout petit fait de la langue espagnole, celui de l’accentuation graphique (ce que les grammairiens de l’Académie espagnole de la langue appellent «acento de intensidad») appliquée aux noms propres. Il est rare que les grammairiens s’attardent sur la question (on trouve rarement de mention sur cette question dans les ouvrages de grammaires, qu’ils soient bons ou mauvais). Je vous fais grâce de la règle qui distingue entre oxytons, paroxytons et protoparoxytons pour ne retenir que l’idée suivante: cette règle s’applique aux mots sans distinction de type.

Autrement dit, elle s’applique aussi bien aux substantifs, pronoms, verbes, adverbes… qu’aux noms (toponymes, prénoms, patronymes). La seule restriction à cette dernière application est déterminée par l’origine du nom et le rapport créé entre l’usage local et l’usage de sa transcription en espagnol (Paris devient París, mais Washington reste Washington). Dans les deux exemples cités, la langue espagnole admet une traduction d’usage du nom de la capitale française mais aucune de celle des Etats-Unis.

En cherchant sur le web ce qu’en disent certains «régulateurs» plus ou moins improvisés de la langue et de son usage, on trouve un certain nombre de sources qui s’intéressent à la question. Pourquoi y-aurait-il  flottement en matière de transcription écrite de l’accentuation d’intensité des noms propres?

Pour une raison très simple: ceux-ci peuvent être transcrits selon la règle d’usage des majuscules (Zapatero) ou, assez souvent, tout en majuscules, en particulier dans les notices bibliographiques ou dans les titres de presse (ZAPATERO). Cet usage fréquent de la majuscule dans la transcription des noms propres semble avoir semé le trouble y compris chez les hispanophones.

Que nous dit le manuel du bien écrire l’espagnol publié par la RAE -Académie Royale-, Ortografía de la lengua española?

Il nous dit, de façon très claire que l’emploi des majuscules ne dispense pas de l’usage de l’accent écrit si les règles de l’accentuation l’exigent (Chapitre III, 3.1.1). On doit donc écrire Rodríguez mais aussi RODRÍGUEZ. Tout est clair et bien ordonné.

C’est ce que vient corroborer Jorge de las Casas dans un court article relayé par de nombreux sites internet dédiés (comme disent les modernes) à la langue et à la correction de son usage:

«Un mito bastante difundido es que la acentuación de los apellidos no depende de norma alguna, sino de la voluntad de sus poseedores.»

Ce mythe est donc proprement espagnol puisqu’il nous dit que nombre de ceux qui portent un nom espagnol des plus courants (Ortiz) croient qu’il faut l’écrire avec accent. On peut lire ce court article en consultant la page web suivante:

http://www.padigital.com.pa/periodico/edicion-anterior/opinion-interna.php?story_id=1041989

Le patronyme est donc soumis aux mêmes règles que le mot, tout est encore une fois bien clair.

Là où tout devient complexe c’est quand Jorge de las Casas évoque des patronymes espagnols en usage dans un autre contexte national: faut-il écrire Cameron Díaz ou Cameron Diaz, Trini López ou Trini Lopez? Pour lui, la règle s’applique à tous les patronymes espagnols quelque soit leur contexte (qu’ils soient espagnols ou «d’origine espagnole»).

On pourrait qualifier cette préconisation d’une règle extensive de l’espagnol, d’équivalent de règle extraterritoriale, applicable dès l’instant ou le patronyme en question est d’origine espagnole, urbi et orbi. Un peu à l’image de la loi américaine  dite Loi Helms-Burton (1996) qui provoqua polémiques et controverses dans le monde des juristes car elle interdisait à quiconque à travers le monde de commercer avec Cuba, c’est-à-dire avec un Etat qui avait confisqué des biens américains, sous peine de se voir traîner devant les tribunaux des USA.

Mais le désordre est plus vivace qu’il n’y paraît. J’en retiens quelques exemples « visuels » glanés dans les rues de Madrid qui montrent que même les institutions officielles hésitent au moment de baptiser des rues et que des tendances ou des modes s’affichent en toute placidité.

En voici un, bien placide. Dans le Madrid populaire, un quartier inventé dans les années cinquante appelé Barrio de la Concepción – une conception tout à fait virginale et en rien conceptuelle- j’ai trouvé une rue qui porte le nom d’un personnage que je ne connais pas (un anonyme célèbre), la rue Prudencio Álvaro.

Quand cette rue fut créée (au début de la deuxième moitié du XXème siècle), la plaque apposée était la suivante:

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Profitant de la réfection de la façade de l’immeuble qui se situe face à cette plaque, les services municipaux ont apposé une plaque toute neuve cet été. La voici:

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On voit bien que si le franquisme était une dictature, il était plutôt laxiste en matière d’orthographe; la démocratie parlementaire espagnole, peut-être sous l’influence des effort de normalisation linguistique en cours depuis des décennies dans d’autres régions, se montre plus orthodoxe, plus rigoureuse.

En voici un autre exemple (ils sont nombreux), pointé dans le même quartier.

La plaque ancienne:

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La nouvelle plaque (toujours située face à la précédente):

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Vous direz que cette seconde plaque montre un certain excès de zèle puisque la règle extensive ou extraterritoriale s’applique même à des patronymes qui ne sont pas du tout espagnols et, pire encore, sans en restituer l’accentuation d’origine!

Au moins la démocratie espagnole propose les deux modèles, respectant ainsi l’alinéa 1 de l’Article premier de sa Constitution:

Art. 1. 1. España se constituye en un Estado social y democrático de Derecho, que propugna como valores superiores de su ordenamiento jurídico, la libertad, la justicia, la igualdad y el pluralismo político.

Bon, dire ce que je dis ici, c’est considérer que la norme orthographique,  c’est aussi de la politique. Mes collègues spécialistes de politique des langues en Espagne sauront répondre mieux que moi.

Pour finir, je vous propose un autre exemple (privé et non plus public) de ce joyeux pluralisme, glané à quelques mètres des rues Prudencio Álvaro et Elías Dupúy:

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Comme ça, pas de jaloux….