Guerre en Libye et Guerre d’Espagne: du danger de métaphorisation de l’histoire

La revue électronique de sociologie catalane La Factoría (http://www.revistalafactoria.eu) publie la traduction (et le texte original en italien) d’un article du philosophe Paolo Flores d’Arcais: «Pacifismo de principio: ¿Lo tomas o lo dejas? Lo dejo» (titre italien: «Pacifismo di principio, prendere o lasciare? Io lascio»).

Mis à part le fait que la traduction du titre, très dynamique, me plaît bien, c’est pour une fois sur le fond de la question et non sur sa forme que je souhaite intervenir.

L’auteur de l’article part d’un présupposé simple: «El pacifismo por principio es taxativo: nunca ningún avión, nunca una bomba, jamás el envío de un soldado.». Je parle de présupposé parce que cette formule abrupte et fausse ignore les degrés intermédiaires d’usage de la force qui existent bel et bien et qui, à titre d’exemple, ont été utilisés à profusion contre l’Irak depuis 1991(embargo, surveillance aérienne, zones d’exclusion, etc.). Et qu’elle ignore, bien entendu avec superbe, les degrés d’intervention diplomatique.

Je parle de présupposé parce qu’une fois posées les alternatives à sa manière (pacifisme de principe ou pacifisme relatif -le sien-), il charge sa description de la situation libyenne d’une série de qualificatifs qui ne peuvent qu’emporter l’adhésion du lecteur.

En Libye règne «une dictature monstrueuse et féroce». Ceux qui se sont soulevés contre cette dictature (qui entretenait d’excellentes relations avec l’Italie de Berlusconi et la France de Sarkozy il y a encore quelques mois) représentent «une grande partie de la population». A l’image du stéréotype tunisien, la composante essentielle de ce mouvement de révolte (qualifié communément d’insurrection) est jeune, éduquée, laïque, à l’écart des influences des pouvoirs religieux ou militaires («rivolte con una fortissima componente giovanile, colta, laica, non ancora egemone rispetto alle influenze religiose o al potere organizzato dei miltari»). Tout autant de stéréotypes que les reportages vus à la télévision française (que l’on ne peut soupçonner de pro-Kadhafi) mettent souvent à mal.

Mais je souhaite en venir à l’essentiel de ce billet, essentiel à mes yeux. Il court  un discours insistant dans toutes les prises de position pro-intervention qui consiste à fonder les argumentaires choisis sur une comparaison historique que je résume ainsi: la guerre contre Khadafi c’est comme la guerre d’Espagne. Paolo Flores d’Arcais ne s’en dispense pas en affirmant que la pacifisme «par principe» a sa noblesse mais, en toute logique selon lui, ces pacifistes à tout crin auraient condamné les volontaires des Brigades internationales intervenues en Espagne pour défendre la République contre «les quatre généraux» (« Il pacifismo « di principio » ha una sua nobiltà, ma chi lo sostiene avrebbe condannato i volontari delle brigate internazionali accorsi a Spagna a difendere la Repubblica contro « los quatros –sic– generales »).

Deux des invités au talk-show nocturne de la 3, Ce soir ou jamais, Natacha Polony, chroniqueuse au Figaro et Nicole Bacharan, politologue, s’en sont servi. La première (émission du mardi 15 mars) affirme sans sourciller que les démocraties pourraient aussi imiter le Front Populaire qui, en 1936, avait envoyé des Brigades Internationales en Espagne. L’erreur est grossière, la méconnaissance de l’histoire éclatante. Les Brigades Internationales ont été formées par le Komintern, avec l’aide logistique du PCF et de l’URSS, pas par le gouvernement de Léon Blum. On pourrait conseiller à cette journaliste de lire quelques ouvrages de base sur la guerre d’Espagne, il y en a de nombreux (20 000 dit-on), mais même un simple petit tour sur Wikipedia lui aurait permis d’en apprendre un peu. Nicole Bacharan reprend à son compte cette comparaison en assénant une vérité manifeste: si on avait aidé l’Espagne républicaine, il n’y aurait pas eu Guernica (émission du lundi 21 mars).

Cette comparaison souffre de multiples incohérences:

1. En 1936, qui se soulève?  Les insurgés ne sont pas le peuple en armes se dressant contre un pouvoir despotique mais des militaires insurgés contre le pouvoir légitimé par les urnes.

2. Les insurgés espagnols ont-ils reçu un soutien extérieur? Oui, massif, en armement, matériel logistique, troupes à pied. En un sens l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste ont appliqué à le lettre le devoir d’ingérence tant vanté par nos analystes médiatiques.

3. Qui a bombardé Guernica? Les puissances alliées aux insurgés et plus précisément les bombardiers de la Légion Condor.

4. Les insurgés considéraient-ils que la République était illégitime? Oui. Pour eux, elle était née en 1931 d’un pronunciamiento civil (assez semblable aux révoltes tunisiennes et égyptiennes de janvier dernier, cette fois).

On ne saurait donc trop conseiller à ceux qui aiment à utiliser ce parallèle totalement biaisé par leur discours et démenti par l’histoire, d’envisager cette dernière guerre avec clairvoyance: le parallèle, même s’il leur fait plaisir ne tient pas debout une seconde. Le stéréotype a la vie dure: pour les français, les Brigades (vieux souvenir internationaliste de la Commune ou même du symbôle résistant du groupe Manouchian), pour les anglo-saxons, Guernika (il leur rappelle toujours le blitz de 1940, mais jamais que les anglais furent les premiers à utiliser le bombardement massif dans une guerre, c’était en Arabie entre 1916 et 1918, pour le pétrole, déjà).

C’est même l’imagerie célèbre de la guerre qui est appelée à la rescousse (le blouson de cuir des insurgés sur France-Inter ce matin).

André Malraux, Espagne 1937

Et puisque sur cette photo nous reconnaissons André Malraux, je ne peux résister au plaisir de vous citer la page du Journal de Carla B. publiée dans le Canard Enchaîné hier, mercredi 23 mars:

«… je trouve que BHL, qui se prend souvent pour André Malraux, aurait dû, comme son modèle, armer une escadrille et bombarder lui-même les forces khadafistes. Mais au lieu d’accrocher l’ennemi, il a décroché son portable.»

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Carla B. ne manque pas d’à-propos.

Pour tous ces faux «indignés» et vrais «croisés» de la guerre du bien contre le mal, quelques références bibliographiques largement anglo-saxonnes pour qu’ils se documentent avant de parler pour dire n’importe quoi ou presque:

BEEVOR Antony, La Guerre d’Espagne, Calmann-Lévy, 2006, 681 pages.

BOLLOTEN Burnett, La guerra civil española, revolución y contrarevolución, Alianza Editorial, Madrid, 1989.

BROUE Pierre et TEMIME Emile, Guerre et Révolution en Espagne, téléchargeable sur le site : http://www.marxists.org/francais/broue/works/1961/00/PBET_Esp_intro.htm

ORWELL Georges, Hommage à la Catalogne, 10/18 Domaine Etranger, numéro 3147, Paris, 2006.

PATTERSON Ian, Guernica, pour la première fois, la guerre totale, Ed. Héloïse d’Ormesson, Paris, 2007.

THOMAS Hugh, La guerre d’Espagne, Robert Laffont, Col. Bouquins,  Paris, 1985.

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