Se hace el camino al andar 26-J

J’ai souvent et assez sévèrement critiqué Podemos, son origine, sa façon de gérer la politique comme une affaire de marketing et de communication. Il ya toujours toujours trois temps stratégiques en politique: la conquête de l’hégémonie, le compromis programmatique et des alliances. Dans le premier cas la stratégie de segmentation du discours de Podemos (dire à chaque interlocuteur ce qu’il attend qu’on lui dise) a failli. Les contradictions étaient trop fortes et rendaient inaudibles les nuances données ici et là. Le résultat, nous le disions, c’est que le score de Podemos a été relativement décevant au scrutin précédent, sauf là où la deuxième étape avait été franchie, celle d’alliances avec les mouvements alternatifs et/ou associatifs. Ce n’est pas la tentative de négociation « à l’ancienne » avec le PSOE de l’entre-deux élections qui pouvait faire avancer cette formation vers plus de présence. Les manques criants de savoir politique et d’expérience me faisaient approuver la critique sardonique que le philosophe Gustavo Bueno adressait à Pablo Iglesias en novembre dernier, son discours ahistorique, générique et démagogue:

« Es un hombre semiculto de la Facultad de Políticas, que conozco muy bien. Allí se mezcla a Maquiavelo con Lenin, con Rousseau. Yo creo que es un anarquista, lo cual no es decir nada, y un demagogo que se cree que se puede partir de cero. Olvida la historia y en esas asambleas de la Puerta del Sol planteaba la regeneración de la democracia desde el principio, y eso es imposible porque la democracia es una cuestión histórica. Si no tienes una historia de España morfológica no sabes dónde estás. »

Le temps où les communistes étaient considérés comme des momies est terminé: « Me parecen respetables los que se conforman con el 5 por ciento, pero que nos dejen en paz. Siguen viviendo en el pesimismo existencial« . La suffisance aussi. Parce que les réalités ont montré les limites de cette stratégie. Et que le pessimisme ne fait que refléter une réalité qui n’est ni stratégique ni politicienne mais bien profondément sociale, celle de la pauvreté et de la précarité.

Le choix de sceller un accord programmatique et politique précis et souple à la fois avec Izquierda Unida tout en confortant une forte présence des NMS (nouveaux mouvements sociaux) laisse entrevoir une issue beaucoup plus favorable et laisse planer sur le PSOE la menace d’un sorpasso qui le marginaliserait encore un peu plus. Le rêve hégémonique d’Iglesias est peut-être à portée d’élection.

« Caminante no hay camino, se hace el camino al andar…« 

26 juin, accord IU-Podemos

Le récent accord électoral entre Podemos, Izquierda Unida et les alternatifs modifie considérablement la donne électorale en Espagne. Si on examine les récentes enquêtes d’opinion publiées (El Pais aujourd’hui), la coalition de gauche se placerait devant le PSOE en matière d’intentions de votes même si, conséquence du découpage électoral qui favorise la représentation du centre et des zones rurales, ce dernier conserverait un léger avantage en sièges. Cet accord en 50 points, outre qu’il définit une nouvelle politique économique et financière (création, à partir des banques nationalisées -dont Bankia- d’un consortium d’investissement bancaire d’Etat, renégociation de la dette et redéfinition du déficit), dresse des propositions sociales visant à rompre avec la politique d’austérité et à encourager la demande. Par ailleurs, ce programme présente de fortes propositions à teneur écologique en matière énergétique (point 1). La présentation de l’accord sur la place de la Puerta del Sol indique clairement que cet accord vise à capitaliser symboliquement le 15-M, cinq ans après les faits qui s’y sont déroulés.

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En un sens, cette étape donne un intérêt renouvelé à la campagne, le PSOE hésitant entre combattre avec acharnement cette coalition qui pourrait conquérir une position hégémonique à gauche et obliger le parti socialiste à un accord négocié, ou le pousser un peu plus vers une grande coalition avec le PP, coalition participative ou coalition tacite. En effet la mécanique institutionnelle accorde  au parti arrivé en tête la priorité de proposer une offre de gouvernement et il ne fait aucun doute qu’il s’agira du PP. Les socialistes auront donc l’alternative de s’abstenir au cours de la séance d’investiture pour laisser gouverner un PP minoritaire ou allié à Ciudadanos ou d’accepter une coalition avec la gauche mais cette fois sans pouvoir être en mesure de fixer leurs propres conditions. Choix difficile, mais Felipe González avait déjà tranché dans un entretien accordé au journal El País le 29 janvier dernier: il faut laisser le PP gouverner, « Ni el PP ni el PSOE deberían impedir que el otro gobierne. »

Javier Cercas et le mal banal

La récente une du Monde des livres confirme ce  qu’il y a de plus faible dans le roman de Javier Cercas, l’Imposteur, c’est cette petite musique qui nous dit « nous sommes tous des imposteurs » comme d’autres affirmaient « nous sommes tous des anarchistes allemands » ou que  « nous sommes tous des assassins »  (André Cayatte), etc.

Ce renvoi au « tous égaux » dans la perversité ou dans la monstruosité est la vulgate dangereuse, mal interprétée de « la banalité du mal ». Non.  Le mensonge, l’imposture ne sont ni banals, ni universels. Enric Marco, pour tisser ses mensonges et laisser croire à sa vie mythique, a du se fondre dans une masse d’hommes et de femmes qui disaient vrai (combattants rouges de la guerre d’Espagne, anarchistes antifranquistes, déportés espagnols dans les camps allemands). Il a eu besoin de l’autre, de celui qui ne ment pas et souvent se tait.

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 Enric Marco, l’imposteur décrit par Javier Cercas. ALINE BUREAU illustrant l’article du Monde des Livres

« S’il y a un Autre, quel qu’il soit, où qu’il soit, quels que soient ses rapports avec moi, sans même qu’il agisse autrement sur moi que par le pur surgissement de son être, j’ai un dehors, j’ai une nature ; ma chute originelle c’est l’existence de l’autre ; et la honte est – comme la fierté – l’appréhension de moi-même comme nature, encore que cette nature m’échappe et soit inconnaissable comme telle. Ce n’est pas, à proprement parler, que je me sente perdre ma liberté pour devenir une chose, mais elle est là-bas, hors de ma liberté vécue, comme un attribut donné de cet être que je suis pour l’autre. Je saisis le regard de l’autre au sein même de mon acte, comme solidification et aliénation de mes propres possibilités. »

Jean-Paul SARTRE (L’être et le néant)

Podemistas ou Pokemones?

Lu dans La Vanguardia aujourd’hui:

 » Los podemistas … defienden aliarse con IU y otros en determinados territorios donde no dominan el panorama a la izquierda del PSOE, como de hecho hicieron en las municipales de mayo y más tarde en el 20D en Catalunya, País Vasco y Galicia. »

Bien entendu ,la question de la constitution d’un bloc Podemos-Izquierda Unida-Mvt associatif et écologiste est un élément important de la gestion de campagne de la gauche espagnole dans l’éventualité de nouvelles élections législatives en Espagne en juin prochain. Elections qui auront lieu sauf si… le souhait de Felipe González se concrétise: une alliance PP-Ciudadanos et une abstention négociée du PSOE qui ouvre la voie à un gouvernement de droite minoritaire, sauf si… le PP et le PSOE se mettent d’accord pour construire une grande coalition à l’allemande, ce que le PSOE n’accepterait que s’il était en position dominante.

L’abandon par Podemos de sa politique d’accords à la carte semble en bonne voie. En effet, jusqu’ici, là où Podemos était faible (Catalogne, Euskadi, Valence, Galice)  il acceptait ce type d’alliances et les refusait là où il s’estimait fort (Madrid, Castille, Andalousie). Ce sont les sondages les plus récents qui les poussent à modifier leur politique. En effet ces derniers pronostiquent une perte de 10 à 20 sièges pour Podemos en cas d’élections au mois de juin et un progrès substantiel d’Izquierda Unida qui passerait de 2 à 6 ou 11.

Mais ce que je retiens de cet article de Fernando García c’est l’emploi du vocable « podemistas ».  Le choix était lingusitiquement très varié: podemeros, poderistas, poderinos, podemones,  et surtout pokemones qui semble avoir la faveur de certains  médias.

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Je hais le nouvel an, odio il capodanno

Ces derniers temps une formule d’Antonio Gramsci a fait fortune par ces temps de crise. Je cite :

« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ».

Elle est répétée jusqu’à la nausée par les journalistes, les experts de tout poil, les hommes politiques, qui, souvent n’ont pas la moindre idée de l’origine de cet aphorisme, de son auteur ou de l’histoire politique de l’Italie du XXe siècle.

Voici quelques exemples.

Dans le journal L’Humanité du vendredi 1er avril, le journaliste Stéphane Aubouard en fait la matière de la première question de son entretien avec Bertrand Badie, universitaire spécialistes des relations internationales, qui vient défendre son idée de ce que doit être la nouvelle diplomatie, qu’il appelle « diplomatie de l’altérité » (encore un terme qui va faire fortune).

Dans une tribune datée de 2009, publiée par le journal Le Monde, le politologue Pascal Perrineau et le sociologue Michel Wieviorka (deux habitués du petit monde des donneurs d’avis qui se retrouvent régulièrement dans l’émission C’dans l’air, talk-show politique pour retraités), l’employaient pour critiquer le passéisme du mouvement social depuis les années 90.

Dans un ouvrage de mélanges publié en hommage à Alain Lancelot, presque les mêmes (Perrineau et Badie) tricotaient sur une variante plus droitière (oh combien!) de la formule, attribuée à Ernest Coeurderoy: « Tout renaît, tout se transforme, de la décomposition surgit la recomposition, du désordre, un nouvel ordre, purifié.  »

Je voudrais faire une  suggestion. Pourquoi faire appel à Marx (« le bébé et l’eau du bain ») et à Gramsci, lecteur de Hobbes? Parce qu’ils avaient une pensée-monde bien moins étroite que nos experts. Je propose donc de varier les citations:

– Que la 11ème thèse sur Feuerbach (« Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c’est de le transformer. ») soit remplacée par la 8ème (« Toute vie sociale est essentiellement pratique. Tous les mystères qui détournent la théorie vers le mysticisme trouvent leur solution rationnelle dans la pratique humaine et dans la compréhension de cette pratique. »)

-Que « le vieux monde… » de Gramsci soit remplacé par cette autre formule: « Odio il capodanno. » Pour qu’on en finisse avec les marronniers de presse et les jubilés. Cette citation n’est pas très éloignée de l’autre, puisque Gramsci précise: « La  date devient un obstacle, un parapet qui empêche de voir que l’histoire continue de se dérouler avec la même ligne fondamentale et inchangée, sans arrêts brusques, comme lorsque au cinéma la pellicule se déchire et laisse place à un intervalle de lumière éblouissante. »

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Investiture: accord PSOE-Ciudadanos

Les choses finissent par arriver et confirment les craintes formulées en début de mois, l’accord signé entre la formation de centre-droit Ciudadanos et le PSOE sonne la fin de l’espérance de voir l’Espagne tenter de mettre en place une coalition de gauche. Le contenu de l’accord ne donne satisfaction ni sur le plan économique et social ni sur le plan institutionnel aux éventuels alliés de gauche. Le refus d’une consultation sur le statut de la Catalogne, une lutte contre la corruption plus cosmétique que réelle, le renoncement à revenir sur les réformes du Code du Travail de Zapatero et Rajoy sont quelques-uns des motifs qui ferment la porte à une alliance à gauche.

La question reste la même: comment cette coalition de centre droit pourra-t-elle obtenir la confiance du parlement quand elle ne dispose que de 130 sièges? Il faudrait l’abstention complaisante (ou négociée) des partis nationaliste de la droite basque et catalane, mais même ainsi ce ne sera pas suffisant. Il faudrait donc obtenir l’abstention du PP et c’est cette orientation que semblent dessiner les démarches engagées par Ciudadanos avec l’aval du PSOE auprès du PP. Or ce dernier a tout intérêt à ne pas accepter un tel marché car il est sans contrepartie. Il le met même en position de force pour réitérer sa demande d’une grande coalition qu’il intégrerait comme parti dominant sur la base, à peine modifiée, de l’accord PSOE-Ciudadanos.

En quelque sorte c’est la ligne González qui l’emporte au PSOE et la ligne Rajoy qui devient la plus vraisemblable. Mais pour renforcer sa position, le PP a intérêt à ce que se tiennent de nouvelles élections, dont il sortirait vainqueur en apparaissant comme le promoteur d’une unité nationale dont les socialistes ne veulent pas vraiment, de crainte de disparaître du paysage politique espagnol pour un bout de temps.

Pendant ce temps, le discours d’enfumage va bon train. Le leader socialiste laisse entendre qu’il existe un accord tacite entre le PP et Podemos pour empêcher la coalition « de progrès » qu’il a formé avec Ciudadanos de gouverner. C’est le principe du discours d’amalgame : qui n’est pas avec moi, à mes conditions, est contre moi. On retrouve donc le même discours sur la « pinza » qu’aimait beaucoup répéter Felipe González. Et si le PP comme Podemos et les communistes votent contre cette investiture aux deux tours prévus, il y aura de nouvelles élections et le PSOE remettra sur la table ce même élément de langage, en passant au second plan les questions de programme et de projet. Enfin, le raidissement des partis nationalistes de droite comme de gauche devant cette coalition qui apparaît comme bien peu encline au principe de multinationalité de l’Etat deviendra un élément de poids dans cette dernière étape de la procédure d’investiture.

Il y aura donc vraisemblablement un premier vote d’investiture le 2 mars et si la majorité absolue n’est pas obtenue, ce qui est certain, un second tour à la majorité relative quarante-huit heures plus tard. Sauf si la polémique juridico-constitutionnelle que le PP a ouverte aboutit, même s’il y a de faibles chances pour que ce soit le cas : le délai entre les deux votes fixé par la constitution est de 48 heures, le Président de la chambre (le socialiste Patxi López) propose que le second tour se tienne le samedi 5 mars, trois jours plus tard. Tout dépend donc de l’heure à laquelle le premier vote aura lieu (avant ou après minuit dans la soirée du 2 mars). Comme le prédisait Calpurnia à César : « O, Imperator, Méfie-toi des Ides de mars ! »

AVE CÉSAR !

Kessel et « sa » guerre d’Espagne, un documentaire de P. Jeudy

Dimanche dernier 14 février, la chaîne publique de télévision La 5 diffusait un documentaire de 52 minutes de Patrick Jeudy, Dix jours dans la guerre d’Espagne. Le propos était intéressant, il s’agissait de retracer le périple du grand reporter Joseph Kessel dans ce pays en guerre depuis deux ans. Il effectue ce voyage pour Paris Soir fin novembre-début octobre 1938, autrement dit quand la guerre a tourné à l’avantage des troupes franquistes et avant que ne se produisent les événements du début 1939 (la perte de la Catalogne et le coup d’Etat avorté du colonel Casado). Le périple de Joseph Kessel qui, selon le documentariste, a reçu « un pont d’or » de Pierre Lazareff pour ramener articles et photographies, dure dix jours, du Perthus à Madrid.

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Joseph Kessel et le photographe Jean Moral en route vers Madrid

Ce film, dont le rythme de montage des images se rapproche plus du montage publicitaire, une sorte de vertige cadencé accumulant des images connues et d’autres moins connues, nous montre comment Kessel n’a pas vu la guerre, partageant son temps entre les bars ouverts et les hôtels de luxe (il loge au Ritz à Madrid). Son souci semble se concentrer sur les transports. Il est difficile de louer une voiture pour circuler en Espagne…, pour aller de Barcelone à Valence, il faut prendre le bateau…  Il faut partir par la route juchés sur le plateau d’un mauvais camion pour rallier Madrid… Il s’agit donc plutôt d’une sorte de road movie sans images (c’est ce vide que comblent celles qu’accumule Patrick Jeudy).

Enfin, le manque de tabac (le champagne, lui, coule à flot) semble être obsessif pour ce gros fumeur des temps où fumer ne provoquait pas le cancer du poumon. Sur ce dernier point, on peut mettre en parallèle les réflexions de Georges Orwell, gros fumeur également, mais bien meilleur journaliste, qui, se trouvant sur le front d’Aragon dix-huit mois plus tôt, disait : « Dans la guerre de tranchées, cinq choses sont importantes : le bois à brûler, les vivres, le tabac, les bougies et l’ennemi. » (Hommage à la Catalogne, p. 34). Il ajoutait : «Le pire, c’était le manque de tabac. Dans les premiers temps on nous avait distribué un paquet de cigarettes par jour, ensuite ce ne fut plus que huit cigarettes par jour, puis cinq. » (p.76).

Une question se pose : pourquoi Pierre Lazareff décide-t-il d’envoyer un grand reporter en Espagne ? Parce que la concurrence le faisait, pourrait-on répondre.

Mais il y a un autre argument, que j’ai retrouvé dans un récent ouvrage publié par un jeune universitaire espagnol, Mario Martín Gijón[1]. Il y relate comment le journal que dirigeait Pierre Lazareff (Paris Soir, quotidien à grand tirage, Martín Gijón avance le chiffre de 1 M 800 000 exemplaires), censurait ou refusait de publier les articles de son correspondant à Madrid, Louis Delaprée, qu’il devait trouver trop favorables à la République et trop critique envers la politique de non-intervention. Le journaliste finit par se révolter devant cette censure et consigna dans ses notes personnelles cette phrase assassine : « Le massacre de cent enfants espagnols est moins intéressant que le soupir de Mm Simpson, pute royale »[2]. Il critiquait sans ambiguïté le déséquilibre entre cette censure et la complaisance accordée à la love story entre le roi Edouard VIII et la roturière Wallis Simpson. Louis Delaprée est mort dans un accident d’avion en décembre 1936 en tentant quitter Madrid assiégé pour rentrer à Paris.

Ces précisions sont absentes du film de Patrick Jeudy.

Enfin, je m’attarderai sur une remarque curieuse du documentariste, remarque formulée au cours d’un entretien accordé à Laurent Etre pour le journal L’Humanité du 11 février dernier : «  Personnellement, j’ai été très étonné que peu de monde ait consacré quelque chose à la guerre d’Espagne, au cours des dernières décennies. »

Cette remarque est étrange alors que lui-même rappelle que Patrick Rotman prépare un film sur les Brigades Internationales et que jamais on n’a cessé, en France en particulier, de revenir en images sur la guerre civile espagnole et ses conséquences. Naturellement le discours global de tous ces films était soit conventionnel (le topique d’une Espagne pauvre, arriérée, analphabète) soit partisan (une Espagne révolutionnaire, combattante, féministe, etc.),  mais ce sont des dizaines de courts, moyens ou longs métrages qui ont été consacrées à ce conflit. Et je fais grâce à Patrick Jeudy des usages répétés de cette guerre comme référent général de toutes les guerres récentes (Afghanistan, Syrie, etc.), ou des nombreux ouvrages écrits publiés, phénomènes que j’ai déjà évoqués dans des billets plus anciens. Ce qui est vrai, c’est que le fonds de films n’a jamais passé la barre de la programmation télévisée ou rarement. Et si nous devions nous référer aux nombreux films de fiction espagnols qui évoquent cette période et qui sont largement méconnus en France, la liste serait longue.

Du côté des films militants je vous invite à aller jeter un coup d’œil sur  deux sites Internet :

La société de production Créav-Productions a produit une bonne dizaine de films sur le thème de la guerre d’Espagne et ses conséquences, tous réalisés par Dominique Gauthier et Jean Ortiz. En octobre dernier, ils éditaient leur dernier film, Compañeras, dont la structure est faite de trois éléments, témoignages, images d’archives et narration historique confiée à un(e) spécialiste (il s’agit ici de Geneviève Dreyfus-Armand). Il s’agit de récits et témoignages de femmes espagnoles ayant participé à tous les combats, de la guerre civile à la mort de Franco, en passant par la résistance française[3].

Et pour finir, citons le fonds de films Cinéarchives (archives filmées du PCF) qui propose quelques films sur l’Espagne dignes d’intérêt.

[1] La resistencia española (1936-1950), Badajoz, Departamento de Publicaciones de la diputación de Badajoz, 2014, 552 p.

[2] Les articles écrits  (censurés et non-censurés) par Louis Delaprée ont été publiés après sa mort, en 1937, par Tisnée, sous le titre Mort en Espagne, et réédités en 2009 en Espagne par Raíces dans une édition de Martin Michom sous le titre Morir en Madrid.

[3] Dominique Gauthier & Jean Ortiz, Compañeras, DVD, Créav-Productions, 2015, 70 mn.

 

L’Espagne au milieu du gué

 

Les législatives du 20 décembre dernier ont activé en Espagne une très intense période de négociations politiques pour tenter de constituer une majorité parlementaire apte à soutenir un nouvel exécutif. Après le renoncement ambigu de Mariano Rajoy, le Roi d’Espagne a appelé Pedro Sánchez, secrétaire général du PSOE, à engager des discussions avec les différents groupes parlementaires.

La réponse socialiste aux première propositions d’alliance de Pablo Iglesias a eu deux effets : enfermer Pedro Sánchez dans une impasse et réactiver les barons du parti. En effet, la réaction, publique le plus souvent, des anciens dirigeants du PSOE a été immédiate. Prenant pour argument la proposition de shadow cabinet d’Iglesias, ils la présentèrent tous (Rubalcaba, Corcuera, González), comme une insulte, élément de langage prémédité pour couper court à tout dialogue. José Luis Zapatero se montrait plus nuancé mais soulignait que gouverner avec une aussi faible majorité  (161 élus sur 350) était chose impossible, il en avait fait l’expérience en 2004 et 2008.

L’orientation des dirigeants socialistes historiques  a été en partie dévoilée par Felipe González lui-même, qui s’est dit obligé de s’exprimer  parce qu’il est « fatigué qu’on interprète sans cesse ce que l’on suppose qu’il pense ou qu’il devrait penser »[1]. En réalité, les appels directs ou indirects se sont multipliés et l’intervention de González était destinée à marginaliser toutes les décisions du secrétariat actuel du PSOE. Cette interview a été publiée un mois après le vote d’une résolution du PSOE qui affirmait que le parti socialiste voterait contre l’investiture d’un candidat du PP en prenant ensuite ses responsabilités comme « premier parti du changement ». Cette résolution s’en prenait aussi aux velléités d’autodétermination ou de séparatisme sous toutes les formes comme élément aggravant la fracture sociale et  réaffirmait le choix fédéral des socialistes. Ce dernier devrait conduire à une révision constitutionnelle proposée au vote référendaire des Espagnols. Le projet d’accord de législature peut être résumé en huit points: emploi, éducation, « régénération démocratique », lutte contre la pauvreté, contre la violence faite aux femmes, plan renforcé pour les retraites, réforme pour une constitution plus sociale et fédérale et  renouvellement des initiatives à l’intérieur de l’Europe et de la zone euro pour plus de politique sociale et une meilleure gouvernance.

Cinq jours avant la publication  de cette interview, un nouveau communiqué officiel du PSOE insistait sur « l’obligation constitutionnelle» pour le PP d’accepter de présenter sa candidature ou d’y renoncer définitivement. Le PSOE  s’engageait, en contrepartie,  à ne mener aucune action visant à mettre sur pied une alternative tant que le premier tour d’investiture n’aurait pas eu lieu.

Ces variations de position reflètent bien des tensions à l’intérieur du Parti Socialiste. Ces tensions ont  conduit Felipe Gonzalez à s’exprimer pour dénoncer le refus du PP et de Rajoy de s’engager  mais, dans le même temps, pour mettre en garde très clairement contre les « risques d’un éventuel accord avec Podemos». Il dénonce l’immobilisme et l’irresponsabilité du PP aussi bien que le « liquidationnisme » de Podemos. Pour lui, le PSOE a subi un échec clair et net dont il faut tirer les leçons (le plus faible nombre de députés jamais obtenu depuis l’élection de transition de 1977). Il laisse entendre que son parti ne devrait formuler une proposition qu’après l’échec annoncé du PP, avec ou sans Rajoy comme candidat au poste de chef du gouvernement. Obsédé par la tactique de « la pinza » (la tenaille), l’ex chef du gouvernement des années 80/90 ne répond pas vraiment à la question d’une grande coalition (PP+PSOE ou PP+PSOE+Ciudadanos) mais à celle d’une coalition PP-Ciudadanos comme si l’idée-même  idée même d’une coalition PP-PSOE ne pouvait être pensée. Une entente PSOE-Ciudadanos est envisagée sous la forme d’une coalition à trois (« tripartito ») avec  ce qu’il appelle « l’amalgame de Podemos » mais sans indiquer les limites programmatiques acceptables ni la place donnée aux uns et aux autres. Et l’élément essentiel du discours de González est contenu dans le titre donné à cette page : « Je crois que ni le parti socialiste ni le PP ne devraient empêcher l’autre de gouverner ».

En quelques mots, car le discours de Felipe Gonzalez est un chef-d’œuvre de non-dits, il pense que les choses ne sont pas mûres pour une grande coalition, il faut persuader les militants et les électeurs socialistes que celle-ci ne fonctionnerait pas comme une nouvelle « pinza » dont son parti ferait les frais. En même temps, elle représente un risque énorme, celle de signifier la fin du parti socialiste comme force dominante à gauche. Une abstention « négociée » du PSOE pourrait laisser le champ libre à un gouvernement minoritaire du PP, suggère cette formule.

Le 2 février, une initiative du Roi a modifié la donne. Il a demandé à Pedro Sánchez d’entamer un tour de consultations pour constituer une majorité de gouvernement. Ce tour a commencé le 3 février, mais, note Felipe González, ce sera difficile, tant les options sont loin d’être les mêmes entre les « liquidateurs » de Podemos et la proposition « réformiste et progressiste » du PSOE.

Donc, on attend de voir l’attitude à la fois des socialistes, qui tentent une ouverture au centre-droit vers Ciudadanos, et de Podemos, qui ne semble pas prêt à une alliance avec cette dernière formation. Les critiques pointent déjà et elles viennent de Xavier Domènech, leader d’En Comú Podem, fort de son très bon résultat en Catalogne, qui, tout en réitérant sa volonté de négocier avec le PSOE, ne comprend pas pourquoi l’associé prioritaire des socialistes est Ciudadanos. Il critique aussi la méthode des rencontres bilatérales et non celle d’une négociation globale. Sánchez rencontrait mercredi  Nueva Canarias, Coalición Canaria, Unidad Popular (IU) et Compromís. Jeudi, il rencontrait Ciudadanos,  Pablo Iglesias aujourd’hui et demain samedi, le PNV. Aucune rencontre n’était prévue dans une perspective d’accord, avec les nationalistes/indépendantistes basques et catalans (Bildu, ERC y DL) ni avec le PP.

Continuará…

 

 

[1]Felipe González: « Ni el PP ni el PSOE deberían impedir que el otro gobierne », Antonio Cano, El Pais, 28 janvier 2016.

 

 

Poker menteur

Nous connaissons le résultat des élections.  Une période de crise politique aiguë s’ouvre en Espagne. retenons au passage, qu’à la différence des sondages, les sièges obtenus par Podemos seul ou par Podemos en coalition sont décomptés séparément.

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Ce résultat est considéré par certains comme inextricable puisque toutes les combinaisons possibles sauf une grande coalition (que les socialistes rejettent avec vigueur) ne donnent de majorité à personne.  On peut cependant imaginer qu’ont été nombreux  les coups de fil venus des institutions européennes ou de la République Fédérale d’Allemagne pour défendre l’hypothèse de sortie de la crise politique par la coalition PP-PSOE, principe moins repoussoir qu’il n’y paraît puisqu’il fait son chemin en Europe et même en France. Les éditorialistes espagnols et les leaders des différents partis et mouvements y vont de leurs propositions, de leurs appels du pied, de leurs avertissements, surtout pour ne pas perdre le bénéfice de leur gain et surtout pour se garder une certaine visibilité en cas d’éventuelle dissolution.

Mais revenons au détail des étapes à venir pour les semaines qui viennent.

Elles sont clairement définies par la Constitution :

  1. Installer le nouveau parlement pour cette législature, avec l’élection de son bureau (la Mesa), sa présidence et ses vice-présidences parlementaires. Ces postes peuvent faire l’objet d’un paquet négocié, naturellement, sous la forme bien connue: je te donne une présidence ou une vice-présidence ou deux et tu votes mon investiture, ou tu t’abstiens au deuxième tour.
  1. Les élus procèdent à la constitution des groupes. Il n’y aura de problème majeur que pour les communistes et pour les petits partis nationalistes qui pourront siéger dans un groupe mixte s’ils ne trouvent pas d’accord avec d’autres partis avec affinités et si le Parlement les autorise à le faire.  Le seul groupe qui semble  poser problème est celui de Podemos. Pablo Iglesias, après avoir insisté sur le fait que sa formation avait gagné 69 sièges, insiste aujourd’hui sur la nécessité absolue pour les élus ayant gagné leurs sièges dans un contexte d’alliances larges avec Podemos, en Catalogne, au Pays Basque, en Galice et à Valence forment leur propre groupe avec leur identité propre  (il en oublie que leur diversité est aussi programmatique, écologique, associative, nationaliste, communiste). Il ajoute, assez curieusement comme s’il voulait se prémunir d’un refus: «… espero que la Mesa (de la Cámara Baja) lo entienda”. Or rien dans la loi ne l’interdit. Un groupe est constitué à partir de 15 députés dans le cas général, de 5 députés si leurs listes ont obtenu au moins 15% des voix dans les circonscriptions où ils ont présenté des candidats ou 5% s’ils ont présenté des candidatures dans tout  le pays. Mais, par ailleurs, il ne cesse d’expliquer que les 69 élus ne parleront que d’une seule voix, ce qui, sur certains sujets, n’est pas du tout acquis. Des partis qui ont fait campagne les uns contre les autres ne peuvent constituer un même groupe, ni des élus s’étant présenté sous la même étiquette (ce qui n’est pas le cas dans les régions précitées).
  1. Voter la confiance ou la défiance à la proposition d’orientation présentée, selon la tradition,  par le leader du parti arrivé en tête (en l’occurrence le PP). Si la majorité absolue approuve cette orientation (176 sur 350), il est nommé chef du gouvernement. S’il n’obtient pas cette majorité, il représente sa candidature 48 heures plus tard, la majorité simple étant seule exigible (Art. 99-3). Si, au bout de deux mois cette majorité n’est pas obtenue, le roi doit dissoudre le parlement et convoquer, par l’entremise du Président élu du parlement, de nouvelles élections (Art. 99-5).

Il faudra attendre et laisser passer le flot des déclarations des uns et des autres.

Partie à deux

Après que les médias espagnols aient rivalisé d’ingéniosité et de matraquage publicitaire pour organiser des débats de campagne électorale entre les quatre leaders des formations les mieux représentées par les sondages, la dernière semaine a vu se jouer un retour spectaculaire vers le bipartisme puis que le seul débat organisé avant-hie l’a été entre Pedro Sánchez, le leader du PSOE et Mariano Rajoy, qui avait refusé tout débat à quatre, yenvoyant ses seconds couteaux , ou personne, selon le cas. Ainsi a pu apparaître en pleine lumière la VP de son gouvernement,  Soraya Sáenz de Santamaría, appelée désormais « la menina », à cause de sa petite taille, bien sûr, mais aussi parce qu’elle serait présentée comme le successeur possible de Mariano Rajoy. On critique le fait d’avoir monté une « Operation Menina« , autrement dit d’avoir orchestré sa propre succession, opération dont les tenants et aboutissants relèvent plus de l’enfumage ou de la spéculation que du débat sur les politiques menées ou à mener.

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La salita, equipo crónica, 1970

Le plus curieux c’est qu’après avoir adoré les débats à quatre (comme au mus) et pas à cinq (comme au poker), c’est-à-dire sans les communistes, cette semaine les médias ont adoré les débats à deux, à l’ancienne. Comme s’ils manifestaient une certaine jalousie face au système à deux tours français et aux grands duels de fin de campagne après lesquels « après avoir choisi, on élimine ». Le républicanisme médiatique à la française avance donc ses pions dans cette monarchie parlementaire où changer de roi n’est ni source d’émotions ni de surprises divertissantes.